Pourquoi les Symphonies de Mahler ont-elles tant marqué l’Histoire de la musique ?
Telle est la question !

Pourquoi les Symphonies de Mahler ont-elles tant marqué l’Histoire de la musique ?

28 févr. 2022 à 15:17Temps de lecture15 min
Par Clément Holvoet

    Clément Holvoet s’intéresse à Gustav Mahler et plus particulièrement à ses Symphonies. Très connues et très écoutées, les Symphonies de Mahler constituent un corpus essentiel à l’histoire de la musique, elles sont représentatives du grand art de l’orchestre symphonique et d’une recherche profonde sur ce genre de composition.

    Elles sont au nombre de 10, 9 symphonies sont achevées et la 10e, en fa dièse majeur, n’a pour elle que son premier mouvement, puisque Mahler décède avant de la terminer. L’histoire de ces 10 Symphonies s’étale sur 22 années, entre 1888 et 1910. Dans cette série en 10 épisodes, Clément Holvoet va vous raconter leur histoire.

    La Première symphonie

    Commençons par l’histoire de la Première Symphonie qui débute vers 1885, Mahler est alors âgé de 25 ans. Il commence là l’écriture d’une œuvre qui oscille entre Symphonie et poème symphonique, empli de nouveautés formelles et stylistiques. Ce qu’il tente là est radicalement différent de ce qu’on peut entendre à la même époque, il expérimente, et il faut bien dire, révolutionne le genre de la Symphonie.

    Cette première symphonie est un hymne gigantesque à la nature et à sa puissance. Jusque-là brillant chef d’orchestre, Mahler devient subitement compositeur, il peut enfin s’exprimer. Sa première Symphonie est sous-titrée “Titan” et marque résolument une rupture dans le parcours du jeune Mahler, mais aussi dans le fil de l’histoire, cela annonce Stravinsky, entre autres. Elle fut créée en 1889 à Budapest et est formée de 4 mouvements, bien que la pièce connut plusieurs versions et révisions par son compositeur.

    C’est une pièce épique, tumultueuse qui a l’époque a choqué les auditeurs. Ils perdent leurs repères, entre romantisme et description poétique, les images et les sons de la nature se mélangent, la forme est malmenée, l’audace est à son comble. La musique populaire est aussi présente, ainsi que le Lied, Mahler y crée des atmosphères et des lieux sonores jamais imaginés auparavant.

    C’est le début de sa grande aventure en 10 œuvres, et même s’il s’agit là de son premier essai, c’est un coup de maître, et c’est déjà, de manière assurée, du Mahler pur, de la quintessence.

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    La Symphonie n°2 dite "Résurrection"

    Plongeons ensuite dans l’univers de la Seconde symphonie en do mineur intitulée “Résurrection” de Mahler.

    “Pourquoi avez-vous vécu, pourquoi avez-vous souffert ? N’est-ce finalement qu’une énorme et horrible blague ? Nous devons répondre à ces questions, d’une façon ou d’une autre, si l’on veut continuer à vivre – et en effet, même si nous ne faisons que nous diriger vers la mort !” Voici les questions posées par Mahler lui-même, dans le premier mouvement de sa 2e Symphonie, et dont il promet qu’elles trouveront une réponse dans le Final. Pendant 80 minutes environ et sur 5 mouvements, Gustav Mahler vous emmène dans son grand questionnement existentiel.

    Dès le premier mouvement, il fait le lien avec sa première symphonie, la Titan, qu’il est en train d’achever au même moment, considérant que ce premier mouvement de la 2nde symphonie signe les funérailles de ce Titan issu de la 1re. Nous sommes dans l’année 1888 et Mahler compose un poème symphonique intitulé Cérémonie funéraire, Todtenfeier, qui deviendra, après un remaniement, ce premier mouvement de la deuxième symphonie, Résurrection.

