Guerre en Ukraine

Philo : "C’est face au sentiment de déchéance de la puissance soviétique que réagit Poutine"

Pascal Chabot et Christophe de La Rochefordière au Théâtre du Vaudeville

© Arthur Parzysz

12 mars 2022 à 07:43Temps de lecture8 min
Par Arthur Parzysz

Comment penser l’Europe en temps de guerre ? Comment cette utopie, née du second conflit mondial, réagit-elle face aux actions d’une puissance russe frustrée ? Tous les deux réunis au Théâtre du Vaudeville dans le cadre des "Matins Philos" le philosophe Pascal Chabot et l’ancien haut fonctionnaire à la Commission européenne Christophe de La Rochefordière éclairent le conflit en Ukraine de leurs lumières philosophiques. Interview croisée, en sortie de scène.

Les citations de Hannah Arendt "Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible" et "une crise rend caduque tous les schémas de pensée" raisonnent avec cette actualité. Dans ce contexte de guerre, c’est aussi à une transformation complète de nos cadres habituels de pensée qu’on assiste ?

Christophe de La Rochefordière : La question de savoir si c’est une transformation complète reste à voir. Certains cadres de pensée vont rester, voire être renforcés. C’est le cas de la construction d’une alliance comme l’OTAN, par exemple. Macron avait dit qu’elle était en état de mort cérébrale, on voit bien que ce n’est pas le cas. Dans ce conflit, elle se coordonne et parle d’une seule voix, que ce soit sur le refus d’intervenir face à la terreur nucléaire ou sur la question de zone d’exclusion aérienne, réclamée par le Président Zelensky.

Ce que dit Hannah Arendt, c’est que dans une crise, il faut tout remettre à plat. Si l’on continue de réfléchir à partir des cadres habituels, on risque de passer à côté de l’essentiel. On l’a vu avec Nord-Stream II. On a réagi à la suite de la realpolitik pratiquée auparavant, qui consistait à acheter du gaz russe alors que c’était une dictature. À ce niveau-là, je crois qu’il y aura des réajustements très radicaux. Et pas seulement au niveau économique, sur le plan militaire aussi. Les Allemands, par exemple, sont en train de réinvestir dans leur armée et ils ont créé un fonds spécial pour ça. On voit que les choses bougent assez vite. Mais ça ne veut pas dire que les anciens cadres sont complètement caducs pour autant.

Pascal Chabot : Ordinairement, on distribue les événements de notre vie entre ce qui est probable et improbable. Quand elle dit que "les hommes normaux ne savent pas que tout est possible", Hannah Arendt signale que l’invraisemblable peut parfois se réaliser. Ce sont alors nos cadres mentaux qui sont remis en cause, nos habitudes de pensée qui vacillent et doivent se réinventer. Au niveau européen, ce qui change comme cadre mental avec cette guerre, c’est d’abord notre rapport à la paix, considérée comme un acquis. Voyant la guerre à nos portes, la puissance n’est plus un tabou et la force a été réinvoquée. Plus fondamentalement, on assiste à un retour du tragique, ce à quoi nous n’étions pas spécialement préparés. Mais le malheur avec ce tragique, c’est qu’on réapprend très vite à le voir…

Face à quelqu’un comme Poutine, on n’a jamais d’autre choix que de tout essayer jusqu’à la dernière minute de matière diplomatique.

Récemment, le chef d’état-major de l’armée française, Thierry Burkhard a expliqué qu’il y avait eu des divergences d’analyse entre France et les États-Unis sur les risques d’attaque russe. L’Europe a-t-elle été aveugle ?

PC : La raison en est d’abord que la voie première est toujours la voie diplomatique. C’est là que l’Europe excelle. Il peut toutefois y avoir des phénomènes d’aveuglement, ou du moins de relativisation. Ces phénomènes traduisent un désir de ne pas croire ni réfléchir à des risques avant qu’ils ne surviennent. Ceci peut s’expliquer. Un des biais habituels est d’espérer que le pire ne se réalise pas, ce qui pousse à le minimiser. Un autre est de supposer la rationalité des acteurs impliqués, ce qui conduit à moins examiner les scénarios irrationnels, voire suicidaires. Or ici, c’est le pire et l’irrationnel qui prévalent.

