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Portrait de Carl de Moncharline, le Monsieur "Dix idées à la minute", l'ancien G.O. du PS bruxellois

Carl de Moncharline, le Monsieur Fêtes de Bruxelles.

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31 mars 2022 à 13:29 - mise à jour 01 avr. 2022 à 06:13Temps de lecture8 min
Par Karim Fadoul

Plus de 40 expériences ! Le CV de Carl De Moncharline reproduit sur Linkedin est long comme un jour sans pain. Trois pages truffées de références qui font de lui un expert incontournable dans l’organisation d’événements, de fêtes, de soirées… Pas surprenant qu’il ait pris la tête du mouvement de défense des intérêts des patrons de bars et discothèques lors de la crise Covid.

Celui qui est accusé aujourd’hui par plusieurs personnes d’agressions sexuelles a un parcours professionnel impressionnant, qu’il faut relier à un parcours politique jamais actif mais dans l’ombre rouge du Parti socialiste.

Quand j’étais petit, je voulais être clown

Mais qui est Carl De Moncharline, né Carl Marcel Lucienne, le 1er novembre 1968 à Ixelles ? Un pro de la communication, au look branché, avenant et entreprenant, qui veut que Bruxelles bouge et ne dorme jamais. En 2003, il raconte au Soir qui dresse son portrait : "Quand j’étais petit, je voulais être clown. A l’école, je zappais tout ce qui ne m’était pas utile pour mon futur métier."

Celui qui vit dans une ferme puis une péniche avec papa sculpteur et maman peintre en a marre de l'école. A 18 ans, il arrête les études, effectue son service militaire et se lance dans le monde du travail. L’autodidacte met en scène une pièce de théâtre, écrit pour feu le "Park Mail" (le "gratuit du gratin" se souviendront les nostalgiques), devient photographe, bosse pour une boîte de communication qui l’embauche après l’avoir vu réaliser, avant l’ère du buzz, une campagne coup de poing pour dénoncer la malpropreté à Bruxelles.

L’hyperactif qui dort (peu) le jour et sort (beaucoup) la nuit parvient à décrocher, à 21 ans seulement, le poste de directeur artistique du célèbre Mirano, chaussée de Louvain. Il invente un concept, les "Who’s Who’s Folies" qu’il va exporter au Fuse, puis à Paris, au Queen et au Bataclan.

Bosser pour une boîte de nuit, c’est bien. Avoir son propre établissement, c’est mieux. Il s’associe avec Serge Vanderheyden et Martin Peeters, rachète un bâtiment à l’abandon, l’ancienne maison des syndicalistes des tramways bruxellois rue du Poinçon et y ouvre en 1996 le "Who’s Who’s Land". Un investissement de 25 millions de francs belges (620.000 euros).

Who’s Who’s Land : la guerre avec FXDD

C’est un succès : le club mise sur la "house" mais aussi, le jeudi, sur un genre musical encore peu répandu à Bruxelles, le r’n’b ! Prince y assurera une after party après un concert à Forest National. Les Destiny’s Child et Beyoncé y prendront un verre, ainsi qu’Usher. Fonctionnaires européens et avocats le fréquentent, des bals étudiants s’y organisent. La Ligue d’improvisation y tient ses joutes.

Un succès immédiat qui dérange. Les riverains mais aussi les autorités de la Ville de Bruxelles, alors dirigée par le bourgmestre PRL François-Xavier de Donnéa, s’agacent. La guerre est déclarée entre de Donnéa le bleu et de Moncharline le rouge qui, en secondaire, brandissait déjà un drapeau de la FGTB en soutien à ses professeurs grévistes.

En janvier 1999, Le Soir rapporte les premières descentes policières et de gendarmerie pour cause de tapages nocturnes, nuisances sonores et rixes causées par les sorteurs. Quinze plaintes pour brutalité sur des clients sont recensées en deux ans. Les patrons démentent.

Il est aussi question de trafics de drogues et d’entrave au permis d’environnement. L’établissement ne peut accueillir que 450 fêtards mais en laisserait entrer beaucoup plus, jusqu’à 2000 une nuit de Saint-Sylvestre selon le bourgmestre. "L’établissement met la vie de ses clients en danger", pointe FXDD qui annonce la signature d’un arrêté de fermeture. Carl De Moncharline qui vire des agents de sécurité et lance des travaux d’insonorisation craint la faillite.