    Le dernier mouvement de la symphonie, quant à lui, est inspiré d’une ode du poète allemand Klopstock, et il compose dès lors un choral sur ce poème, comme une réponse au premier mouvement, dans un esprit dialectique. Tout l’esprit de Mahler est là, spiritualité et innovation, modernité et profondeur. La réception par le public est compliquée à l’époque, les critiques sont mauvaises. C’est à partir des années 60 qu’elle sera progressivement appréciée à sa juste valeur et interprétée par de grands chefs, Abaddo, Klemperer, Rattle, puis Haitink, Boulez et Bernstein. L’effectif de l’orchestre est conséquent, Mahler demande d’ailleurs le plus gros contingent possible pour les cordes, et il ajoute une voix de contralto soliste, comme vous avez pu l’entendre, ainsi qu’une soprano soliste et un chœur.

    L’angoisse qui trouve ses réponses, de manière sublimée, en musique, c’est un peu ça cette Deuxième Symphonie de Mahler, “Résurrection”. C’était du jamais vu, et c’est devenu un incontournable.

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    La troisième symphonie

    Nous nous attaquons ensuite à un gros morceau, le plus grand d’entre eux : la 3e Symphonie. Le plus grand car, en effet, la 3e Symphonie de Mahler est la plus longue des 10 que contient le cycle. C’est aussi, par ailleurs, une des plus longues symphonies jamais écrite dans l’histoire. C’est un monumental tableau, en deux parties, et son exécution dure environ une heure et demie, 90 minutes de musique.

    Nous sommes alors en 1896, deux ans après l’achèvement de la seconde symphonie, et pour vous donner une idée, la même année 1896 voit la naissance d’œuvres telles que La Bohème de Puccini, la 9e Symphonie d’Anton Bruckner, inachevée ou encore Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, poème philosophique de Nietzsche, que Mahler lui-même avait envisagé de mettre en musique à un moment de sa vie. Il n’en fut rien, mais Nietzsche n’est pas étranger à cette troisième symphonie, cependant, car un de ses textes issus du Zarathoustra est déclamé dans le 4e mouvement par une contralto soliste. Mahler avait même pensé à la sous-titrer “le Gai Savoir”, comme un hommage au penseur allemand.

    Pour qualifier cette 3e de Mahler, outre le terme de gigantesque, il convient d’utiliser celui de “Nature”. C’est un thème déjà très présent dans la première Symphonie, la Titan, mais dans la 3e, c’est l’essence-même de la musique. Mahler la compose comme une grande ode à la Nature, dans l’esprit d’un récit de la Création. Pas de nature bienveillante ou apaisée ici, non, du minéral, du tellurique, les forces obscures puis la présence de l’homme et les animaux, et enfin une évocation des anges…

    La musique est dans une lignée manifeste : Beethoven – Brahms – Mahler. Ce parcours initiatique lié à la Nature qu’il nous propose dans cette troisième Symphonie a failli s’intituler “Le Songe d’une Nuit d’été”, titre lui aussi assez évocateur. Mahler ne l’a pas conservé, ni d’ailleurs les sous-titres de chacun des 6 mouvements, préférant laisser la musique parler pour et par elle-même. La première représentation de la 3e Symphonie en entier eut lieu en 1902, à Krefeld, avec un franc succès et à la baguette, Gustav Mahler lui-même.

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    La quatrième Symphonie

    Prochain arrêt en l’an 1900.

    Souvenez-vous de la 3e, composée 4 ans plus tôt : on était dans l’univers de la Nature et surtout dans la plus colossale des Symphonies du maître viennois avec 90 minutes de musique, un record pour une œuvre du genre. Avec sa 4e Symphonie, c’est tout le contraire. C’est l’une des plus courtes et des plus joyeuses du cycle. Elle est en 4 mouvements et ne dure que (guillemets de circonstance) 55 minutes. C’est probablement la plus intime des Symphonies de Mahler, et elle a d’ailleurs une place toute particulière pour le compositeur.

