Monde

Qatar 2022 : combien de morts sur les chantiers de la Coupe du monde de football ? Voici pourquoi vous n’aurez jamais le chiffre précis

13 oct. 2022 à 08:05 - mise à jour 19 nov. 2022 à 14:47Temps de lecture14 min
Par Eric Destiné, de retour du Qatar et du Népal

Nous sommes à Dhamauli, dans le sud du Népal, au cœur de l’Asie. Un village qui ne vous dit probablement rien. L’endroit n’est pas indiqué sur les GPS. Sur la route, le bouche-à-oreille oriente le guidage. Les petites pistes de terres défoncées qui mènent au hameau ne sont empruntées que par des piétons, des cyclistes et, parfois, par des tracteurs et des mototaxis qui évitent soigneusement les vaches, impassibles, couchées sur les routes.

Loin des sentiers touristiques du pays de l’Everest et de l’Annapurna ce village se trouve à une vingtaine de kilomètres de la frontière avec l’Inde, le grand voisin… à plus de 8 heures de routes de Katmandou et des montagnes de l’Himalaya.

Urmila Lodh et sa plus jeune fille, Sarita, 9 ans, dans leur maison de Dhamauli (Népal) / octobre 2022.
Urmila Lodh et sa plus jeune fille, Sarita, 9 ans, dans leur maison de Dhamauli (Népal) / octobre 2022. © RTBF

Mort au Qatar, dans son sommeil

C’est ici, au bout d’une ruelle, que nous rencontrons Urmila Lodh. Cette mère de famille nous reçoit dans sa maison de briques à moitié bâtie. L’étage ne possède pas de toit, faute de moyens financiers pour finir les travaux.

Urmila et ses 4 enfants âgés de 9 à 18 ans se logent au rez-de-chaussée, dans la plus grande simplicité. Jusqu’au début de l’année 2022, la vie de la jeune femme était rythmée par des contacts, via WhatsApp, avec son mari, Ram Narayan Lodh. Du moins quand le réseau internet balbutiant le permettait.

Cet homme de 36 ans travaillait au Qatar en tant qu’ouvrier dans le secteur de la construction depuis 8 ans, enchaînant les contrats de deux années, loin de sa famille. Il revenait au Népal en moyenne tous les 24 mois. Mais au Qatar, Ram Nayan gagnait un salaire deux fois plus important que celui qu’il pouvait espérer dans son village. Il envoyait donc de l’argent au foyer, ce qui permettait à son épouse et ses enfants de se nourrir.

C’est la seule raison qui a poussé la famille à accepter cet éloignement et cette vie à distance, ponctuée de conversations virtuelles. Au début de cette année pourtant, un matin de janvier, le père de famille n’a plus décroché son téléphone. Injoignable. Définitivement.

"Cause naturelle" : une version qui pose question

Ram Nayan Lodh est mort au Qatar le 5 janvier 2022, pendant la nuit. Comme chaque soir, cet ouvrier népalais est rentré du chantier, a pris son repas avec ses collègues et une douche avant de se coucher, selon le récit de son épouse. Cette fois pourtant, il ne s’est pas réveillé. Sur le certificat de décès, les mots sont clairs. Ram Narayan est mort d’un "arrêt respiratoire". Sans plus de précision.

Le document qui notifie ensuite la mort précise que cet arrêt respiratoire est lié à une "cause naturelle". Une version officielle à laquelle Urmila ne croit pas du tout car le père de ses enfants se plaignait très souvent de ses conditions de travail : "Le travail était très dur. C’était toujours dur précise la jeune femme. Il faisait torride sur place".

Elle ajoute que son mari pointait aussi du doigt ses conditions de vie. "Il ne recevait pas assez de nourriture. Au restaurant de l’entreprise, la nourriture n’était pas bonne du tout. Il disait toujours que la nourriture qu’ils lui donnaient n’était pas bonne. Il disait que son estomac n’était pas rempli".

Ram Nayan Lodh quand il travaillait au Qatar, en capture d’écran sur le téléphone de son épouse / octobre 2022.
Ram Nayan Lodh quand il travaillait au Qatar, en capture d’écran sur le téléphone de son épouse / octobre 2022. © RTBF

"Beaucoup avaient des problèmes d’estomac"

Devant la porte de la maison, une quinzaine de voisins sont venus écouter le récit. Beaucoup dans le village n’ont jamais vu une équipe de télévision.

