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Présidentielle en France

Pourquoi Marine Le Pen arrive-t-elle en tête en Outre-mer ? "La société antillaise a perdu sa boussole !"

Marine Le Pen en campagne en Guadeloupe, le 27 mars 2022.

Ce sont les premiers résultats qui sont tombés ce dimanche, et ils ont provoqué un choc : Marine Le Pen arrive en tête, et largement, dans plusieurs départements d’Outre-mer. Là où la candidate du Rassemblement National n’avait pas dépassé 25 à 35% des voix en 2017, elle en obtient pour la première fois une large majorité, allant de 60 à 70% en Guadeloupe, Martinique et Guyane.

Le candidat de gauche radicale Jean-Luc Mélenchon avait fait là de bons résultats au premier tour, dans une manifestation claire de rejet du président sortant. Au second tour, le report s’est fait pour la première fois sur la candidate d’extrême-droite, par défiance envers le président sortant et le gouvernement de la métropole.

Pas de vote barrage

Myriam Cottias connaît bien les Antilles françaises. Cette historienne dirige le Centre International de Recherches sur les esclavages et post-esclavages. Elle tente de comprendre ce qui a pu se produire dans ces territoires qui, a priori, devraient être hermétiques aux théories de l’extrême-droite.

"Emmanuel Macron a tellement focalisé contre lui, que les personnes qui auraient pu envisager un vote de barrage ne l'ont pas fait, remarque-t-elle. Elles ont préféré voter blanc ou nul. L’électorat qui s’est mobilisé, c’est celui de Marine Le Pen."

L’oubli de l’histoire

La colère a été plus forte que la raison. "C’est comme si tout à coup l’histoire était gommée. Tout ce qu’elle nous a laissé comme leçons, on n’en tient pas compte. On obéit à des intérêts immédiats et des chimères." La promesse par exemple de ne pas repousser l’âge de la retraite à 65 ans, comme l’a annoncé Emmanuel Macron.

Mais plus profondément, il semble que les électeurs de l’Outre-mer ont oublié qui est Marine Le Pen, son idéologie et l’histoire de sa famille politique. "Je suis moi-même martiniquaise d’origine, rappelle Myriam Cottias. Là-bas, certains nient son essence raciste. L’opération de transformation qu’a opérée Marine Le Pen a fonctionné, comme si l’histoire n’avait pas laissé de traces. En tant qu’historienne, ça me pose question…"

Ces pays sont issus de l’histoire l’esclavage, où la pensée racialiste a été élaborée. Ils vivent encore les soubresauts de cette histoire racialiste. Il y a une grande incompréhension

"Marine Le Pen arrive à 69% de votes en Guadeloupe, et 60% en Martinique et en Guyane ! Alors que ce sont des pays issus de l’histoire l’esclavage, où la pensée racialiste a été élaborée. Ils vivent encore les soubresauts de cette histoire racialiste. Il y a une grande incompréhension", se désole l’historienne.

"La société antillaise a perdu sa boussole. Ces résultats sont un crachat à la figure d’Aimé Césaire", l’écrivain martiniquais inventeur du concept de négritude. "Il y a eu une dilution de la pensée politique. Il faut réfléchir sur la relation post-coloniale, sur la domination, et transformer ça en action politique. Ici, on a un ressentiment qui n’est pas de la pensée. C’est juste un mouvement de rejet."

Du Chlordécone ou Covid

Le scandale du Chlordécone est souvent cité pour expliquer la défiance d’une partie de la population envers les autorités de la métropole. Ce pesticide a été utilisé durant près de 20 ans dans les plantations de bananes en Guadeloupe et en Martinique. Il a été interdit en 1990, parce que suspecté de provoquer de nombreuses maladies.

"Emmanuel Macron n’est pas responsable de cette histoire, mais il n’a pas pris des positions en faveur de l’outre-mer. Il a mis en doute le fait que les cancers de prostates, les naissances prématurées soient réellement dues au Chlordécone, alors que la population attendait une prise de parole forte là-dessus."

"Plus que de la défiance, c’est de la colère"

Lorsque la pandémie de Covid est apparue, avec son lot de mesures contraignantes, ce souvenir douloureux est immédiatement remonté. Il explique en partie la réticence de la population de ces régions à se faire vacciner. L’obligation vaccinale des soignants avait déclenché une mobilisation massive. "Les manifestations antivax massives exprimaient une grande défiance à l’égard du pouvoir central."

"C’est plus que de la défiance, c’est de la colère par rapport au pouvoir central. Le couvre-feu était encore en vigueur il y a deux mois dans les Antilles. Il y a eu une impression d’être empêché de vivre."

 

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