    Là où dans la 3e il nous parlait Nature, ici, il nous évoque l’enfance. Ou plutôt le monde vu à travers le regard d’un enfant, comprenez, l’émerveillement. C’est la première symphonie qu’il compose après avoir obtenu la direction de l’opéra de Vienne, et cette Symphonie est limpide, assez gaie, et Mahler s’est efforcé, d’ailleurs jusqu’à la fin de sa vie, de revoir l’orchestration pour la rendre toujours plus transparente et cristalline. Composée en 4 mouvements, le premier faisant entendre des grelots puis de belles mélodies, lyriques, ainsi que des thèmes presque folks. Le deuxième mouvement fait apparaître un violon désaccordé, et les peurs de l’enfant qu’il était ne sont pas loin. Le troisième, quant à lui, Adagio, Ruhevoll, donc tranquille, est empreint de toute l’intensité mahlerienne, une tristesse heureuse ou une joie triste, l’art de l’oxymore. Le quatrième mouvement, enfin, le final, requiert une voix soliste, une soprano, et est sous-titré “La vie céleste”, tout est dit.

    Un esprit lumineux et enfantin pour cette 4e Symphonie, dont l’épure annonce par certains côtés la seconde école de Vienne avec Schoenberg, Berg et Webern. Loin du quotidien, Mahler nous emmène dans les sphères du rêve et du souvenir, de l’enfance et, toujours avec lui, de la nostalgie…

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    La Cinquième Symphonie

    “Mort à Venise”

    Cela vous parle, 1971, Luchino Visconti, si l’on vous suggère ce film, c’est tout simplement parce que la musique de Gustav Mahler y est présente. Et pas n’importe laquelle, l’Adagietto de sa 5e Symphonie. Et c’est un Mahler qui l’a échappé belle qui compose ces pages. Nous sommes en février 1901 et Mahler se remet d’une grave hémorragie qui a failli l’emporter. Ayant ainsi vécu l’expérience de la mort proche, Mahler attaque avec vitalité un style nouveau, notamment dans le Scherzo, 3e mouvement, qu’il compose en premier. On y perçoit une joie et un enthousiasme qui contraste avec les 2 premiers mouvements qui revêtent un caractère funèbre.

    Vient ensuite le mouvement lent, cet Adagietto que l’on retrouve dans le film de Visconti. Mahler réussit là une impression de temps étiré à l’infini, il réussit aussi un jeu sur la matière sonore avec laquelle il joue comme une pâte, et use de la suspension comme une métaphore : il évite la fatalité et se joue du temps. Vient enfin le Rondo final, très complexe au niveau du contrepoint, et se révèle très joyeux : il y écrit sa victoire face à la maladie.

    Alors, n’oublions pas que Mahler n’était pas du genre euphorique, il débute tout de même cette 5e par une marche funèbre. Mais pour autant, il arrive à la conclure de manière positive, en vainqueur. Cette cinquième symphonie forme, avec les deux suivantes, les 6 et 7, la Trilogie Orchestrale, donnant à entendre la puissance du lyrisme et de l’expressivité que Mahler était capable de transmettre à l’orchestre.

    Elle fut créée en 1904 à Cologne, mais sans succès aucun. Qu’à cela ne tienne, puisqu’aujourd’hui, La Cinquième Symphonie de Mahler est probablement l’un des plus grands tubes du répertoire symphonique et l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre.

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    La Symphonie n°6, dite "Tragique"

    Passons ensuite à La 6e Symphonie, celle que l’on appelle “Tragique”. Pour celle-ci, plus de programmes qui donneraient les explications des volontés du compositeur, comme c’était le cas avant, et plus de voix chantée, comme dans certaines œuvres précédentes. Le chemin se poursuit, et les restes de musique à programme disparaissent.

    Tragique, je le disais, c’est le titre de la 6e Symphonie de Mahler. Et ce n’est pas pour rien car cette 6e Symphonie de Mahler est probablement la plus sombre du cycle, la plus sévère, la plus Tragique, donc, dans son esprit. Elle vient pourtant après la pétillante et optimiste 5e symphonie, toutes proportions gardées bien sûr, ça reste Mahler, 5e et son rondo final où Mahler se pose en vainqueur de l’angoisse.

    Lorsqu’il écrit la 6e, c’est pourtant une période plutôt joyeuse de sa vie, et Alma Mahler dit pourtant que cette 6e est la plus personnelle de toutes : il veut dire au monde sa cruauté et livre ainsi une musique sans concessions, dure parfois, comme un homme face à son destin qui n’aurait pas d’hésitation. Et pourtant, il oscille entre Majeur et Mineur, tout comme il hésite sur l’ordre des mouvements. Il renforce le pessimisme en plaçant le Majeur avant le mode Mineur, qui conclut donc, et est ainsi plus puissant, et il sous-tend tout ceci par des leitmotivs rythmiques.