CdLR : Face à quelqu’un comme Poutine, on n’a jamais d’autre choix que de tout essayer jusqu’à la dernière minute de matière diplomatique. Karl von Clausewitz disait que "la guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens". Tant qu’on n’est pas en guerre, on fait tout pour que la diplomatie réussisse à nous sortir du conflit et de l’horreur. Mais évidemment, cela a ses limites, surtout face à quelqu’un d’aussi déterminé que Poutine.

N’empêche, à la suite de l’invasion russe, on a quand même vu une nouvelle Europe se dessiner, sortie de sa léthargie. On est passé d’une Europe qui fonctionne uniquement sur un mode rationnel et bureaucratique à une Union qui agit vite, mue par l’émotion ?

CdLR : Je ne parlerais pas d’un passage à l’émotion. Je pense que nous sommes passés d’une Europe comme projet fondé sur la notion kantienne de paix perpétuelle et de droit (un espace juridique où l’on règle ses différends en allant face à une cour de Justice et non pas en envoyant des chars) à une Europe qui, dans un monde qui n’est pas un monde de droit, va devoir sérieusement envisager une politique de puissance à laquelle elle s’était refusée jusque-là. La grande difficulté, c’est que si on veut avoir une politique de puissance, il faut d’abord avoir une politique étrangère. Ça ne sert à rien d’avoir une armée si on n’est pas capable d’être d’accord sur son usage. Actuellement, on est face à quelque chose de tellement énorme qu’il y a eu un réflexe de consensus entre les États-membres. Mais ce consensus peut s’effriter assez vite…

Dans l’imaginaire de Poutine, la construction du ressentiment est très importante.

PC : Dans cette guerre, on voit d’ailleurs qu’au niveau des affects et émotions, la distribution est inégale entre Europe et Russie. Au cours de son histoire et de sa formation, l’Europe a essayé, au nom d’un certain pragmatisme, de neutraliser ces affects, ces sentiments de colère, de fierté, etc. Et c’est tant mieux, quand on sait à quel point ils peuvent être redoutables en politique ; ce sont d’ailleurs ces affects que l’extrême droite comme l’extrême gauche cherchent à ressusciter. Mais on désire qu’ils aient le moins de poids dans ce qu’on peut appeler l’" espace civilisé ". Dans la politique russe par contre, dans cette énorme entité qui se présente comme un " Empire frustré ", on trouve une part majeure de ressentiment, qui semble au cœur des constructions mentales de Poutine. Ces frustrations sont au nombre de trois :

  1. Le fait d’avoir hérité d’un immense échec, celui de l’Union Soviétique.
  2. Le fait que tous les anciens membres du pacte de Varsovie se sont tourné vers l’Europe et ont déjà intégré, pour la plupart d’entre eux, l’Union Européenne et/ou l’OTAN.
  3. Enfin, le fait de voir que beaucoup de ceux qui souhaitent vivre agréablement se tournent vers l’Europe. Les oligarques, c’est vers la France et l’Angleterre qu’ils se tournent, pas vers la toundra de tel ou tel endroit. Les plus jeunes, c’est Instagram, la techno alternative et les mangas japonais qu’ils désirent, pas le romantisme improbable de la chasse à l’ours.

Dans l’imaginaire de Poutine, la construction du ressentiment est très importante. Or, les conflits les plus durs sont ceux où l’on doit faire face aux passions dangereuses d’autrui, sans savoir les guérir, ni les calmer. Et il est vrai qu’avec nos logiciels européens plus rationnels, ça peut être difficile à réaliser, même si Macron parvient apparemment à garder le contact. Mais il semblerait aussi que pendant ces appels, Poutine puisse parler pendant une vingtaine de minutes d’affilée, passées à se "raconter des histoires". Cette expression de Macron est très intéressante d’ailleurs. Car comment intervenir quand l’autre se raconte des histoires ?

CdLR : C’est face au sentiment de déchéance de la puissance soviétique que réagit Poutine. Hitler, lui aussi, avait fondé ses politiques sur le ressentiment et sur la reconstruction de l’histoire à sa guise. Ce que Poutine est en train de faire, vu qu’il réécrit l’histoire de l’Ukraine…

En attendant, quelle peut être la force des médias européens quant à l’information de la population russe, privée de beaucoup de médias indépendants ?

