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Guerre en Ukraine

Poutine met en alerte "la force de dissuasion nucléaire" : où sont les armes nucléaires dans le monde et que représentent-elles ?

28 févr. 2022 à 13:45Temps de lecture6 min
Par Jean-François Noulet, avec L. Henrard et D. Roulette

Le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé dimanche mettre en alerte la "force de dissuasion" de l’armée russe, qui peut comprendre une composante nucléaire, au quatrième jour de l’invasion de l’Ukraine par Moscou. De tous les Etats du monde, la Russie est celui qui compte le plus d’armes nucléaires, devant les Etats-Unis.

Au moins 90% de l’armement nucléaire mondial aux mains des Russes et des Américains

Dans le monde, neuf pays disposent d’armes nucléaires. C’est la Russie qui en détient le plus grand nombre, soit 6225 ogives. En termes de quantité d’armes, les Etats-Unis constituent la deuxième puissance nucléaire mondiale, avec 5550 ogives nucléaires. Viennent ensuite la Chine (350 ogives), la France (290 ogives), le Royaume-Uni (225 ogives), le Pakistan (165 ogives), l’Inde (156 ogives), Israël (90 ogives) et la Corée du Nord (45 ogives). Ce sont les chiffres communiqués par le SIPRI, le Stockholm International Peace Research Institute, dans son dernier inventaire des armes nucléaires dans le monde, publié en janvier 2021. Selon les sources, ces quantités d’armes nucléaires détenues par ces neuf pays peuvent légèrement varier, mais cela change peu de choses aux ordres de grandeur.

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Quels types d’armes ?

Toutes les armes nucléaires ne se valent pas. Elles n’ont pas toutes la même puissance ni la même portée. "On a des armes dont les capacités de puissance sont équivalentes à quelques dizaines de kilotonnes (milliers de tonnes de TNT) donc trois, quatre, cinq fois Hiroshima à plusieurs centaines de kilotonnes", explique Jean-Marie Collin, chercheur à ICAN France (campagne internationale pour abolir les armes nucléaires) et chercheur associé au GRIP. Cet éventail de puissance, on le retrouve dans l’arsenal nucléaire russe, par exemple, "où certaines ogives sont équivalentes à une demi-mégatonne, des puissances jamais utilisées, même dans le cadre d’essais nucléaires", ajoute Jean-Marie Collin.

Du côté russe, par exemple, on a beaucoup évoqué, ces derniers jours, l’existence de Satan 2, un missile balistique intercontinental, d’une portée de 10.000 kilomètres, capable d’emporter dix ou quinze têtes nucléaires, assez pour rayer de la carte un pays de la taille de la France. L’engin serait aussi équipé d’une technologie lui permettant de tromper les défenses antimissiles adverses.

Trois modes d’action sont possibles pour utiliser ces armes nucléaires : depuis le sol avec des lance-missiles de moyenne à très longue portée, depuis la mer avec des navires de surface ou des sous-marins, ou encore via les airs avec des bombardiers à court, moyen ou long rayon d’action.

On le voit, ces armes sont sans commune mesure avec les seules bombes utilisées lors d’une guerre, celles d’Hiroshima et Nagasaki en août 1945. "Hiroshima et Nagasaki ont vaporisé des populations civiles en un bref instant, près de 200.000 personnes au total, avec un seul bombardier, une seule bombe atomique", rappelle Jean-Marie Collin. 

Les bombes nucléaires actuelles ont non seulement bien plus de capacité de vaporiser des villes entières de par leur puissance, elles entraîneraient aussi un enchaînement de catastrophes, comme l’estime Jean-Marie Collin. "C’est la spécificité depuis la fin du 20e siècle et ce début de 21e siècle. Nous avons énormément d’infrastructures dans toutes les grandes villes qui peuvent provoquer un enchaînement de catastrophes. Vous pouvez avoir à proximité de ces villes des ports pétroliers, des usines chimiques, des installations classées Seveso et des centrales nucléaires qui peuvent être directement affectées. Tout ça provoquerait, à la suite d’une détonation nucléaire, un enchaînement de catastrophe", explique Jean-Marie Collin. 

Certains experts avancent ainsi des risques de destruction globale et généralisée. Ils estiment que l’usage d’une arme nucléaire en Europe pourrait avoir des conséquences pour l’ensemble de la planète, humanitaires, politiques et économiques, parlant même d’une "famine nucléaire mondiale", pour l’Organisation mondiale des médecins pour la prévention nucléaire.

La Russie et les Etats-Unis sont les deux seuls Etats à disposer de toute la palette des armes nucléaires. En outre, les Russes comme les Américains sont équipés d’un dispositif défensif et notamment d’un bouclier antimissiles.