    Il revient à une forme plus classique, en 4 mouvements, bien que le 4e soit hors normes, parfois presque 40 minutes, ce qui rompt un peu cette impression de cadre classique. Et en effet, il hésite sur l’ordre des mouvements, notamment pour avoir la meilleure option dramaturgique, son hésitation étant entre l’Andante, mouvement lent, et le Scherzo, vif et sombre. Il conservera finalement le choix du Scherzo d’abord, puis l’Andante, qui était son idée initiale.

    Cet Andante, plus lumineux, permet alors l’enchaînement vers le terrible final. Final désespéré et qui amène inexorablement à un terrible point final, le combat est perdu. Pas d’issue possible, et Mahler utilise beaucoup de sortes de percussions, célesta, xylophone, une caisse claire qui nous rappelle les marches militaires, le marteau et les cloches de vache que l’on retrouvera dans la 7e.

    Ce final, fait à lui seul quasi la moitié de la Symphonie, c’est un grand voyage dans les ténèbres, ça crie, ça pleure, bref il amène au néant. Le philosophe Adorno l’écrivait : “Tout est mal qui finit mal !” Mahler aurait pu faire sienne cette phrase de Paul Valéry : “L’angoisse, mon véritable métier.” Cette 6e Symphonie, c’est lui, de manière directe, c’est son âme qui parle : désespéré sans doute, mais jamais résigné.

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    Le chant de la nuit, la septième symphonie

    À la découverte de l’étrange

    Nous avons quitté la Sixième Symphonie et son point final, son impossible à forcer le destin. Quelle musique Mahler pouvait-il bien écrire après ça ?

    Nous sommes entre 1904 et 1905. Mahler est âgé d’à peine 45 ans. Sa 7e symphonie nous plonge dans le domaine de l’étrange. Elle a pour titre “Le chant de la nuit". Avec cette 7e, Mahler déroute. C’est la dernière symphonie formant le petit cycle des Symphonies orchestrales avec les 5 et 6, comme un triptyque. Mahler déroute, donc, car plus d’explications ni de programmes depuis la 6e Symphonie, pas de réelle tonalité non plus, ici, ouvrant le livre nouveau de la Seconde École de Vienne constituée par Schoenberg, Berg et Webern. L’orchestration est riche et complexe, les associations de timbres sont inattendues et surprenantes. L’harmonie est en perpétuel mouvement, ne se fixant jamais tout à fait, les dissonances sont rudes, et Mahler essaie, tente, expérimente et ne nous livre pas ses secrets.

    C’est l’une de ses symphonies les plus novatrices dans la recherche, l’une des plus difficiles à saisir aussi, et peut-être, par conséquent, l’une des moins jouées. Elle est en effet exigeante techniquement, insaisissable et âpre pour l’auditeur à certains endroits, obscure et insondable. Elle annonce Chostakovitch et Prokofiev aussi, et Mahler en disait pourtant qu’il la trouvait joyeuse et pleine d’humour. C’est assez vrai pour le final, un Rondo enlevé mais là où Mahler pensait nous communiquer sa joie, son inconscient a fait son travail : l’univers du rêve et de ce qui ne pouvait se dire est venu s’insinuer dans cette gaieté apparente : on plonge alors vers l’univers du clown aussi drôle qu’effrayant, l’ironie n’est pas loin, on est comme envoûté.

    Cette 7e Symphonie répond parfaitement à notre question : Mahler marque ici un nouveau tournant dans l’histoire de la musique : il ouvre le champ des possibles. La Symphonie sous le mode d’avant est tordue et explose : Mahler traverse la tradition de la musique vers autre chose. Le virage est pris, et cette dernière Symphonie de la Trilogie Orchestrale de Mahler signe une nouvelle modernité. Cette 7e Symphonie est sa manière à lui de nous exprimer toute la complexité du monde et la difficulté qu’il éprouve, comme être humain, d’en être un acteur.

