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Economie

Petits boulots, travail au noir, transactions entre particuliers, l’Euro numérique va-t-il mettre fin à l’économie souterraine ?

19 févr. 2022 à 14:51 - mise à jour 19 févr. 2022 à 14:56Temps de lecture4 min
Par Anthony Roberfroid

Face à la popularité grandissante des cryptomonnaies et l’intensification des paiements électroniques durant la pandémie, l’Europe prépare le futur de l’Euro. Un Euro numérique, émis par la Banque Centrale Européenne et qui aurait l’avantage, contrairement à la plupart des cryptomonnaies aujourd’hui en place, de ne pas être basé sur une base spéculative.

Comme l’explique la Banque Centrale Européenne sur son site web : "Un euro numérique inspirerait autant confiance que les espèces, étant donné qu’il serait également garanti par une banque centrale."

Concrètement, c’est la numérisation d’une partie de votre portefeuille qui se prépare. D’ici 5 ans, vos billets physiques coexisteront avec des billets numériques.

Le billet de banque papier n’est pas voué à disparaître dans l’immédiat, l’argent numérique sera une alternative supplémentaire.

De quoi rassurer ceux pour qui l’argent physique est d’une grande utilité. Sa circulation, difficilement traçable, est aussi à l’origine d’une importante économie souterraine.

Travail au noir, petits boulots non déclarés, transactions entre particuliers, l’argent passe de main en main sans que cela ne se sache forcément. Un manque à gagner pour les Etats et une manière pour des économies illicites de fonctionner.

L’euro numérique, dont les transactions pourraient être centralisées auprès de la BCE, pourrait-il mettre fin à ce type de marché ? Analyse.

Vers la fin des jardiniers du dimanche ?

Il n’est pas rare pour certains d’avoir affaire aux services de particuliers pour réaliser de petits travaux. Jardiniers, peintre, mécanicien, des métiers dont les petits boulots peuvent être réalisés sans forcément être déclarés. En Belgique, il n’existe aucune limite pour un paiement en espèce entre particuliers dans le cadre de biens et services.

Néanmoins, si l’on en arrive à un euro entièrement numérique (et donc à la fin de l’argent papier, qui n’est actuellement pas dans les plans de l’Europe), ces petits boulots pourraient bien être touchés.

Pour Étienne de Callataÿ, économiste et Co-fondateur d’Orcadia Asset Management : "L’euro numérique n’éradiquera pas les petits boulots au noir mais cela les rendra plus difficiles" . Un avis que partage son confrère Bruno Colmant, économiste et professeur à l’ULB et l’UCLouvain : "Tant que l’Euro numérique n’est pas généralisé, cette économie devrait continuer d’exister", révèle-t-il.

"Néanmoins, si tout passe via l’Euro numérique, tout le flux bancaire va être déporté vers la Banque Centrale Européenne", tempère ce dernier. "Cela pourrait devenir 'Big Brother' car ce listing numérique de toutes les transactions pourrait être surveillé", prévient l'économiste.

Selon Bruno Colmant, un traçage de toutes les transactions, potentiellement réalisé dans le futur avec des intelligences artificielles, pourrait être envisageable. De quoi faire ressortir des transactions jugées suspectes.

Traçabilité et contrôle des transactions suspectes

En matière d'euro numérique, la confidentialité des paiements est ce qui préoccupe le plus les Européens. Dans une enquête publique de la BCE, cette préoccupation est la première parmi les caractéristiques demandées d’un euro numérique potentiel.

Pourtant malgré l’assurance de la BCE de ne pas mettre un point d’honneur à surveiller les transactions, elle laisse l’ouverture à une utilisation des données dans le cadre judiciaire : "L’Eurosystème n’a aucun intérêt à recueillir les données concernant les paiements des utilisateurs, à surveiller les comportements en matière de paiement ou à partager de telles données avec des agences gouvernementales ou d’autres institutions publiques. Un euro numérique permettrait d’effectuer des paiements sans partager avec des tiers d’autres données que celles qui sont nécessaires à la prévention des activités illégales" est-il précisé sur le site de la BCE.

Mais pour Etienne De Callataÿ, cela ne devrait pas tuer les petits emplois au noir pour autant : "Il y aura toujours d’autres manières de frauder et les petites transactions ne seront pas forcément mises en exergue".

L’économiste salue cependant cette réduction possible de la fraude :"Que certains paiements illégaux soient détectés peut-être une bonne chose. Je ne suis pas partisan d’un Big Brother mais le coût sociétal de la fraude est supérieur à l’avantage sociétal de la discrétion des transactions" ajoute-t-il.

Néanmoins, Bruno Colmant regrette le manque de consultation des citoyens européens : "J’espère que l’Europe ouvrira un débat démocratique sur le sujet avant d’instaurer l’Euro numérique. J’imagine qu’une régularisation se mettra en place de manière ouverte. La monnaie est une démocratie. Néanmoins, il faut rester attentif aux dérives qui pourraient se mettre en place", ajoute l’économiste qui craint que ce système ne dérive vers un contrôle de la population et la perte de la vie privée : "Ça pourrait même aller plus loin avec la pénalisation face à certains produits en fonction de la consommation de certains. Imaginez que vous ayez tendance à acheter beaucoup d’alcool, le prix des produits pourrait être individualisé en fonction de votre consommation. Il y aurait une perte des repères de la vie privée et l’on se dirigerait vers un système de crédit social à la chinoise", prévient-il.

Un glissement vers des cryptomonnaies alternatives ?

La difficulté d’utiliser l’euro numérique pour cette économie souterraine pourrait pousser les citoyens à se tourner vers d’autres cryptomonnaies. Il est donc bien probable de voir une émergence de cryptomonnaies alternatives comme le précise Bruno Colmant : "L’utilisation d’autres cryptomonnaies va être un acte dissident par rapport aux États".

Cependant, une fois l’Euro numérique en place, il est fort probable que l’Europe régule l’usage des autres cryptomonnaies. De quoi limiter l’utilisation de celles-ci et de réduire encore les possibilités de fraudes : "Les gens oublient que les monnaies d’État, dont l’Euro, portent cours légal. C’est-à-dire que ces monnaies sont les seules à pouvoir être utilisées pour verser un salaire ou faire des transactions commerciales. Si les États considèrent que les cryptomonnaies sont hors-la-loi, celles-ci vont vivre dans une sorte de bulle encapsulée et seront difficilement utilisables dans le commerce réel", conclut l’expert.

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