Dans le groupe, un homme intervient. Il s’appelle Ram Prasad Lodh. Il a travaillé pendant 5 ans au Qatar, dont plusieurs mois aux côtés de Ram Narayan, dans la même entreprise. Il est désormais de retour au Népal. Les deux ouvriers étaient amis. "Beaucoup avaient des problèmes d’estomac" affirme-t-il. "Moi-même j’ai eu des problèmes, notamment des hémorroïdes, et je suis encore sous médicaments pour tenter de me débarrasser de ces problèmes".

Ram Prasad Lodh, ami et ancien collègue de Ram Nayan Lodh / octobre 2022
Ram Prasad Lodh, ami et ancien collègue de Ram Nayan Lodh / octobre 2022 © RTBF

Dans ce contexte, Urmila Lodh a l’intime conviction que la mort de son mari est liée à ses conditions de travail et au contexte dans lequel il travaillait : "Le travail était dur reprend-elle. Il n’y avait quasi-pas de nourriture. La température était très haute. Il devait grimper très haut sur les chantiers. Ce sont les raisons pour lesquelles je pense que c’est le cas. Je pense qu’il est mort à cause de tout cela".

Aujourd’hui, Urmila doit continuer d’avancer, seule, pour élever ses 4 enfants, malgré le profond chagrin qui ne la quitte plus et la perte du salaire de son mari qui permettait à la famille de manger chaque jour et d’envisager un minimum l’avenir.

Sans compter que, pour elle, les zones d’ombre restent nombreuses. Et elle regrette qu’elle ne puisse avancer aujourd’hui aucune preuve formelle d’un éventuel lien, ou non, entre le travail de son mari et son décès.

Il n’y a pas eu d’enquête ou d’autopsie et le corps de Ram Nayan Lodh a été rapatrié au Népal le 12 janvier, soit 7 jours après sa mort.

Une photo de Ram Nayan Lodh sur son dernier passeport.
Une photo de Ram Nayan Lodh sur son dernier passeport. © RTBF

Combien de travailleurs sont réellement morts au Qatar depuis 2010 ?

Urmila n’est pourtant pas la seule à se poser ces questions. Quand un ouvrier décède au Qatar en dehors du chantier ou de ses heures de travail, la cause de la mort est souvent officiellement libellée comme "naturelle".

Alors combien de travailleurs étrangers sont vraiment morts au Qatar à cause de leur travail depuis l’attribution de la Coupe du monde en 2010 ? Que le chantier soit directement lié à la préparation de la compétition ou non.

Trouver des données précises et incontestables semble, en réalité, une mission impossible.

Le centre-ville de Doha / septembre 2022
Le centre-ville de Doha / septembre 2022 © RTBF

Le chiffre officiel du Qatar : 3 décès dans les stades

Le chiffre officiellement communiqué par les autorités du Qatar est de 37 décès enregistrés entre 2014 et 2020 parmi les ouvriers qui travaillaient sur les sites de la Coupe du monde, dont 34 décès sont, toujours selon les autorités du pays, "non lié à leur travail" et 3 décès enregistrés sur les chantiers des stades.

Gianni Infantino, le président de la FIFA, en janvier dernier, a également évoqué le chiffre de 3 décès officiels liés à la construction des stades lors d’une intervention devant le Conseil de l’Europe.

L’entrée de la tour Al Bidda à Doha, le siège du Comité suprême en charge de l’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar / septembre 2022.
L’entrée de la tour Al Bidda à Doha, le siège du Comité suprême en charge de l’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar / septembre 2022. © RTBF

A Doha, la capitale du Qatar, nous avons rendez-vous dans la tour Al Bidda, l’édifice de 43 étages où réside le Comité suprême en charge de l’Organisation de la Coupe du monde.

Sur place, Nasser Al-Khater a accepté de nous recevoir pour une interview. Son visage fait le tour du monde depuis des mois. L’homme dirige ce comité spécial qui œuvre pour que tout soit prêt d’ici au coup d’envoi de la compétition, le 20 novembre prochain.