Le prince Laurent avec Carl de Moncharline lors de la Roller Parade bruxelloise du 20 juillet 2003.
Le prince Laurent avec Carl de Moncharline lors de la Roller Parade bruxelloise du 20 juillet 2003. © Tous droits réservés

La planche de salut viendra du PS. En octobre 2000, de Donnéa est rejeté dans l’opposition et Freddy Thielemans devient bourgmestre, épaulé par son chef de cabinet Philippe Close. Carl de Moncharline, candidat sur la même liste, n’est pas élu (293 voix). Mais il parle à l’oreille de nouveau patron de l’hôtel de Ville de Bruxelles et de ses proches conseillers. Il a aussi l’oreille d’Elio Di Rupo, président du PS, qui l’a nommé un an plus tôt "consultant en stratégie de communication" du parti.

Sans être élu, j’ai réalisé les trois quarts de mon programme

Bruxelles va devenir la ville des fêtes orchestrées par Carl de Moncharline, Monsieur "Dix idées à la minute" comme le surnomme son entourage. Par où commencer ? "Le plus fou", dira-t-il dans une interview, "est que, sans être élu, j’ai réalisé les trois quarts de mon programme."

La Roller Parade en 2001, cette grande balade en rollers le vendredi soir dans les rues de Bruxelles (et d’autres villes par la suite), c’est lui. L’agrandissement du parcours de la Gay Pride dans le centre-ville, c’est lui. La Fête des Voisins et Immeubles en Fête ? Encore lui. Le jour du lancement de cette dernière initiative, il convie même à Bruxelles Bertrand Delanoë, maire socialiste de Paris et Atanase Périfan, inventeur du concept en France. La liste de ses réalisations ne s’arrête pas là. De Moncharline organise la soirée du Premier mai du PS, la Fête du Progrès.

La Nuit Blanche, Truc Troc (sur une idée de son père), la Balloon’s Day Parade, les Brussels Fashion Days : c’est lui aussi, de près ou en tout cas jamais très loin. Et souvent avec son acolyte Serge Vanderheyden avec lequel il crée la structure Beegroupe.

Et le "Who’s Who’s" dans tout ça ? En 2002, la boîte ferme et le bâtiment est vendu. A qui ? Le CPAS de la Ville de Bruxelles présidé par le socialiste Yvan Mayeur qui veut en faire un espace culturel (le futur espace Magh). La transaction tient en haleine plusieurs conseils communaux et enrage l’opposition MR en raison du montant de la vente. 1,36 million d’euros demandé par De Moncharline, 740.000 euros espérés par la Ville : ce sera finalement 1,115 million dont 50% pris en charge par la Communauté française, rappelle la DH du 20 octobre 2002.

La même année, Carl de Moncharline qui fourmille de projets lance ses Fiesta Latina, un festival en plein air sur le thème de l’Amérique du Sud qui a lieu à la rentrée de septembre, question de prolonger l’ambiance des vacances. L'évènement se tient sur plusieurs jours, avenue Louise (entre Bailli et Defacqz) avant de déménager quelques années plus tard dans le Bois de la Cambre, suite à des plaintes de riverains de Bruxelles et d’Ixelles.

De Carl De Rijk à Carl de Moncharline

Bruxelles bouge, c’est sûr. Grâce à Carl de Moncharline ? C’est sûr aussi. Mais rien n’aurait été aussi simple sans l’appui du PS, qu’il représente une nouvelle fois lors des régionales du 13 juin 2004. S’il s’est porté candidat en 2000 sous le nom de Carl De Rijk, il se présente bien quatre ans plus tard sous le nom officiel de Carl de Moncharline, assemblage entre le prénom de son père, Mon De Rijk et celui de sa mère Charline Mahy. La particule offre le prestige.

La DH du 19 mai 2004, soit quelques jours avant le scrutin, rappelle comment ce changement de patronyme n’était pas gagné d’avance. "L’homme est bien décidé à faire mieux en se présentant sous son nom d’artiste. Il a donc introduit une demande (NDLR : de changement de nom) en bonne et due forme lors de la précédente législature. Après environ un an et demi à deux ans, délai moyen pour ce type de procédure, son dossier est arrivé devant le service de changements de noms et prénoms du Service Public Fédéral justice", écrit le journal.

En toute logique, ajoute l’article, "l’avis rendu devait être négatif mais des sources concordantes affirment que la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx (PS) elle-même, aurait outrepassé l’avis de son administration pour accorder ce changement de nom. Un changement que des voix, au sein même de l’administration, n’hésitent pas à qualifier de 'totalement illégal'. Au cabinet, on confirme que la ministre 'n’a pas suivi l’avis de l’administration' et que 'ce n’est pas la première fois que la ministre prend une telle décision'".