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    La "symphonie des Mille"

    Parlons maintenant de la “Symphonie des Mille” . Ce surnom lui vient du fait qu’elle requiert un nombre d’interprètes très important, tant dans l’orchestre qu’au niveau des voix. En fait, son effectif est l’un des plus vastes du répertoire symphonique. Pour vous donner une idée, rien que pour les Voix : 3 sopranos, 2 altos, 1 ténor 1 baryton, 1 basse, 1 chœur d’enfants 2 chœurs d’adultes, Côté instruments : 8 cors, 4 bassons, 3 timbales, 1 célesta, 1 piano, 1 orgue, 1 harmonium, 2 harpes, une mandoline, sans compter les cordes, et la liste de tout ceci n’est pas exhaustive, imaginez un peu.

    La 8e de Mahler, c’est l’œuvre du gigantesque, la plus grande chose qu’il ait écrite jusque-là, selon ses propres dires, nous sommes en 1906, et il vient d’avoir 50 ans. C’est une œuvre résolument humaniste, elle est en 2 grandes parties, et son exécution dure 80 minutes, c’est long, mais c’est un peu plus court que sa monumentale 3e qui atteignait 95 minutes.

    Humaniste, cette 8e, et particulièrement parce que Mahler utilise la figure de Faust dans la seconde partie, comme un personnage qui combat victorieusement le Mal en faisant triompher l’humain. La première partie, quant à elle, est exclusivement dédiée aux voix et est un arrangement d’un hymne latin intitulé “Veni Creator”, l’agencement de ces 2 sujets, un hymne latin et le Faust de Goethe ne pouvant être fait que par Mahler. Eh oui, ses connaissances et sa hauteur de vue sur la création étaient immenses, et seul quelqu’un comme lui pouvait réussir à mettre côte à côte 2 éléments de ce genre.

    Sa 8e Symphonie, Mahler la voulait joyeuse. “Cette symphonie est un don à la nation. Toutes mes symphonies précédentes n’étaient que des préludes à celle-ci : mes autres œuvres sont tragiques et subjectives. Celle-ci est une immense dispensatrice de joie.” Et il faut croire que cette envie lui a été favorable. Sa 8e fut un succès considérable à sa création à Munich en 1910. L’un des seuls succès du genre pour Mahler, d’ailleurs, donc les échecs de créations s’enchaînaient. En réalité, ce fut plus qu’un succès, c’était un nouveau tournant dans l’Histoire.

    La création de la 8e a été un événement européen, tout le monde voulait en être. Les intellectuels considéraient en effet que cette symphonie contenait en elle une certaine idée de l’Europe et de la pensée humaniste universelle. Ce fut assurément son plus grand succès, mais aussi sa dernière apparition en public. A l’écoute de cette musique, on ne peut s’empêcher de penser comme les gens qui étaient présents ce jour-là et qui crièrent : “Vive Mahler !"

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    La neuvième symphonie

    S’ensuit la dernière symphonie que Mahler ait achevée, il s’agit de la 9e.

    Mahler prétendait d’ailleurs qu’il s’agissait de sa 10e, préférant confier le numéro 9 à son “Chant de la Terre”, “Das Lied von der Erde”, réflexion métaphysique confiée au chant, à la voix, sur la vie et la mort, typique chez Mahler. Mais revenons à sa 9e, qui est donc sa 9e œuvre orchestrale et instrumentale, le Chant de la Terre étant centré sur le vocal.

    Cette 9e Symphonie, Mahler ne l’entendra pas jouée de son vivant, il la compose en 1909 et l’achève l’année suivante. On retrouve le caractère sombre propre à Mahler, cette fois avec une touche, inévitable, d’adieu. Le monde autour de lui se rompt, il cherche une forme de catharsis, et Mahler est inconsolable. Il utilise ici un canevas classique, 4 mouvements, et une tonalité relativement claire, Ré majeur, pour faire simple. Pour autant, l’œuvre est résolument moderne. Mahler y utilise abondamment la technique de Klangfarbenmelodie, la mélodie de timbre, irisant ainsi les couleurs orchestrales. 2 mouvements lents encadrent 2 mouvements rapides, tout comme d’ailleurs la Pathétique de Tchaikovsky. Mahler y travaillera d’arrache-pied, d’esquisses en essais, de brouillons en recherches, mais la mise au propre se fait d’un seul trait, le point final étant posé le 1er avril 1910.