PC : D’une certaine manière, la politique russe de censure radicale peut être vue comme un aveu sur la nature de ses actes. C’est peut-être la manière la plus flagrante d’avouer le crime : ce qui se passe est insupportable, irregardable. Le pouvoir redoute que les images circulent, car chaque image renferme son procès et sa condamnation. Dans ce contexte-là, il faut continuer à se dire que la circulation de l’information est absolument capitale. Il faut aussi sortir de la logique relativiste qui dit que cette guerre met face à face de la propagande et de la contre-propagande. Je crois que c’est tout simplement faux. Soyons très clairs : il s’agit d’un côté de la vérité et de l’autre du mensonge, et c’est un philosophe, entraîné professionnellement à relativiser les thèses et les antithèses qui l’affirme. Enfin, technologiquement, il faut continuer à se demander comment faire passer l’information. Cela a toujours été une force de l’Occident. Le premier qui l’a pensé, c’est Diderot avec son Encyclopédie. C’est l’idée que faire passer le savoir peut faire tomber des tyrannies. Et c’est vrai. Comment aujourd’hui, les spécialistes des réseaux, les penseurs du web, les ingénieurs, les hackeurs peuvent contribuer à faire éclater la vérité en contournant la censure, voilà une immense question et un enjeu pour la paix et la démocratie.

C’est sans doute dans le domaine de l’énergie qu’on va voir arriver une nouvelle Europe.

Quelle est, selon vous, la meilleure voie pour mettre fin à cette guerre ?

PC : Bien des empires se sont effondrés dans l’Histoire parce qu’on s’est aperçu que dans sa folie, un tyran ou un dictateur emmenait tout un peuple dans une direction que ce dernier ne voulait pas suivre. Que l’armée russe, à cause de dissensions internes ou d’un coût humain trop cher à payer, et avec l’aide de l’opinion publique, lâche Poutine. Et le peuple russe sait bien que cette guerre n’est pas celle de la Russie, mais celle de Poutine.

CdLR : On a vu ce conseil de défense et de sécurité surréaliste où il a humilié son chef des renseignements et à quel point la peur régnait. Cela pourrait être les prémisses d’un coût à payer par Poutine pour avoir humilié son entourage, mais cela reste difficile à prédire. Une des choses qui pourrait décrédibiliser Poutine assez durablement, c’est la résistance ukrainienne… Une résistance incroyable qu’on ne peut que saluer. Et pas seulement de la part de l’armée et des milices, mais aussi de la part de la population ukrainienne.

L’Union Européenne est née des suites de la seconde Guerre Mondiale. Est-ce que cette guerre est susceptible de générer une nouvelle Europe ?

PC : Si pas une nouvelle Europe, en tout cas un approfondissement de cette Union. Des lignes ont bougé. Notre rapport à la force ou la recherche d’une politique étrangère, par exemple. L’Europe sera, dans le concert des nations, confrontée à de plus en plus de pays qui veulent se nucléariser au niveau de leur armée. Enfin, c’est sans doute dans le domaine de l’énergie qu’on va voir arriver une nouvelle Europe. Cette crise la pousse vers plus d’indépendance et aussi vers une accélération de la transition énergétique, ce qui est paradoxalement très positif.

CdLR : Il est en effet possible qu’on doive se passer très vite du gaz russe, ce qui risque de causer une crise économique sévère en Europe. Reconvertir nos moyens de productions et notre économie, ne se fera pas en quelques mois. Cette guerre est un fait social global, à la fois sur le plan sécuritaire, économique, énergétique, etc. Cela va donc toucher toutes les strates de la société et faire bouger les opinions publiques vers, sans doute, un désir d’Europe renouvelé.

 

Cette interview a été réalisée dans le cadre de la conférence "Europe-Russie : espace civilisé et empire frustré" donnée par le philosophe Pascal Chabot. Son cycle sur la "Géopolitique de l’Europe" est au programme de la onzième saison des " Matins Philo ". Pour accéder au programme, cliquez ici.

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