Politisation des mouvements LGBTQI & Gestion des terres

Politisation des mouvements LGBTQI & Gestion des terres

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09 janv. 2021 à 13:00Temps de lecture10 min
Par Fabienne Vande Meerssche

Ce samedi 9 janvier 2021, Fabienne Vande Meerssche (@fvandemeerssche) reçoit dans LES ÉCLAIREURS : Agnès Chetaille, Sociologue (EHESS-Paris), Anthropologue (Université Lyon 2) et  Chercheuse postdoctorante à l'Atelier Genre(s) et Sexualité(s) à l’ULB & Eric Lambin, Géographe, Professeur à l’UCLouvain et à l’Université Stanford en Californie, Prix Francqui 2009.

DIFFUSION : samedi 9 janvier 2021 à 13h10’

REDIFFUSION : dimanche 10 janvier 2021 à 23h10’

Agnès Chetaille

Agnès Chetaille

Agnès Chetaille est Sociologue, Chercheuse postdoctorante (bourse Marie Sklodowska-Curie) à l'Atelier Genre(s) et Sexualité(s) à l’ULB.

 

Agnès Chetaille a réalisé des études d’anthropologie à l’Université Lyon 2 et un doctorat en Sociologie à l’EHESS à Paris. Elle est aussi formée en Sciences Politiques et en Etudes de Genre.

Politisation des mouvements LGBTQI

Après avoir bénéficié de la bourse d'un projet international Allemagne-Suisse-Pologne financé par la Fondation Volkswagen, elle soutient sa thèse " Les paradoxes d'une histoire sans transition. Entre l'Ouest et la nation, les mobilisations gaies et lesbiennes en Pologne (1980-2010) ". Cette thèse porte sur l'émergence et le développement du mouvement gay et lesbien (puis plus tard LGBTQI) en Pologne.

 

L’objectif est alors de comprendre les temporalités de la politisation de l'homosexualité, par des acteurs et actrices concerné·e·s d'abord, puis plus tard,  contre eux, par des hommes politiques utilisant l'homophobie comme une ressource politique. Il s’agit aussi de mettre ces temporalités en lien avec les grandes transformations politiques vécues par le pays, à savoir la "transition" de la Pologne vers la démocratie et le capitalisme en 1989 (après la chute du Mur de Berlin), puis son adhésion à l'Union européenne en 2004.

 

Cette histoire mise en lumière dans sa thèse révèle des réalités qui vont à l'encontre de nos idées reçues.

Ainsi, l'instauration d'un régime démocratique et le passage au capitalisme (1989), n'a pas automatiquement libéré la parole sur l'homosexualité dans l'espace public et n’a pas immédiatement fait de cette problématique l’enjeu de campagnes politiques. En effet, suite à cette " transition ", il n’a pas été possible, pour un mouvement LGBT de se constituer, de regrouper des ressources et d’émerger dans l’espace public. Et du côté politique, si les conservateurs ont endossé les positions de l’église et bloqué l’inclusion de l’orientation sexuelle dans la nouvelle constitution comme motif de discrimination, ils l’ont cependant fait de façon complètement silencieuse.

En outre, la date d'entrée dans l'UE (2004) coïncide avec l'apparition d'usages de politisation violente de l'homophobie dans le champ politique. Dès la fin des années 1990, et le début des années 2000, les partis conservateurs ont commencé à utiliser l’homophobie dans le cadre de la perspective des élections européennes. Stratégie politique cyclique remise " en marcher "  lors des dernières élections européennes en 2019.

 

Dans sa recherche doctorale, Agnès Chetaille a souhaité expliquer ces faits à partir d'une étude de terrain poussée constituée d'entretiens, d'observation participante, de travail en archives, etc.

 

Depuis mai 2018, Agnès Chetaille a intégré l'Atelier Genre(s) et Sexualité(s) à l’ULB comme Chercheure postdoctorante. Elle y travaille actuellement sur les formes de solidarité internationale déployées à différentes périodes envers le mouvement LGBTQI polonais. Une thématique au cœur de l’actualité du pays, puisque les attaques de la part du gouvernement polonais et de ses alliés envers les personnes LGBTQI et leurs droits, ainsi que les droits des femmes et d'autres minorités, s’y multiplient.

 

Les attaques envers la communauté LGBTQI mettent en péril l'Etat de droit et ont suscité de nombreuses réactions de soutien et de solidarité, notamment dans les pays d'Europe de l'Ouest, conduisant même à des condamnations officielles. Ainsi, la Fédération Wallonie-Bruxelles a annoncé des mesures de rétorsion diplomatique contre Varsovie. L'Union Européenne veut, quant à elle, conditionner l'octroi de financements à la Pologne au respect des droits humains et de l'Etat de droit.