L’arrêté royal de ce changement paraît au Moniteur belge le 7 avril 2004. Carl de Moncharline, avec 1451 voix, n’a malgré tout pas été élu. L’année suivante, il entre au cabinet du ministre-président socialiste Charles Picqué et devient le conseiller Image de Bruxelles.

Les dettes du Wood prises en charge par la Ville

L’aventure durera une année. Carl de Moncharline qui en 2006 quitte officiellement le PS (selon des propos tenus dans le Vif Focus), continue de multiplier les activités. Consultant pour La Loterie Nationale, chroniqueur radio sur BXL, la défunte radio bruxelloise du groupe RTL… Celui qui figure dans le top de la "Tribune de Bruxelles" des 200 personnalités "qui font bouger Bruxelles" ouvre en 2009 un nouvel établissement, le Wood, avenue de Flore, au Bois de la Cambre, dans un bâtiment et un espace vert propriétés de la Ville de Bruxelles.

La fréquentation est au rendez-vous mais nouvelle désillusion en 2016 lorsque le Conseil d’Etat annule le permis d’urbanisme délivré par les autorités. A la base du recours, des riverains excédés par les nuisances sonores. Tangui Vandenput, avocat des riverains dit à la RTBF : "Aucune des autorisations délivrées n’a été respectée, on a transformé ce qui devait être un restaurant, un musée ou un centre d’information en un bar discothèque."

La Ville de Bruxelles, où de Moncharline conserve de fortes amitiés parmi les socialistes, ne fait pas de commentaires, elle qui s’est portée garante (sous conditions) en 2011 vis-à-vis des banques pour une dette de 600.000 euros contractée par la SPRL Simdeco (exploitée notamment par de Moncharline), incapable par ailleurs de payer les loyers dus à la Ville (39.000 euros).

A cette époque, le MR s’acharne sur le bourgmestre Thielemans et de Moncharline. Ce dernier menacera alors le conseiller libéral Jacques Oberwoits, rappelle Le Soir du 2 décembre 2011. "Tu va m’avoir dans les pattes pour les communales demande à Dedonéa si c’est agréable :-)" (sic), lui écrira de Moncharline via Facebook.

Oberwoits s'indigne publiquement, de Moncharline doit présenter ses excuses : "Je tiens à vous dire que le message que je vous ai envoyé via Facebook le 24 novembre n’était en aucun cas destiné à vous manquer de respect tant à titre personnel qu’à titre de mandataire politique."

Après sa fermeture, le Wood, établissement où auraient eu lieu les viols présumés attribués à Carl de Moncharline rouvrira sous le nom "Le Flore" en 2019.

Le Flore, l’Impériale…

C’est qu’il n’arrête jamais d’entreprendre ou de conseiller, de Moncharline, via son agence CDM ! Sa carte de visite reprend le Gaïo et le Papagayo à Saint-Tropez, la marque BMW à Bruxelles, le concept store "Les Bruxelloises", le casino Viage, les vins de Bordeaux, la marque d’alcool Cointreau… En 2017, il écrit un chapitre sur la vie nocturne dans le livre "Bruxelles, non peut-être" du député-échevin ucclois MR Boris Dilliès.

Sa dernière initiative se nomme l’Impérial, logé au 67 rue de la Régence, dans un hôtel de maître néoclassique datant de 1892. Un bar premium où l’on sert des champagnes comme un Krug Clos d’Ambonnay à 4000 euros la bouteille et des whiskys à 5000 euros. L’activité a subi de plein fouet la crise sanitaire avec la fermeture du monde de la nuit. Carl de Moncharline a porté la voix du secteur bruxellois pendant les deux années de pandémie, adoptant parfois un discours covido-sceptique ou effondré et en larmes devant les caméras de nos confrères de RTL lorsqu’il évoque ses problèmes financiers.

Il est aujourd’hui épinglé par le mouvement #balancetonbar. Carl de Moncharline dément catégoriquement les accusations comme il l'indique sur ses réseaux sociaux et via son avocat. A notre connaissance, aucune dossier judiciaire n'est ouvert et Carl de Moncharline bénéficie de la présomption d'innocence.

La Ville de Bruxelles nous explique ne plus voir de liens contractuels avec Carl de Moncharline, ni concession ni autorisation pour des événements.

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