Justice

Prolifération des armes : « 2022 est un signal d’alarme », selon la Sûreté de l’État

© Peter Zelei Images

La Sûreté de l’État publie ce jeudi soir un rapport d’activité pour les années 2021 et 2022. Dans le chapitre consacré à ses missions essentielles, le service civil de renseignement et de sécurité pointe la menace que constitue la prolifération des armes de destruction massive et des technologies qui les entourent. Dès l’instant où la Russie a déclaré la guerre à l’Ukraine, " l’illusion que la menace d’un Armageddon nucléaire s’était dissipée a volé en éclats. Dans le même temps, les combats en Ukraine illustrent l’impact que peuvent avoir les drones et les missiles sur le déroulement d’un conflit ", note la Sûreté dans son rapport annuel.

La lutte contre la prolifération des armes de destruction massive est une des missions de la Sûreté de l’Etat. Dans ce cadre, le service collecte et traite des renseignements sur " le trafic ou les transactions relatives aux matériaux, produits, biens ou know-how (ndlr connaissances) pouvant contribuer à la production ou au développement de systèmes d’armement non conventionnels ou très avancés. Sont notamment visés dans ce cadre le développement de programmes d’armement nucléaire, chimique et biologique, les systèmes de transmission qui s’y rapportent, ainsi que les personnes, structures ou pays qui y sont impliqués. " C’est par cette formule que la prolifération est définie dans la loi belge.

Identifier les mécanismes de contournement des sanctions visant la Russie

Comme le souligne le rapport de la Sûreté de l’État dont la RTBF a pris connaissance, l’invasion russe en Ukraine a fortement pesé sur le travail des agents du renseignement spécialisés dans la lutte contre la prolifération des armes. L’application des sanctions internationales contre la Russie " occupe une place de plus en plus importante dans le fonctionnement quotidien ", font remarquer les rédacteurs du document.

En 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, l’Union Européenne a interrompu les exportations d’un certain nombre de biens et de technologies vers la fédération de Russie, afin d’empêcher l’armée de renforcer son arsenal militaire.

Lorsqu’un pays est soumis à ce type de sanctions, il sonde généralement des marchés de substitution, cherchant par exemple en Asie des produits équivalents à ceux obtenus auparavant sur le marché européen. L’autre voie est celle du contournement, avec l’objectif de se fournir coûte que coûte en Europe.

Routes clandestines et sociétés fictives

Les services de renseignement constatent que la Russie cherche à contourner les sanctions en établissant des nouvelles routes pour faire transiter les matériaux frappés d’embargo depuis l’Europe. La littérature spécialisée mentionne par exemple des passages par la Turquie, le Kazakhstan ou l’Arménie.

Des sociétés écrans sont créées afin de faciliter les transactions et la logistique sur le chemin vers la destination finale des biens, tout en brouillant les pistes. " Des sociétés avec des capitaux ou des dirigeants russes récemment créées dans certains pays doivent inévitablement éveiller les soupçons ", souffle-t-on dans les couloirs de la Sûreté de l’Etat.

Cela fait plusieurs années que l’acquisition de matériels et technologies militaires par la Russie est scrutée par la Sûreté. Les forces armées russes dépendent en partie de l’Occident pour moderniser leur arsenal nucléaire stratégique et développer des armes avancées comme les missiles hypersoniques.

Des composants électroniques susceptibles de se retrouver dans des systèmes d’arme

Les biens et les connaissances " à double usage " représentent un défi particulier car ils sont utilisés dans l’industrie civile mais ils peuvent aussi soutenir le développement et l’utilisation d’armes de destruction massive. Le règlement européen concernant l’exportation de biens à double usage est un bottin de 200 pages.

" Une machine-outil à commande par ordinateur destinée à réaliser des trous avec une extrême précision peut servir dans l’industrie civile mais aussi dans l’aviation militaire ", explique un spécialiste. Il en va de même pour certains alliages métalliques, susceptibles d’intégrer des armes de destructions massives. " Au-delà d’un certain pourcentage de chrome ou de zinc, par exemple, cela devient problématique. Un seuil maximum est donc fixé. Mais un alliage réalisé en restant juste en dessous du seuil doit éveiller l’attention des services de renseignement ", fait remarquer notre interlocuteur.

Autre exemple : certains produits traditionnellement utilisés en peinture peuvent être détournés pour la conception d’armes chimiques. La Sûreté de l’Etat signale d’ailleurs que " l’Europe a renforcé ses contrôles en la matière vu le déroulement de la guerre en Syrie. "

Les matériaux utilisés dans un cadre militaire sont parfois très basiques. Ils ne nécessitent pas toujours de licence d’exportation pour les biens à " double usage ". " Certains composants électroniques utilisés dans des objets du quotidien peuvent servir dans des systèmes d’arme ", illustre le spécialiste que nous avons rencontré.

La Sûreté de l’Etat affirme travailler sur ces matériaux relativement communs. La recherche de renseignements quant aux exportations problématiques se focalise alors " sur les intermédiaires et les destinataires afin de voir s’ils ne sont pas liés à des entités suspectes ".

Risque d’instrumentalisation d’entreprises belges

La Belgique dispose de certaines technologies de pointe et d’une expertise scientifique, ce qui la rend attractive aux yeux de pays sanctionnés. La présence de pôles économiques et logistiques importants au cœur de l’Europe renforce cette attractivité.

Le risque existe que des sociétés belges soient instrumentalisées par des réseaux secrètement dirigés depuis la Russie afin de dénicher du matériel. " Avec nos partenaires nationaux et internationaux, nous mettons tout en œuvre pour éviter que des entreprises soient utilisées à leur insu ", souligne la Sûreté de l’Etat, contactée par nos soins.

Des indicateurs doivent éveiller les soupçons

De petites sociétés, peu informées sur les réglementations et les risques, présentent un profil vulnérable. " Des indicateurs doivent éveiller les soupçons ", sensibilise la Sûreté : " un individu qui veut absolument conserver la main sur les aspects logistiques d’une exportation, un paiement en cash, une personne qui réclame de passer par d’autres sociétés pour les transactions, … "

D’autre part, la Sûreté de l’Etat explique accorder une attention particulière " aux scientifiques et étudiants travaillant dans des domaines sensibles dans le cadre de la prolifération d’armes de destruction massive. En effet, l’objectif est que des connaissances provenant de notre pays ne soient pas utilisées à mauvais escient ".

Contrer la prolifération

La Russie n’est pas le seul pays " suspect ". L’Iran, le Pakistan, la Syrie ou encore la Corée du Nord font depuis longtemps l’objet d’analyses. La Sûreté de l’Etat " cherche à perturber les lignes d’approvisionnement aux ramifications internationales des pays concernés ", indique le rapport d’activité du service de renseignement.

Comment ? Les agents restent évidemment muets sur cette question, cultivant le secret des méthodes afin de ne pas alerter leurs cibles. La lutte passe notamment par la détection de cargaisons suspectes dans les ports et aéroports, par l’identification d’intermédiaires et de sociétés écrans, par la mise au jour de transactions financières suspectes… Si les renseignements récoltés permettent de tuyauter les douanes sur une cargaison à contrôler, la chaîne est perturbée.

En Belgique, le travail de " contre-prolifération " est réalisé par la Sûreté de l’Etat en collaboration avec d’autres entités comme les douanes, le service de renseignement militaire (SGRS), les services régionaux de licences d’armes, … et bien entendu les partenaires étrangers, vu la nature de la menace.

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