La question des conditions de travail des ouvriers étrangers sur les chantiers au Qatar, il l’évoque sans problème. Le pays a été très vite pointé du doigt sur le sujet par les grandes ONG de défense des Droits de l’Homme et des travailleurs comme Amnesty International ou Human Rights Watch, au moment de la désignation du Qatar comme pays organisateur de la coupe du monde 2022. Et aborder ce sujet n’est pas une surprise pour lui.

Nasser Al-Khater, CEO du Comité suprême en charge de l’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar (Supreme Committee for Delivery and Legacy) / septembre 2022.
Nasser Al-Khater, CEO du Comité suprême en charge de l’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar (Supreme Committee for Delivery and Legacy) / septembre 2022. © RTBF

"Nous avons mis des mesures en place"

"Savions-nous que ce sujet allait être mis sous les projecteurs ? Oui, absolument. Cela a-t-il aidé à résoudre, accéléré et mis en lumière certains problèmes ? Oui, c’est le cas" affirme-t-il sans détour.

Il tient ensuite à nuancer la situation en mettant en avant les changements de législations qui ont été lancés dans le pays depuis quelques années : "Nous avons mis des mesures en place, en travaillant avec les ONG ou l’Organisation internationale du travail qui nous a aidés à mettre en œuvre ces mesures et à accélérer notre plan en décrivant des mécanismes pour assurer la sécurité des travailleurs et pour assurer leur bien-être" ajoute Nasser Al-Khater.

Le train de réformes a surtout été visible à partir de 2017 suite notamment à de nombreuses demandes de ces ONG internationales de défenses des droits de l’Homme et de plusieurs syndicats internationaux.

Cette année-là, l’émirat a modifié ses lois pour introduire des mécanismes de plaintes. Ils doivent permettre aux travailleurs de dénoncer, devant la justice, des abus dont ils sont victimes.

Ensuite, le tristement célèbre système de la Kafala, qui permettait notamment aux employeurs de saisir le passeport de leurs ouvriers, a été fortement amendé dans la législation pour tenter de réduire le déséquilibre du rapport de force entre les entreprises au Qatar et les travailleurs étrangers.

En 2021, le salaire minimum a aussi été augmenté dans le pays pour atteindre 1000 riyals du Qatar par mois (l’équivalent de 280 €) hors indemnités éventuelles de logement et de nourriture. Une révision à la hausse de ce salaire minimum est actuellement à l’étude.

Des mesures ont aussi été prises pour réduire l’exposition des travailleurs aux chaleurs extrêmes. De nombreux changements ont été faits au niveau du cadre législatif.

"C’est un changement progressif qui prendra du temps"

"Beaucoup de législations ont été mises en place sur une période très courte. Peut-il rester des problèmes aujourd’hui ? Oui. C’est un changement sociétal. C’est un changement progressif qui prendra du temps. Donc y a-t-il des problèmes qui existent encore ? Oui. Y a-t-il moins de problèmes qu’il y a 10 ans ? Oui, beaucoup moins" explique Nasser Al-Khater, pour défendre l’attitude du Qatar face à cette situation.

"Il faut écouter les personnes qui sont allées sur le terrain, les experts, les organisations qui travaillent vraiment sur le terrain main dans la main avec nous tient-il à ajouter. Malheureusement les gens aiment se focaliser sur ce qui fait les gros titres. Et généralement, les gens font des commentaires à partir des gros titres" conclut-il.

Il y a encore beaucoup de chantiers en cours au Qatar. Le pays est en perpétuelle construction / septembre 2022
Il y a encore beaucoup de chantiers en cours au Qatar. Le pays est en perpétuelle construction / septembre 2022 © RTBF

6500 morts, le chiffre dont tout le monde parle

Quand Nasser Al-Khater parle de "gros titres", il fait notamment référence à l’article du journal britannique "The Guardian" publié en février 2021. Un article qui évoque la mort, au Qatar, de plus de 6500 ressortissants de 5 pays asiatiques grand pourvoyeurs d’emplois au Qatar (Inde, Népal, Bangladesh, Pakistan et Sri Lanka). 6500 personnes "au moins" selon l’article qui sont décédées au Qatar sur une période de 10 ans, entre 2010 et 2020, soit depuis que le pays est officiellement l’organisateur de la Coupe du monde.