Des armes utilisables immédiatement, d’autres moins rapidement

Dans l’arsenal nucléaire d’un pays, toutes les armes ne sont pas utilisables immédiatement. Les puissances nucléaires ont toujours une partie de leurs armes nucléaires opérationnelles en permanence. Si l’on s’intéresse uniquement aux armes nucléaires russes, sur les 6225 ogives nucléaires que compte le pays, on considère qu’environ 1600 sont déployées, c’est-à-dire qu’elles sont en état d’alerte permanent. Cela signifie qu’elles peuvent être déclenchées dans les 20 minutes, une fois que l’ordre de les utiliser est donné.

Qu’entend-on exactement par armes opérationnelles ? "Les armes déployées sont celles qui sont dans les missiles, dans les sous-marins nucléaires, par exemple", explique Jean-Marie Collin. Les armes non opérationnelles sont celles qui ne sont pas dans ces sous-marins ou qui ne sont pas sur les sites de lancement, par exemple.

Selon les armes, "l’opérationnalité peut prendre un certain temps, selon leur éloignement de la base. Elles peuvent aussi ne pas être dans un état complet, c’est-à-dire que la partie nucléaire n’est pas insérée dans le cadre de l’arme", précise Jean-Marie Collin. Cela peut donc nécessiter quelques heures à quelques jours avant une utilisation.

Cependant, qu’une partie seulement de l’arsenal nucléaire d’un pays soit opérationnel importe peu. "S’il n’y en avait qu’une seule, ce serait problématique en soi, au vu des capacités de destruction d’une tête nucléaire de faible puissance. 10 kilotonnes, c’est 10.000 tonnes de TNT. C’est quand même considérable", estime Joseph Henrotin, Chargé de recherche au Centre d’analyse et de prévision de risques internationaux et rédacteur en chef de "Défense et sécurité internationale".

Entre disposer d’armes opérationnelles et les utiliser, il y a une marge

La question que beaucoup se posent aujourd’hui est de savoir que représente la mise en alerte des forces nucléaires par la Russie. Où se situe-t-on avant une utilisation éventuelle ? Personne n’est évidemment dans la tête du président russe pour le savoir. Reste donc à s’intéresser à la doctrine russe, c’est-à-dire la stratégie militaire du pays et la manière dont cet Etat envisage sa sécurité à court ou à long terme.

Pour certains experts, la mise en alerte annoncée ce week-end serait davantage un "élément relativement technique", comme l’explique Joseph Henrotin. Pour ce dernier, "on n’est pas sur des alertes fortement rehaussées. On n’est pas sur des tirs de démonstration nucléaire".

Pour Joseph Henrotin, chargé de recherche au Centre d’analyse et de prévision de risques internationaux et rédacteur en chef de "Défense et sécurité internationale", les signaux envoyés par Vladimir Poutine à la communauté internationale pourraient être plus intenses. "S’il voulait le faire, il enverrait des bombardiers comme il l’a déjà fait, après 2014, par exemple, après l’annexion de la Crimée. Il avait envoyé des bombardiers tourner autour de la Grande-Bretagne", explique l’expert. Le chef du Kremlin pourrait aussi diffuser des images de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins qui quittent leurs ports. "Eventuellement, il effectuerait de nouveaux exercices de lancement de missiles intercontinentaux ou procéderait à un tir nucléaire de démonstration", ajoute Joseph Henrotin.

Dans cette démonstration nucléaire, Vladimir Poutine aurait "franchi un barreau sur une échelle qui en compte plusieurs dizaines", selon Joseph Henrotin, qui voit plutôt le président russe "dans une logique où il cherche à bloquer l’union des Européens". "Il s’agit de dissuader les Etats européens d’aller un petit peu plus loin en matière de sanctions", estime Joseph Henrotin.

Pour revenir à la doctrine russe, Joseph Henrotin précise que cette doctrine ne prévoit pas que la Russie utilise l’arme nucléaire contre des Etats qui n’en sont pas dotés. "Poutine est évidemment libre de s’écarter de cette doctrine", rappelle toutefois Joseph Henrotin.

Enfin, en théorie, Vladimir Poutine n’est pas totalement seul à décider. "Il a un état-major autour de lui. Il doit s’appuyer sur son chef d’état-major qui reste, malgré tout, le grand ordonnateur des opérations militaires. Il doit s’appuyer également sur son ministre de la Défense", précise Joseph Henrotin. "S’il appuyait sur le bouton ou décidait d’appuyer sur le bouton, il y a quand même toute une série de niveaux intermédiaires", ajoute l’expert.

"L’un dans l’autre, on n’est pas devant une espèce de Docteur Folamour qui, tout seul, prendrait la décision de détruire le monde", rassure Joseph Henrotin, qui rappelle aussi "qu’agiter le spectre nucléaire, c’est agiter également la possibilité de la destruction de la Russie elle-même". Or, le projet de Poutine, ce serait plutôt d’accroître l’influence de la Russie, "dans une logique impérialiste", souligne Joseph Henrotin. Sauf à considérer que le président russe serait "hors rationalité".

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