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Présidentielle 2022 : les sondages et leur rôle dans le choix électoral des Français

Les "professions de foi", un document présentant le programme des candidats remis dans les boîtes aux lettres des Français et Françaises, de sept des 12 candidats à l’élection présidentielle française.

Dans trois jours, les 48,7 millions de Françaises et Français inscrits et inscrites sur les listes électorales passeront aux urnes pour décider qui des 12 candidats et candidates officiels succédera à Emmanuel Macron à l’Élysée, ce dernier étant lui-même candidat à sa succession. Au son du typique "a voté" français, ils décideront du même coup du virage qu’ils souhaitent faire prendre à leur pays sur un grand nombre de sujets tant les pouvoirs conférés au président de la République sont larges en France.

Mais le grand jeu politique a débuté depuis plusieurs mois, rythmé par les sondages d’intentions de vote. Leur diffusion sera d’ailleurs mise à l’arrêt entre le vendredi 8 avril à minuit et le dimanche 10 avril à 20 heures en raison d’une loi de 2002 qui interdit la publication, la diffusion ou de commenter les sondages d’opinion "la veille et le jour de chaque tour du scrutin". L’entrée en vigueur de cette règle est mise en place dès le vendredi car les électeurs des territoires métropolitains ainsi que les Français de l’étranger sont invités à voter 24 heures à l’avance.

Mais avant qu’ils ne soient placés sous silence, ils auront soufflé le chaud et le froid sur la campagne, faisant l’objet de commentaires tant des journalistes que des candidats mais aussi suscitant de nombreuses réflexions dans la tête des électeurs. Alors quel rôle jouent ces courbes multicolores et ces pourcentages qui ont varié au fil des mois à côté des noms et des visages des candidats. Éléments de réponse.

Des sondages de plus en plus présents

Arrivés il y a près de soixante ans dans le jeu politique français, les sondages jouent un rôle tant primordial que controversé dans les élections qui traversent ce pays frontalier de la Belgique. En 2022, ils semblent prendre encore plus de place que lors des précédents scrutins. D’une part car les sites web et chaînes d’information en continu en ont besoin pour nourrir leur contenu mais aussi car ils permettent de dégager les grandes tendances pré-élection.

"En 50 ans, la production de sondages pour l’élection présidentielle a été multipliée par 40. On est passé de 14 sondages en 1965 à 560 en 2017. On perçoit ici le besoin croissant des médias. Ça s’insère de plus en plus dans la chaîne de fabrication de l’information. Les sondages peuvent même permettre, si leurs résultats sont spectaculaires, de faire le buzz", analyse Alexandre Dezé, maître de conférences en science politique à l’Université de Montpellier et auteur du livre "10 leçons sur les sondages politiques" (éd. De Boeck) auprès de France 3

Une part "du folklore électoral"

Mais les candidats ne sont pas tous favorables à cet instrument de mesure de l’opinion, car leur avis fluctue selon leurs résultats. "J’ai un profond mépris à l’égard des instituts de sondage", a déclaré le candidat Jean Lassalle (Résistons !), le 12 mars dernier au micro d’Europe 1. D’après ces mêmes sondages, il est pourtant le candidat le plus plébiscité lorsqu’il a été demandé aux Français et Français avec lequel ils préféreraient boire un verre (39%) et partager un barbecue (25%). Mais en ce qui concerne les intentions de vote pour le premier tour de l’élection à venir, le député béarnais plafonne à 4%, selon l’agrégateur d’enquêtes d’opinion mis en place par Franceinfo.

Le score est le même pour la maire de Paris, Anne Hidalgo (PS) qui a assuré lors d’un meeting le 3 mars qu’elle voulait "démentir ces sondages partiels, partiaux et leurs commentateurs". Car selon elle, "la seule chose qui compte, c’est l’électeur" et elle assure que le faible niveau auquel elle est créditée depuis le début de sa campagne présidentielle pourrait être démenti le jour du passage aux urnes.

Même discours du côté de Valérie Pécresse (LR) qui ne cesse de perdre des plumes en matière d’intentions de vote depuis son investiture au congrès des Républicains et qui a tour à tour été dépassée par Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon. Pour rassurer ses soutiens, elle asséne le 9 mars en meeting que "les sondages, ça va et vient, c’est comme la queue du chien". Pourtant, si pour elle les sondages sont allés vers le bas, ils ne sont depuis jamais revenus en sa faveur.

Car face aux pourcentages qui montent et qui descendent à leur faveur ou défaveur, les différents protagonistes l’élection changent d’avis sur les enquêtes pré-électorales. C’est notamment le cas de Jean-Luc Mélenchon (LFI) qui se surnomme lui-même "la tortue sagace" depuis qu’il grimpe petit à petit dans le classement des candidats potentiels au second tour, s’approchant chaque jour davantage de sa concurrente la plus proche, Marine Le Pen. En début de campagne, il s’étonnait pourtant de ne pas obtenir un score élevé et n’hésitait pas à décrédibiliser ces mêmes sondages.