 

Agnès Chetaille focalise ses travaux sur des cas de solidarité transnationale avec le mouvement LGBTQI polonais dans les années 1990 et 2000. Ses recherches montrent qu'il est difficile de mettre en place des solidarités qui ne relèvent pas au moins en partie de formes de paternalisme, d'interventionnisme, de condescendance. Il existe bien sûr des différences entre les exemples, mais,  dans tous les cas et même avec les meilleures intentions du monde, elle note qu’il est extrêmement difficile de surmonter les inégalités entre les pays "de l'Ouest" et la Pologne réduite à son statut de pays "de l'Est"… ce sont à la fois des inégalités économiques dont on parle peu, et une fracture symbolique.

 

En effet, de plus en plus de recherches montrent que perdure l'idée que les pays d'Europe centrale et orientale sont "en retard", moins développés que les pays de l’Ouest dans lesquels nous habitons et que, par conséquent, nous ne pouvons que leur donner des leçons.

Or, il s’agit de sociétés portant des histoires complexes, où des tendances s'affrontent, et où coexistent des groupes très divers.  La Pologne par exemple compte à son actif des mouvements sociaux très riches et très créatifs.

Il ne faut donc pas perdre de vue la complexité de nos histoires et de ces sociétés de l’Est lorsque les Etats d'Europe de l'Ouest ou l'UE prononcent des condamnations contre la Pologne. En outre, il faut conscientiser que l'opposition simpliste entre l'Ouest et l'Est est aussi ce dont se nourrissent les mouvements nationalistes ultra-conservateurs sur place qui dénoncent l'ingérence politique de l'UE et se posent en victimes.

 

Ecoutez ici l’intervention d’Agnès Chetaille au micro de Florian Delorme sur France Culture, le 13 mai 2019

Eric Lambin

Eric Lambin

Eric Lambin est Géographe et Professeur au Earth and Life Institute et à la Faculté des Sciences à l’UCLouvain. Il enseigne également au Woods Institute for the Environment et à la School of Earth, Energy & Environmental Sciences de la Stanford University en Californie.

 

Eric Lambin parcourt le monde depuis plus de 30 ans, pour mener des recherches sur les interactions entre l’activité humaine et les écosystèmes terrestres. Ces observations l’ont conduit dans les forêts tropicales, les régions arides, les montagnes et les zones péri-urbaines en régions Tropicales d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Il porte une attention particulière aux systèmes agraires, à la dégradation des terres arides, aux circuits de distribution mondialisés et à la gouvernance environnementale. Ses recherches sont aussi fortement centrées sur les solutions à apporter pour permettre une utilisation durable des terres. La question au cœur des travaux d’Eric Lambin: comment développer une trajectoire qui permette aux communautés de s’épanouir tout en préservant la nature ?

 

Eric Lambin a défendu son doctorat en Géographie à l’UCLouvain. Il a occupé ensuite un poste d’ " assistant professor " à l’Université de Boston puis rejoint le Centre Commun de Recherche, (une institution destinée à mener des recherches et à conseiller la Commission européenne dans l’élaboration de ses politiques) avant de retourner à l’UCLouvain en tant qu’enseignant. Depuis 2009, il a aussi intégré l’Université de Standford en Californie où il passe désormais cinq mois par an. Eric Lambin dirige donc, des deux côtés de l’océan, deux équipes, avec lesquelles il mène des projets complémentaires.

 

Consultez à ce sujet l’article Dailysciences "  Eric Lambin, Des Forêts tropicales au Campus de Stanford "

 

 

 

Land scape
Land scape USGS/Nasa

En ce qui concerne ses recherches, Eric Lambin a développé dès le début de sa carrière une nouvelle approche, consistant à croiser des images satellites d’observation de la terre avec des données socio-économiques. Une méthodologie permettant de mesurer et modéliser les interactions homme-environnement dans des systèmes terrestres et ainsi, de mettre en évidence l’impact de la mondialisation sur les écosystèmes et d’évaluer l’efficacité des politiques environnementales

 

Plus précisément, au début des années 1990, il a développé une méthode quantitative pour détecter les changements de couverture terrestre et la dynamique des écosystèmes à l’échelles régionale mais aussi continentale; et ceci,  sur base de séries chronologiques de données obtenues par télédétection (satélites). L'application de cette méthode a mis en évidence un large éventail de modèles de variabilité interannuelle des conditions de surface des terres; un éventail de variabilités qui étaient auparavant ignorées dans les études sur les changements de couverture terrestre.

Eric Lambin a ensuite analysé statistiquement ces données biophysiques en les recoupant avec des données socio-économiques géoréférencées et détaillées d'enquêtes sur les ménages afin de mieux comprendre les causes du changement d'utilisation des terres (la déforestation tropicale, la dégradation des terres arides, les conflits d'utilisation des terres autour des réserves naturelles) et de leurs impacts sur l'écosystème ( les régimes des feux, les effets sur la biodiversité, la propagation des maladies vectorielles et zoonotiques).

