Monde

Préserver l'emploi ou l'environnement ? En Espagne, le problème épineux des puits illégaux et des "voleurs d'eau"

Espagne : Des puits clandestins aux graves conséquences

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Dans le parc de la Doñana, située en Andalousie, les puits illégaux sont visibles, mais il vaut mieux être accompagné pour les apercevoir.

Javier Castroviejo a 82 ans. Il se bat depuis des décennies pour préserver la réserve naturelle. Celui qui a la dégaine et le chapeau d’Indiana Jones est docteur en biologie. C’est la mémoire vivante du Parc Naturel.

En montrant un puits bétonné et un tuyau d'où sort un filet d'eau, le président de l’Association des amis de la Doñana déclare : "Selon moi, c'est un puits illégal car on n’a jamais autorisé quelqu’un à creuser ici".

Javier Castroviejo. Ce biologiste a 82 ans et tente de protéger la Doñana depuis des décennies.
Javier Castroviejo. Ce biologiste a 82 ans et tente de protéger la Doñana depuis des décennies. @RTBF

D'où vient cette eau? Pour le savoir, il faut suivre le guide. Il traverse la route et nous montre ce qu’il reste d’un fleuve et les conséquences sur son environnement. 

"Les agriculteurs de ce grand champ puisent de l’eau de manière illégale depuis le fleuve Guadiamar. Regardez, il n’y a pourtant presque plus rien dans ce fleuve." En effet, il ne reste que quelques centimètres d’eau dans un fleuve qui faisait encore 300 mètres de large, il y a quelques années.

90% de la production espagnole et 100.000 emplois

Le parc de la Doñana est une réserve naturelle en voie de désertification, pourtant classée patrimoine mondiale par l’UNESCO. En parallèle, la province andalouse de Huelva, où se situe Doñana, produit chaque année 300.000 tonnes de fraises, soit 90% de la production espagnole. Mais ce, au prix de l’illégalité.

Depuis plusieurs années, de plus en plus d’agriculteurs installent en effet des puits clandestins. L'objectif ? Puiser l’eau à parfois 100 mètres de profondeur. "Actuellement, 20 % de la superficie autour de Doñana, c’est-à-dire 1600 hectares, sont arrosés de façon illégale. On parle d’environ 500 à 1000 puits qui captent illégalement de l’eau de la nappe phréatique pour arroser ces 1600 hectares, explique Felipe Fuentelsaz, coordinateur des projets 'Agriculture et Eau' pour WWF Espagne. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, une partie des nappes phréatiques est trop basse. Elles ne sont plus en contact avec le sol. Résultat : les sols s’assèchent."

Dans le Parc de la Doñana, la situation hydrologique est préoccupante et les relations sont souvent tendues entre les différents agriculteurs.

"Ceux qui exploitent illégalement l’eau ne sont pas soumis aux mêmes règles que nous concernant l’eau extraite, les produits utilisés. En plus, il n’y a pas de contrôles sur la main d’œuvre et leurs conditions de travail," explique Manuel Delgado, porte-parole des agriculteurs de Puerta de Doñana.

Pour Manuel Delgado, porte-parole des agriculteurs de Puerta de Doñana, la situation hydrologique du parc naturel est préoccupante.
Pour Manuel Delgado, porte-parole des agriculteurs de Puerta de Doñana, la situation hydrologique du parc naturel est préoccupante. @RTBF

De l’illégalité à la légalité ?

Le problème est d’autant plus sensible qu’il a quelques mois, un projet de loi destiné à accroître les droits d'irrigation dans la région a été présenté.

"Pourquoi des agriculteurs qui cultivent illégalement leur terre en arrosant grâce à un puits clandestin seraient-ils régularisés ?, s’insurge Javier Castroviejo, le Président de l’Association des amis de la Doñana. Ce n’est pas parce qu’on est dans l’illégalité depuis des années qu’on a droit à la légalité."

Dans ce bras de fer, certains agriculteurs et les écologistes peuvent compter sur d'importants soutiens, comme celui de l’Unesco. L'organisation qui défend le patrimoine mondial réclame en effet depuis deux ans le démantèlement des exploitations illégales.

Si la question se pose aujourd’hui, c’est parce qu’il y a déjà eu une régularisation en 2014, par le gouvernement régional andalou dirigé alors par la gauche. Suite à des années de développement anarchique, favorisé par la multiplication des forages d'irrigation illégaux, le gouvernement régional avait à l'époque voulu remettre de l'ordre dans la culture des fruits rouges. Au total, 9000 hectares avaient été régularisés.

Mais aujourd'hui, le problème c'est que tous ces acteurs réunis font face à la canicule et aux sécheresses. Le point de rupture est proche et l’eau risque de manquer dans les prochaines années.

Le 15 juillet dernier, la Commission européenne a de nouveau engagé une procédure en infraction contre l'Etat espagnol.
Le 15 juillet dernier, la Commission européenne a de nouveau engagé une procédure en infraction contre l'Etat espagnol. @RTBF

Que fait l’Etat espagnol ?

Traduit devant la Cour européenne de justice, il y a trois ans, pour la surexploitation de ses nappes phréatiques, l’Etat espagnol n’a rien fait, peut-être parce que l’activité emploie ici près de 100.000 personnes.

Mais le mois dernier – le 15 juillet - la Commission européenne a de nouveau engagé une procédure en infraction.

"Le risque qu’encoure actuellement l’Espagne, et l’administration régionale et nationale, c’est de payer une amende importante qui peut atteindre plusieurs millions d’euros. C’est une somme qui est encore à déterminer", développe Pedro Brufao, docteur et professeur de droit administratif à l’Université d’Extramadura.

La situation est compliquée. Entre d’un côté, la préservation de l’emploi. Et de l’autre, la préservation de l’environnement.
La situation est compliquée. Entre d’un côté, la préservation de l’emploi. Et de l’autre, la préservation de l’environnement. @RTBF

Y a-t-il une solution ?

En dehors du parc national, près de Séville, des agriculteurs se sont mis d’accord pour préserver les ressources en eau avec une installation pour pouvoir contrôler les utilisations de chaque propriétaire.

"Chaque agriculteur peut consommer un certain nombre de litres en fonction du type de cultures et du nombre d’hectares dont il dispose. L’agriculteur ne peut pas dépasser son quota d’eau et c’est ce compteur qui permet de faire tout contrôler," explique Inmaculada Llovet, porte-parole de l’UPA, l’Union des petits agriculteurs de Séville.

Si le problème des puits illégaux est national, c’est en Andalousie qu’il est le plus marquant avec ses fleuves asséchés sur des kilomètres carrés. C’est un parc qui abrite plusieurs milliers d'espèces animales et végétales sur 100.000 hectares de lagunes, de marais et de forêts. Aujourd’hui, c’est donc tout l’écosystème qui est menacé par l’action de l’homme. Les plus pessimistes estiment que si rien ne change, à terme, il n’y aura plus assez d’eau pour cultiver.

Or, dans le même temps, c’est la première région exportatrice de fruits rouges en Europe qui fait travailler jusqu'à 100.000 personnes et génère près de 8% du PIB régional. Cela rend la situation compliqué, entre, d'un côté, la préservation de l'emploi et, de l'autre, la préservation de l'environnement.

Matin Première

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Sur le même sujet

Élections en Italie : le climat, grand absent des débats politiques

Monde

Elections en Italie : le grenier du pays souffre de la sécheresse

Monde

Articles recommandés pour vous