Et Dieu dans tout ça?

Philosophie : c’est quoi l’ambiance ? Bruce Bégout répond (enfin) à la question !

10 déc. 2020 à 10:14Temps de lecture5 min
Par Lucy Dricot avec Et dieu dans tout ça ?
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L’ambiance : ce terme très populaire apparaît régulièrement dans le langage courant et dans les médias, mais n’a jamais fait véritablement l’objet d’une analyse philosophique. C’est désormais chose faite avec l’essai Le concept d’ambiance que le philosophe Bruce Bégout vient de publier aux éditions Seuil.

Cet essai de philosophie, d’une grande originalité, porte sur une dimension fondamentale de l’existence, restée jusqu’à présent peu élaborée au plan conceptuel. Le sujet méritait pourtant d’être traité, ne serait-ce que parce que nous vivons toujours au sein d’ambiances, que Bruce Bégout définit comme le "dôme invisible sous lequel se déroulent toutes nos expériences".

Il était l’invité de Pascal Claude dans l’émission "Et dieu dans tout ça ?" et a accepté de répondre à nos questions.

Peut-on dire qu’il y a toujours une ambiance, Bruce Bégout ?

Bruce Bégout : Je le crois profondément. Je crois que tout ce que nous vivons est toujours attribué à une ambiance. Même lorsque nous vivons une sorte d’état de neutralité ou de sérieux, nous sommes toujours enveloppés par ces phénomènes invisibles difficiles à analyser. Aucun aspect de nos vies n’est absolument dépourvu d’atmosphère.

Qu’est-ce que l’ambiance ? C’est une notion à la fois vague et indéterminée…

Bruce Bégout : On peut partir de l’étymologie. L’ambiance, c’est ce qui nous entoure, c’est ce qui est autour de nous et qui nous affecte. Ce n’est pas simplement ce qui est ambiant, ce n’est pas simplement ce qui nous environne, mais c’est ce qui nous environne en tant que ce qui nous environne possède immédiatement pour nous une certaine tonalité, un caractère, une expressivité qui nous touche. C’est un phénomène à la fois spatial – c’est autour de nous – et en même temps affectif.

C’est volatile ?

Bruce Bégout : Tout à fait. Dans le livre, j’essaie de me demander s’il y a des ambiances considérées comme "fondamentales". Mais de prime abord, les ambiances sont plutôt passagères et fluctuent en fonction des moments, des lieux et aussi des personnes avec lesquelles nous sommes. Car les personnes peuvent elles-mêmes porter une ambiance, voire créer une ambiance : c’est ce qu’on appelle communément l’aura.

Il y a des ambiances qui n’ont pas de point source, tandis que d’autres ambiances émanent d’un objet, d’une personne, d’un individu, que l’on peut repérer. Ça peut tout à fait être un être humain, mais ça peut être aussi une chose, un lieu, un tableau, ou même un mot. Si on vous dit "Venise" ou "Prague", d’emblée vous êtes plongé(e) dans une certaine ambiance, dans un paysage qui va vous affecter et qui va tout de suite réveiller en vous une certaine tonalité affective. L’ambiance c’est ça, c’est ce rapport immédiatement affectif à ce qui nous environne.

Si on veut parvenir à décoder et approcher le concept ambiance, il nous faut nous arrêter sur le concept de l’affectivité, qui semble être le cœur de nos vies…

Bruce Bégout : Exactement. Pendant longtemps, la philosophie a mis en avant plutôt le rapport théorique, contemplatif. Le XXe siècle a redécouvert le fondement affectif de nos vies et l’importance de l’affectivité dans le rapport que nous avons à autrui et au monde. Pour moi, notre rapport à ce qui nous environne peut être de 3 natures :

  1. Un rapport théorique, qui vise à observer et connaître ce qui nous entoure ;
  2. Un rapport pratique, qui vise à transformer ce qui nous entoure ;
  3. Un rapport affectif, qui vise à ressentir en ce qui nous entoure, qui inclus aussi la partie esthétique. Le sentiment esthétique est une partie de ce rapport affectif à ce qui nous entoure.

Dans votre livre, vous dites que l’affectivité – qui caractérise les ambiances - se distingue spécifiquement dans ce que vous nommez d’un côté l’affectivité vitale et de l’autre l’affectivité intentionnelle. Voilà qui mérite quelques explications…

Bruce Bégout : La vie affective est quelque chose de complexe à analyser, avec les sentiments, les affects, les émotions. Ce sont des objets transitoires, fugaces, et parfois un peu irrationnels. Mais je crois que l’on peut distinguer effectivement trois dimensions de l’affectivité :

  1. L’affectivité organique : c’est tout ce qui relève d’un sentiment de bien-être lié à notre corps, qui joue sur le fait qu’on se sente bien ou pas bien, qu’on éprouve de la souffrance ou un plaisir purement organique. Cette affectivité organique n’a pas d’objet, elle ne renvoie pas à quelque chose et elle n’est pas liée à ce qui nous entoure.

  2. L’affectivité intentionnelle, elle, relève du sentiment. C’est l’amour de quelque chose, la haine de quelque chose, être en colère vis-à-vis de telle ou telle chose, envier telle ou telle chose. L’affectivité intentionnelle est donc extérieure, elle se dirige vers quelque chose, vers un objet.

  3. L’affectivité ambiancielle, ce sont des ambiances, des atmosphères, des climats affectifs. Elle n’est ni véritablement organique (parce que ce n’est pas purement intérieur), ni intentionnelle (parce qu’elle n’a pas vraiment d’objet).

Il faut donc distinguer ces trois formes d’affectivité. Évidemment, dans les sentiments ou dans les affects que nous vivons, les trois peuvent être mêlés et entremêlés. Il se peut qu’une ambiance renvoie aussi à un affect interne purement corporel ou à un sentiment.

Dans ce travail d’analyse philosophique et de décomposition de la vie affective, je crois qu’il était nécessaire de distinguer ces trois dimensions pour bien comprendre les spécificités de l’affectivité atmosphérique.

Pensez-vous que la philosophie est la mieux placée pour définir l’ambiance ?

Bruce Bégout : Oui et non, oui et non (rire). Au fond nous sommes tous des expérimentateurs d’ambiance et nous avons tous une forme de connaissance immédiate et intuitive.

Mais ce terme d’ambiance et d’atmosphère devient très présent dans les sciences humaines depuis 30 ans. L’ambiance est même devenue une sorte de paradigme pour penser le rapport des hommes avec leur environnement. Beaucoup de penseurs en anthropologie, en sociologie urbaine, en études acoustiques, en esthétique, en psychanalyse ou en psychiatrie utilisent ce terme. Souvent ils l’utilisent à leur manière, sans faire de clarification conceptuelle… De sorte que le phénomène de l’ambiance est flou et que bien souvent, les déterminations théoriques de ce phénomène sont encore plus floues que le phénomène lui-même.

Il y a donc effectivement beaucoup de travaux autour des atmosphères et de l’ambiance – surtout en sociologie urbaine, en psychiatrie et en anthropologie – mais tout le monde bricole dans son coin son petit concept d’atmosphère. Mon travail est un peu de clarifier tout ça, à la fois par une analyse sémantique et historique, et puis par une analyse purement conceptuelle de l’ambiance.

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