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Week-end Première

[Philo] Faut-il réintroduire la 'parrêsia' ou franc-parler en politique ?

10 janv. 2022 à 12:11Temps de lecture3 min
Par RTBF La Première/Matthieu Peltier

Un antique concept grec pourrait peut-être sauver l’action politique en 2022 : la parrêsia. Le philosophe et député européen français Raphaël Glucksmann a publié récemment un texte appelant à un retour de la parrêsia en politique, face aux énormes défis qui attendent nos sociétés. La parrêsia, cette forme de sincérité ou de franc-parler… Explications avec le philosophe Matthieu Peltier.

Les trois piliers de la cité athénienne sont

la democracia, ou le pouvoir du peuple
l’isonomia, ou l’égalité devant la loi

et la parrêsia, que l’on peut traduire par le franc-parler.

Enlevez-en un et l’équilibre est rompu, l’édifice s’effondre.
 

Aujourd’hui, affirme Raphaël Glucksmann, de ces trois piliers, c’est assurément la parrêsia qui fait défaut, c’est-à-dire la capacité à dire le vrai, sans précautions, sans fioritures et indépendamment des rapports de pouvoir.

La parrêsia, ou la possibilité de tout dire

La parrêsia consiste donc à dire ce qu’on pense en toute liberté, mais c’est souvent plus facile à dire qu’à faire.

La notion de parrêsia, chez les Grecs anciens, est en effet associée à la notion de risque, comme le rappelle le philosophe Michel Foucault. Celui qui, au moment T, décide de dire la vérité, et qui en disant cette vérité, s’oppose à la folie du maître ou de la foule, mais qui le dit quand même, sans précaution, fait oeuvre de parrêsia.

On connaît tous ces familles ou ces groupes dysfonctionnels où tout le monde voit le problème, mais où personne n’ose mettre les pieds dans le plat, en énonçant le problème tel qu’il se pose, sans prendre de pincettes. On ne le fait pas, parce que souvent, on veut éviter le conflit, préserver des alliances, assurer une réputation ou maintenir l’ordre existant.

Pourquoi la parrêsia pourrait-elle sauver la politique ?

Raphaël Glucksmann note que, de nos jours, le discours politique n’est que trop peu souvent celui de la vérité brute. Un politicien dans l’opposition se doit de critiquer le gouvernement, presque quoi qu’il fasse. Un membre du gouvernement, à l’inverse, se doit de soutenir son gouvernement, presque quoi qu’il fasse.

Un homme politique connaît souvent très bien le logiciel idéologique qu’il est censé appliquer pour flatter ses électeurs et pour correspondre à l’image qu’on attend de lui. Or, la parrêsia exige tout autre chose : elle exige de dire exactement ce qui nous semble vrai. Le parrêsiaste, quand il s’exprime, oublie son camp. Il ne se comporte pas en idéologue, il exprime ce qui lui semble juste, au moment où il le dit.

"La parrêsia s’oppose évidemment au mensonge, écrit Glucksmann, mais plus encore à la mauvaise foi de l’apparatchik et des militants professionnels. La parrêsia, c’est le risque pris de la vérité, le discours qui met en péril le locuteur, l’auditeur et le lien qui les unit. La politique meurt lorsque le discours ne s’émancipe plus des codes et devient prévisible. Les citoyens assistent alors à un jeu de rôle, ils se lassent, cessent d’écouter, puis finissent par s’abstenir en masse. C’est avec cela qu’il faut rompre."

Greta Thunberg, parrêsiaste

Aujourd’hui dans l’espace médiatique, c’est notamment Greta Thunberg qui fait oeuvre de parrêsia, explique Matthieu Peltier. Si on analyse son discours, elle n’essaie pas tant de fédérer, de rassembler, de convaincre, que de dire, de la façon la plus brute possible, la vérité scientifique. Elle se fait pour cela détester, critiquer, railler, mais son propos consiste essentiellement à dire la réalité du réchauffement climatique.

A l’inverse, les jeux politiciens sont trop souvent des jeux de rôles et de camps, dans lesquels le rôle de la parole se borne la plupart du temps à consolider sa place dans les rapports de force.

Bref, pour 2002, un peu plus de parrêsia, c’est tout ce qu’on peut souhaiter à notre action politique, conclut Matthieu Peltier.
 

La philo selon Matthieu

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A voir : le téléfilm Don’t look up, dans lequel des scientifiques tentent d’alerter la population sur l’imminence d’une catastrophe, mais où cette parole est inaudible dans l’espace médiatique de notre époque, dominé par le divertissement et le show.

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