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Belgique

Pour la santé mentale de certains jeunes, le Covid a encore l’effet d’une bombe à retardement

07 avr. 2022 à 05:30 - mise à jour 07 avr. 2022 à 12:36Temps de lecture4 min
Par Estelle De Houck

Manque de contacts sociaux, scolarité perturbée, stigmatisation… La pandémie a mis la santé mentale des jeunes à rude épreuve. Mais deux ans plus tard et malgré la quasi-disparition des mesures sanitaires, certains jeunes vivent encore des moments difficiles. Le secteur de la santé mentale pédopsychiatrique est d’ailleurs totalement saturé.

Forcément, la jeunesse présente de multiples facettes. Elle est "kaléidoscopique", comme dirait Fabienne Glowacz, psychologue clinicienne et professeure en Faculté de Psychologie à l’ULiège. Un jeune n’est pas l’autre et tous n’ont pas réagi de la même façon face à la crise sanitaire.

Si l’on prend l’ensemble des jeunes, on remarque un mieux-être

Depuis l’allègement des restrictions, beaucoup ont d’ailleurs retrouvé un équilibre. "Si l’on prend l’ensemble des jeunes, on remarque un mieux-être de par l’allègement des mesures, de par la reprise d’une vie normale en termes de liens sociaux, de rythme, et de fonctionnement de la vie sportive et associative."

Néanmoins, comme le souligne Fabienne Glowacz, certains jeunes éprouvent encore de grosses difficultés. "Si l’on peut parler de résilience pour un grand nombre de jeunes, on ne peut pas dire que toute la population est résiliente", tient-elle à préciser.

Saturation des soins pédopsychiatriques

En témoigne le débordement du secteur de la santé mentale pédopsychiatrique. Certes, le coronavirus n’est pas seul l’origine de cette tension : nombreux sont les services du pays qui étaient déjà en voie de saturation avant la crise sanitaire. Mais l’engorgement actuel n’a rien à voir avec celui d’antan.

L’aggravation est aujourd’hui telle que la pédopsychiatrie est désormais "totalement saturée", explique Sophie Maes, pédopsychiatre et cheffe de service de l’Unité pour adolescents du Centre hospitalier Le Domaine à Braine-l’Alleud. Et cela tant en ambulatoire qu’en hospitalier.

Depuis septembre 2021, Le Domaine reçoit en moyenne dix demandes par semaine. Or, d’ordinaire, cinq à sept jeunes par mois peuvent être accueillis au sein de la structure. Il faut donc en moyenne cinq mois d’attente dans le cadre d’une hospitalisation classique.

Un constat partagé par Alain Malchair, responsable du service de pédopsychiatrie au CHU de Liège. "Au niveau de notre service de pédopsychiatrie, la liste d’attente est de l’ordre de plusieurs mois. On a essayé d’agrandir l’équipe mais cela reste très difficile de prendre un rendez-vous en urgence", reconnaît-il.

Des jeunes vulnérables, mais pas que

Comme le souligne Fabienne Glowacz, la crise sanitaire a particulièrement touché les jeunes présentant des vulnérabilités. "On remarque une aggravation importante chez les jeunes qui présentaient déjà de l’anxiété ou d’autres vulnérabilités. Avec toute une série de décompensations, d’accentuation de troubles qui étaient à bas bruits préalablement."

Sans compter les jeunes sujets aux problèmes familiaux – survenus avant ou pendant la crise.

Nous avons eu pas mal de jeunes qui n’avaient a priori aucun facteur de prédisposition pour se retrouver en pédopsychiatrie ou avoir besoin de suivi

Mais dans les deux cas, ces profils font partie des patients dits "classiques" de ces centres. Or, cette fois, de nouveaux jeunes sont venus s’ajouter à cette population "ordinaire".

"Nous avons eu pas mal de jeunes qui n’avaient a priori aucun facteur de prédisposition pour se retrouver en pédopsychiatrie ou avoir besoin de suivi. Notamment des jeunes qui connaissent une pression scolaire massive", précise Sophie Maes.

Le contrecoup du coronavirus

Alors, faut-il mettre ce mal-être grandissant sur le compte du coronavirus ? A cette question, Sophie Maes est formelle : l’effet Covid existe et s’est installé de manière insidieuse. Pour beaucoup, les jeunes en détresse vivent un état d’épuisement psychique et accusent aujourd’hui le contrecoup de la crise.

"Ce sont des jeunes qui ont essayé de se maintenir en équilibre, malgré le fait qu’ils avaient une augmentation du stress, d’une part, et la diminution des moyens de se ressourcer, d’autre part", précise la pédopsychiatre. "Et puis il y a l’isolement social qui a fortement impacté les jeunes, en ne leur donnant plus la possibilité de se confier les uns aux autres."

Le Covid a donc l’effet d’une bombe à retardement, qui explose lorsque la coupe est pleine. "Pour un jeune qui se maintient à peine en équilibre, faire face au fait de rattraper le retard scolaire, de prévoir les examens, etc. c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase."

Selon Alain Malchair, ce sont des jeunes qui – à l’inverse de la société – n’ont pas "redémarré". "Comme si la situation de crise avait emmené une forme de rétractation sur soi et qu’au moment où les portes rouvrent, tout ce qui avait été retenu devait sortir." S’en suivent alors des angoisses, des décrochages scolaires ou, chez les jeunes adultes, des burn-outs.

La leçon : la prévention

Face à ce constat, les experts de la santé mentale pédopsychiatrique plaident pour la mise en place de mesures de prévention. "Notre système de soin repose encore trop sur le curatif et il y a insuffisamment de budget sur le préventif", reconnaît Alain Malchair.

Et pour ce faire, l’école reste un lieu privilégié. Pour Sophie Maes, il serait dans l’intérêt de tous d’organiser des activités collectives et hebdomadaires dans des groupes de parole en classe. L’objectif : permettre aux jeunes de se reconnecter avec eux-mêmes, en partageant leurs émotions avec d’autres et en s’écoutant mutuellement.

Même si les jeunes ont des capacités d’adaptation, de résilience, ils ont aussi de réels besoins qui doivent être satisfaits

La crise sanitaire a donc épinglé la nécessité d'une prévention quant au bien-être mental de la jeunesse. 

"Ce qui est important est qu’on a eu une prise de conscience – tardive mais majeure – du prendre soin de la santé mentale des jeunes. Même si les jeunes ont des capacités d’adaptation, de résilience, ils ont aussi de réels besoins qui doivent être satisfaits", conclut Fabienne Glowacz. Puisse-t-on en tirer la leçon à l’avenir.

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