Un jour dans l'histoire

Pourquoi les femmes de sciences sont-elles si peu nombreuses au fil de l’Histoire ?

Rosalind Elsie Franklin.

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Dans ses écrits scientifiques, publiés à l’aube du 20e siècle, le biologiste Hector Lebrun ne cite que trois femmes alors qu’il fait, dans le même temps, référence à 171 confrères masculins. Pourquoi les femmes de sciences étaient-elles si peu nombreuses il y a 120 ans ? Pourquoi, quand elles ont existé, leur nom n’est-il pas passé à la postérité ? Et qu’en est-il aujourd’hui ?

Céline Rase et Alexandre Rollmann interrogent la place des femmes dans le monde de la recherche, remontent à une époque encore marquée par une forte résistance aux carrières féminines, et distinguent la science faite par des femmes et la science féministe. Beaucoup de choses ont changé. Mais pas assez.

Pour les femmes, peu d’accès à l’université

Au début du 20e siècle, les femmes sont totalement absentes des laboratoires de biologie en Belgique. Plus généralement, elles n’ont qu’un accès extrêmement réduit à l’enseignement universitaire. Les filles vont généralement à l’école jusqu’en 'moyenne', en 3e secondaire, leur projet de vie étant d’être femmes au foyer. Pour accéder à l’université, il leur manque le diplôme de secondaire supérieur, que peu d’écoles de filles dispensent.

L’université catholique de Louvain n’accueillera les premières étudiantes qu’en 1920, l’université de Namur qu’en 1953. L’université de Bruxelles leur a bien ouvert ses portes en 1880, celle de Liège en 1881, celle de Gand en 1882, mais la présence des femmes dans les lieux de savoir reste marginale.

Les hommes rient de la perspective de voir 'des docteurs en jupons', ils argumentent l’infériorité des femmes sur les plans physique et intellectuel. Et surtout, ils s’affolent. Cet enseignement risque de détourner les femmes de leur véritable rôle dans la société : être la compagne des joies et des peines de l’homme.

Les Etats-Unis précurseurs

Aux Etats-Unis, on assiste à l’éclosion d’universités spécifiquement de femmes, notamment le Bryn Mawr College, en Pennsylvanie. Les étudiantes y reçoivent la meilleure formation scientifique, ce qui leur permet de s’engager dans la recherche au même titre que les hommes.

Pas étonnant dès lors que ce soit aux Etats-Unis, et non en Belgique, que Lebrun trouve des femmes scientifiques de référence. Les trois biologistes qu’il cite dans ses travaux de cytologie, Esther Fussel Byrnes, Katharine Foot et Helen Dean King, sont toutes américaines. Et deux d’entre elles sont passées par le Bryn Mawr College. Pour nous, ces 3 femmes restent malgré tout des inconnues.

L’effet Matilda

Quand Hector Lebrun évoque un scientifique, il le nomme par son nom de famille, mais quand il désigne King, sur le travail de laquelle il s’épanche davantage, il note Helen King.

Cette pratique de prénommer les femmes n’a pas totalement disparu du monde scientifique actuel. Il y a un manque de considération, une dévalorisation du statut, du fait de prénommer les femmes, souligne Coline Leclercq, attachée genre et diversité à l’Université de Namur.

Je pense qu’on est sur un double constat. Effectivement, les femmes étaient rares et le sont toujours dans le champ scientifique, mais en plus, les rares femmes qui travaillent dans le champ scientifique, soit ont été effacées dans les livres d’histoire, soit sont invisibilisées par 'l’effet Matilda'. Dans le domaine scientifique, c’est un concept qui désigne l’appropriation par leurs pairs masculins des découvertes réalisées par les femmes.

On ne connaît pas par exemple le nom de Rosalind Franklin qui est une physico-chimiste et une biologiste britannique née en 1920 et morte en 1958, à 38 ans. Et c’est en fait grâce à elle, si on parle de l’ADN, tout le monde visionne cette structure hélicoïdale de l’ADN, et c’est elle qui l’a découverte. Sa découverte a été spoliée par Watson et Crick qui ont accédé à son travail et se sont attribué la paternité de ses recherches.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Aujourd’hui, dans la presse spécialisée comme généraliste, des articles réhabilitent des femmes de science et listent les savantes qui auraient dû recevoir le Prix Nobel. Reste qu’aujourd’hui encore, moins de 30% des chercheurs dans le monde sont des femmes.

À l’heure actuelle, l’enjeu porte spécifiquement sur le champ des sciences exactes. Car l’université n’est plus un monde d’hommes ! Les femmes y sont même très nombreuses : l’UNamur, à la rentrée universitaire 2020, recensait plus d’inscrites que d’inscrits : il y avait 3.929 femmes pour 2.844 hommes.

Mais la disproportion par secteur est saisissante : les universitaires au féminin s’engouffrent dans les sciences de la santé, où elles représentent 72% des inscrits, ou dans les cursus de sciences humaines et sociales. En revanche, elles désertent les couloirs des facultés des sciences dites dures, la chimie, la physique, l’informatique, où, toutes disciplines comprises, elles ne représentent plus que 36% des inscrits. La femme en tant qu’être social, genré et éduqué en tant que femme, semble avoir plus besoin de sentir l’impact sociétal de son travail.

Les filles et les garçons subissent des socialisations genrées, explique Nathalie Grandjean, philosophe. "On est dans une société dite hétéronormative. C’est la normativité qui dit qu’il y a deux sexes, que ces deux sexes produisent deux genres, donc les hommes, parce qu’ils naissent hommes, sont supposés disposer de ces compétences-là, et donc il y a toute une série d’attributs qui leur sont conférés. Pareil pour les femmes. "

Aujourd’hui, la prise de conscience qu’une place est à laisser aux femmes ne s’est-elle pas transformée en exigence, créant une véritable discrimination positive ? Ecoutez dans la suite de l’émission.


Hector, le podcast qui questionne la science, les pratiques et les positionnements scientifiques, c’est une série en 5 épisodes réalisée par Céline Rase, historienne à l’UNamur, et Alexandre Rollmann, pour l’Institut Moretus Plantin.


 

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