Auprès de France 3, Alexandre Dezé précise que les sondages servent aussi "de boussole" aux candidats car même s’ils connaissent les limites des sondages, ils leur permettent de savoir où se positionner par rapport à leurs adversaires.

"Cela fait partie du folklore électoral", s’amuse Frédéric Dabi, directeur général de l’Ifop et auteur de l’ouvrage "La Fracture" (éd. Les Arènes) au micro de Sud Radio. "On voit qu’il y a neuf candidats sur 12 qui délégitiment les sondages et on en a trois, les deux premiers et le troisième […] qui les mettent en avant."

Une "alchimie" bien plus large que les seuls sondages

Mais au-delà des effets internes à la politique et aux médias, les sondages participent-ils aussi à influencer les électeurs lorsqu’il s’agit de choisir leur futur président ou future présidente ? Selon une enquête YouGov parue le 4 novembre 2021 et relayée par le Huffpost, 71% des Français et Françaises interrogés estiment que les résultats des sondages n’influencent pas leur décision au moment de passer dans l’isoloir.

Pourtant, au micro de Sud Radio, Frédéric Dabi estime que les sondages "peuvent donner une information et influencer le vote des Français". Car en réalité, les enquêtes d’opinion souvent véhiculées par les médias sont l’un des facteurs qui compose l’ensemble des éléments à la portée des électeurs et électrices au moment de faire un choix. "La construction des comportements électoraux est un phénomène archi complexe, c’est une alchimie", explique-t-il. À Ouest-France, il déclare qu’"imaginer une campagne sans sondages paraît impossible dans l’époque actuelle".

L’influence est en quelque sorte partout et les sondages peuvent participer à la prise de décision tout comme les conversations avec les proches, les analyses politiques, la socialisation, l’équipe de campagne du candidat ou son comportement… Les critères qui entrent en compte sont multiples et il est réducteur de croire que les sondages sont les seuls critères de choix. "Ce qui n’existe pas, c’est ce que beaucoup pensent imaginer, c’est un électeur qui s’enferme 48 heures chez lui, qui n’est soumis à aucune influence, aucun flux et qui va se décider tout seul" conclut le directeur général de l’Ifop.

Plusieurs études américaines de marketing politique se sont néanmoins attardées sur l’impact concret des sondages. Leurs résultats ont débouché sur deux impacts potentiels, un "effet bandwagon", ou locomotive, par lequel les électeurs se rallient au candidat qui est en tête pour l’aider à l’emporter. Cela a pu être le cas en 2017, alors qu’Emmanuel Macron caracolait en tête dans les sondages et que certains électeurs lui ont accordé leur vote pour lui permettre de battre avec certitude l’extrême droite.

Le deuxième effet mis en évidence par les chercheurs américains a été intitulé "effet underdog" ou opprimé. Concrètement, les électeurs auquel les résultats de sondages ont été soumis votent pour les candidats les moins bien placés car ils voudraient lui éviter la défaite annoncée par les sondeurs.

Un argument de campagne comme un autre ?

Reste que jusqu’au dernier jour de campagne, les dés ne sont pas jetés. Et les sondages sont alors utilisés par les candidats auxquels ils sont favorables comme un argument parmi tant d’autres. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains brandissent le "vote utile" en leur faveur. Il s’agit du vote d’un électeur de choisir un candidat pas forcément en accord avec ses préférences idéologiques ou partisanes, mais qui aura davantage de chances de l’emporter.

C’est à ce moment-là que certains Français et Françaises passent dans un vote plus stratégique et votent contre plutôt que pour. Pour cela, ils et elles soutiennent un candidat dont les chances de faire barrage au candidat qu’ils veulent voir sortir de la course, à défaut du candidat qui aurait eu leur préférence sans prendre ce paramètre en considération. Et c’est en ce sens que certains candidats comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon appellent à voter pour eux afin d’empêcher Emmanuel Macron d’accéder à un second mandat.

C’est notamment la logique qui a été observée lors du second tour de 2002 où l’électorat de gauche, pourtant démuni de son candidat lors du duel Chirac-Le Pen, s’est rabattu sur le candidat de la droite pour s’assurer que l’extrême droite ne parvienne pas à l’Elysée. Mais dans le contexte d’un premier tour, qui plus est lorsque 12 candidats sont en compétition, il s’agit toujours de calculs théoriques mais qui pourraient toutefois chambouler le résultat du vote de dimanche pour que face aux sondages, ce soient bel et bien les Français et Françaises qui reprennent cette élection entre leurs mains.

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