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Procès des migrants morts dans un camion frigorifique : la magistrate Ann Lukowiak décortique le trafic d'êtres humains en Belgique

Ann Lukowiak était l’invitée de Matin Première ce jeudi. A droite, images du procès de passeurs vietnamiens à Bruges, le 19 janvier

Magistrate de référence au parquet fédéral, spécialisée dans les dossiers de trafic et de traites des êtres humains, Ann Lukowiak était l’invitée de François Heureux et de Sébastien Georis dans "Matin Première" ce jeudi.

L'invité de Matin Première

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39 morts. Des migrants vietnamiens, retrouvés sans vie dans un camion frigorifique en Essex (Angleterre). L’affaire a été jugée hier au tribunal de Bruges pour le volet belge. L’homme soupçonné de diriger le réseau a été condamné à 15 ans de prison (la peine maximum). 17 autres prévenus ont été condamnés.

Ann Lukowiak était en charge de ce dossier. La procureure se dit tout d’abord satisfaite du jugement. " Notre raisonnement a été suivi. Le propriétaire des caches et les personnes qui faisaient le taxi ont été vus aussi comme personnes faisant partie de l’organisation criminelle ".

Extrait de notre 19h30 du mercredi 19 janvier :

Plaque tournante

La magistrate, qui rappelle qu’elle lutte contre les trafiquants, et non contre la migration, revient avec Sébastien Georis sur les réseaux de passeurs actifs en Belgique. Et notamment de la spécificité de la filière vietnamienne, plus " secrète que celle qui concerne les Albanais ou les Kurdes ". Et le constat en ce qui concerne l’activité de ces réseaux est édifiant : " La Belgique est un endroit où l’on retrouve beaucoup de caches où on regroupe les migrants pour le dernier passage vers le Royaume-Uni, explique-t-elle "

Favorisé par sa géographie (ainsi que des axes routiers reliant l’est et l’ouest du continent, comme la E40 ou la proximité de grands ports tel Rotterdam, Amsterdam, Anvers, Dunkerque ou Zeebruges), notre royaume est donc un lieu de passage, de regroupements et où on organise les traversées. Ann Lukowiak s’étonne notamment qu’on ne trouve pas encore plus de situations dramatiques, avec davantage de victimes ou de décès. "Les circonstances dans lesquelles les personnes font les traversées ou arrivent jusqu’en Belgique dans des camions, dans des caches où on arrive à peine à respirer et où il fait très froid " interpellent quant au nombre de décès réels lors de ces trajets. Il se peut donc, selon elle, qu’il y en ait plus mais qu’on ne l’ait pas encore découvert.


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Comment s’organisent les trafics ?

Filières organisées de façon verticale ou coopération entre structures criminelles ? Pour la magistrate, les deux cas de figure existent. Des groupes de " sous-traitants " sont actifs, qui organisent les trajets, fabriquent les caches (dans des camions) pour le compte d’une filière. Il se peut aussi que des filières soient concurrentes. Ont lieu alors des bagarres ou des transactions financières dans des parkings autoroutiers (pour garder "la main mise" sur l’endroit en question).

Les nationalités des réseaux, elles, fluctuent. Démantèlement récent d’une filière ukrainienne, vietnamienne (voir l’affaire jugée à Bruges). Mais aussi la présence de criminels d’origine afghane, kurde… Des réseaux soudanais et érythréens sont aussi présents sur notre territoire.


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Polycriminels

Cette criminalité va souvent de pair avec du travail Forcé, de la prostitution mais aussi deal de drogue. " Ce sont des polycriminels " explique la procureure. Ces passeurs font payer leur voyage aux migrants. "On appelle ça du "Debt bondage" ("servitude pour dettes", en français, ndlr) précise la magistrate : ils doivent payer leur dû et ils le font par le travail forcé ".

Cette activité criminelle peut s’avérer très lucrative pour les trafiquants. Dans le cadre du dossier jugé hier, par exemple la personne avait gagné plus de 2 millions d’euros en 1 an et demi.

Les migrants victimes de ces passeurs peuvent passer deux/trois ans sur la route depuis leurs pays de départ. A la recherche d’une vie meilleure, sans argent, ils se retrouvent confrontés à ces trafiquants criminels. A une encablure de leur objectif final (la traversée de la Manche), ils ont donc des difficultés à parler aux forces de l’ordre et à la justice. Les migrants ont peur des représailles des organisations (leurs familles étaient souvent restées dans l’arrière-pays). La Belgique peut offrir une protection pour les victimes de traites et de trafic "en circonstance aggravante", mais peu de personnes demandent donc de rentrer dans ces statuts (quinze seulement l’an dernier, selon la magistrate).

Lutte

Ann Lukowiak à Bruges, le 19 janvier

De plus, pour la justice, les têtes de ces réseaux sont de plus en plus difficiles à coincer. Ils sont moins "en vue" (sur des parkings par exemple) qu’auparavant, " et font appel à des petites mains " souligne Ann Lukowiak. Néanmoins, la coopération entre états est une réalité et fonctionne.

Au niveau des instances belges, chaque parquet a un magistrat de référence et le travail se fait entre parquets. Malheureusement, un manque de moyen est quand même bien présent, selon Ann Lukowiak.


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Un manque de forces vives, d’outils et de matériel expérimenté pour lutter au mieux contre les trafiquants d’êtres humains, déplore la magistrate, distinguée pour son travail par les autorités britanniques.

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