Cette nouvelle méthodologie d’analyse a conduit à une nouvelle compréhension de la complexité des processus de changement foncier.

 

Eric Lambin a également développé une compréhension générale des causes du changement d'affectation des terres grâce à d’importantes méta-analyses de nombreuses études de cas. Ceci inclut, notamment, ses travaux sur les causes de la déforestation tropicale, avec un nouveau cadre qui relie les causes sous-jacentes et immédiates du changement; cadre de compréhension encore largement utilisé.

 

Eric Lambin a ensuite élargi ses recherches aux réponses humaines et écosystémiques aux changements d’utilisation des terres. Par exemple, il a étudié l'impact des changements écosystémiques sur les maladies à transmission vectorielle et les zoonoses en modélisant les interactions entre l'utilisation des terres, le comportement humain, les changements des écosystèmes, l'écologie vecteur / hôte et la transmission des maladies. Ses études de cas - menées en collaboration avec des spécialistes des maladies - couvrent les maladies tropicales (paludisme et dengue), les maladies émergentes dans les régions tempérées et les maladies animales.

 

Séjour de recherche au Parc national du Serengeti en Tanzanie

Avec ses équipes de recherche, Eric Lambin a mené des analyses détaillées des principaux cas de transitions forestières contemporaines, où un pays passe de la déforestation nette à la reforestation nette. Ses recherches sur le Vietnam, le Bhoutan, le Chili et le Costa Rica ont fourni une riche compréhension de la façon de "plier la courbe" dans l'utilisation des terres. Plusieurs voies génériques menant à des transitions forestières ont été identifiées.

Cette recherche sur les transitions forestières a aussi révélé une réalité inattendue: tous les pays qui ont protégé leurs forêts et inversé la déforestation ont simultanément augmenté leurs importations de bois et de produits agricoles en provenance d'autres pays. Tous délocalisent donc leur déforestation vers d'autres pays en déplaçant leur utilisation des terres au-delà de leurs frontières.

 

Cette dernière découverte a conduit à de nouveaux projets de recherche d'Eric Lambin sur le lien entre la mondialisation économique et l'utilisation des terres. Une implication politique majeure de ces résultats estque les politiques nationales d'utilisation des terres à elles seules ne sont pas suffisantes pour parvenir à la conservation mondiale des forêts, étant donné une fuite (ou un déplacement géographique) du changement d'utilisation des terres vers d'autres endroits. Cette découverte clarifie donc l’importance d’une approche internationale dans la gestion des terres, au-delà des frontières nationales, et de la prise en compte de l’effet de la mondialisation sur l’exploitation des écosystèmes naturels. Plus récemment, l’équipe d’Éric Lambin a analysé comment des engagements du secteur privé pour un approvisionnement durable en ressources naturelles, du cacao à l’huile de palme, peuvent promouvoir un usage des terres moins destructeur.

 

Aujourd’hui, ses recherches évaluent l’efficacité de nouvelles formes de gouvernance environnementale publique ou privée dans le domaine de l’agriculture et de la gestion des forêts. " Les recherches d’Eric Lambin ont créé une base scientifique solide pour tirer un meilleur parti des programmes de certification des produits forestiers et agricoles et pour mettre en œuvre des engagements d’approvisionnement durable en ressources ", selon le jury du prix Blue Planet qui a récompensé en 2019 son travail de recherche.

 

Consultez à ce sujet le communiqué de l’UCLouvain " Le Japon récompense l’UCLouvain pour sa recherche en faveur de l’environnement ".

 

Notons que les recherches de Eric Lambin ont aussi été récompensées par le prestigieux Prix Francqui en Science (2009), et du Prix Volvo de l’Environnement (2014).

Livre "L'écologie du Bonheur"

Parallèlement à ses travaux universitaires, Eric Lambin a écrit trois livres destinés à un large public sur la durabilité. Ainsi, notamment , dans "Une écologie du bonheur", il a abordé des questions fondamentales : “Dans quelle mesure avons-nous besoin de la nature pour notre bien-être? Comment la dégradation de l'environnement affecte-t-elle notre bonheur? Que peut-on faire pour protéger l'environnement et augmenter notre bien-être en même temps?”

S'appuyant sur des études de cas d'Asie, d'Afrique, d'Europe et d'Amérique du Nord, Eric Lambin présente un argument convaincant en faveur du lien étroit entre des écosystèmes sains et des humains heureux.

 

En mai 2021, Eric Lambin rejoindra le groupe des principaux conseillers scientifiques de la Commission européenne, un rôle clé à l'interface entre science et politique.

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