    La forme et la complexité des mouvements sont un cas unique dans l’Histoire de la musique, et il est difficile d’en faire l’analyse. Fini le romantisme, on a là affaire à du réalisme, la dernière note de la symphonie comporte d’ailleurs l’indication “en mourant", et le chef et compositeur Leonard Bernstein émit une hypothèse sur ce dernier mouvement : celle que Mahler aurait voulu y décrire 3 types de morts : la sienne, la mort de la tonalité, et enfin la mort de la culture Faustienne dans les arts, tous domaines confondus. Tout se désintègre, plus de linéarité, Mahler ne se soucie plus de la forme ou des exigences stylistiques : il veut dire, parler, raconter et crier, comme toujours, sa révolte face au monde.

    Mais on sent, dans cette 9e symphonie, qu’une forme de réconciliation avec le monde est possible pour Mahler, ainsi que de la compassion pour les hommes. C’est la musique dans ce qu’elle a de plus humain, Mahler marque le siècle, et bien plus encore, c’est l’Histoire de la musique qui s’en trouve bouleversée.

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    La Symphonie inachevée

    Si la 9e Symphonie est en fait la dernière que Mahler ait achevée. La 10e dont il est maintenant question, est incomplète, sacrément incomplète même puisque sur une durée envisagée de 75 minutes, il ne nous reste que le premier mouvement, l’Adagio, pour une durée de 25 minutes environ. Tout le reste n’est qu’un casse-tête de reconstitution pour les musicologues et leurs collègues, tous doivent se débrouiller avec des esquisses et des brouillons, bref du partiel.

    Il faut ajouter à cela la difficulté supplémentaire du refus de Mahler de parler d’une œuvre inachevée ou en cours d’élaboration et encore plus d’en faire jouer des parties de son vivant. Il aurait même exigé que l’on fasse disparaître toutes les traces du travail inachevé que l’on pourrait trouver après sa mort. Mais c’est une rumeur parfois contestée.

    On sait pourtant déjà pas mal de choses sur cette ossature de la 10e Symphonie. En effet, on sait que Mahler la pensait en 5 mouvements, l’Agagio étant le premier donc achevé et quasi intégralement orchestré par Mahler. De longues phrases s’enchaînent, comme des remords et des larmes, et les dissonances sont à leur paroxysme. Suivent alors II-Scherz, déjà bien avancé bien qu’à l’état d’ébauche, mais où on a beaucoup d’indications d’orchestration, quelques bribes. III-Purgatio, en référence au poème de son ami Lipener, et qui évoque les tourments personnels de Mahler à ce moment-là, Purgatio, n’hésitez pas à lire ce qu’on peut trouver sur la rencontre entre Mahler et Freud à cette époque et enfin IV-Scherzo Allegro pesante et V- Finale.

    On peut cependant jouer des versions complètes de cette 10e. Heureusement, tant la puissance de cette musique résonne pour des générations et des générations. La version complétée est celle, en général, de Deryck Cooke, qui connaissait Mahler comme personne et qui a pu ainsi compléter et mettre en relief les prémices mahlériennes. En fait, la modernité de la musique est exceptionnelle car l’art de composer de Mahler était hautement singulier. Il n’y avait que lui pour écrire de la musique comme ça, et bien qu’il s’inscrive dans une lignée de compositeurs, il prend un virage que nul autre n’aurait pris, et il marque ainsi l’Histoire avec un grand H. Il ne nous en laisse qu’un mouvement, certes, mais le projet était immense.

    Tout comme Beethoven, il n’a pas pu aller au bout de sa 10e Symphonie, mais la somme des 9 autres annonçait combien cette 10e est essentielle. Il était réconcilié avec le destin d’un homme, avec la fatalité presque, et la terreur de la 9e et du Chant de la Terre trouve ici une dialectique, une forme de sublimation. Tout comme le silence après Mozart est encore du Mozart, un fragment de Mahler, c’est encore du Mahler, et non des moindres.

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