En l’absence de démarches précises au Qatar pour connaître le nombre total de décès liés au travail sur le territoire du pays, le Guardian a décidé de compiler des chiffres globaux en contactant des ONG locales et des administrations de ces 5 pays d’Asie.

Les chiffres précis des décès sont les suivants selon l’article : 2711 Indiens, 1641 Népalais 1018 Bangladais, 824 Pakistanais et 557 Sri Lankais.

Les journalistes ont cherché à aller plus loin que le chiffre délivré par les autorités du Qatar.

Max Tuñón, directeur du bureau de l’Organisation internationale du travail à Doha.
Max Tuñón, directeur du bureau de l’Organisation internationale du travail à Doha. © RTBF

Depuis 2018 : "des changements très rapides"

À Doha, nous avons décidé d’aller chercher des réponses directement au bureau de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’agence des Nations unies qui œuvre pour l’amélioration des conditions de travail dans le monde.

L’OIT a réussi à s’implanter au Qatar en 2018, après une longue période de concertation avec les autorités de l’émirat pour participer à la mise en œuvre des réformes que le Qatar a récemment intégré dans sa législation.

Max Tuñón est le responsable du bureau de l’OIT à Doha. Il confirme les propos des autorités du Qatar sur un point important : "Si on compare la situation à l’époque où nous avons ouvert notre bureau ici, à Doha, et la situation aujourd’hui, en 2022, il y a eu d’énorme progrès et des changements très rapides. L’Organisation internationale du travail œuvre dans plus de 100 pays dans le monde et nous voyons rarement des réformes se dérouler à ce rythme-là". Pour lui l’ensemble des réformes "vise globalement à réduire le pouvoir que l’employeur a sur le travailleur au Qatar, à augmenter le salaire minimum des travailleurs dans le pays et à améliorer la sécurité et les conditions de vie" explique-t-il.

La ligne du temps des réformes concernant les travailleurs étrangers au Qatar compilée par l’Organisation internationale du travail / septembre 2022.
La ligne du temps des réformes concernant les travailleurs étrangers au Qatar compilée par l’Organisation internationale du travail / septembre 2022. © RTBF

Des "lacunes" dans la mise en œuvre des réformes

Mais Max Tuñón n’est pas au Qatar pour faire les éloges des mesures présentées par le Qatar. Le bureau de l’agence onusienne qu’il dirige à la charge de les accompagner et aussi de mesurer leur impact réel.

Aujourd’hui, il reste des problèmes. Certains responsables d’entreprises dans le secteur de la construction sont très réticents à appliquer les nouvelles législations et les contrevenants ne sont pas encore assez sanctionnés. Ce qui met encore beaucoup de travailleurs dans des situations très difficiles ou dans une position de subordination.

Nous avons pu vérifier cela au Qatar, en discutant avec plusieurs travailleurs étrangers qui ont accepté de nous parler. "C’est notre défi ajoute Max Tuñón. C’est quelque chose que le ministère du travail du Qatar, l’Organisation internationale du travail et tous les acteurs reconnaissent. Il y a des lacunes et des challenges concernant la mise en œuvre de ces réformes. Et c’est la chose sur laquelle nous allons nous concentrer dans les années à venir ".

L’OIT à la recherche de statistiques fiables

Donc au-delà, l’OIT a aussi cherché à savoir précisément combien de travailleurs étrangers ont perdu la vie à cause de leur travail ou de leurs conditions de travail au Qatar.

"Concernant l’article du Guardian, il faut revenir à l’origine de ce chiffre. Il est clair maintenant que le chiffre de 6500 évoque tous les ressortissants de pays d’Asie qui sont morts au Qatar sur une période de 10 ans explique Max Tuñón. Il n’y a pas de distinction entre les décès liés au travail et les décès qui ne sont pas liés au travail. Maintenant, quand vous venez au Qatar, vous voyez que les ressortissants de pays d’Asie constituent 50 à 60% de la population et travaillent dans tous les secteurs de l’économie. Ils travaillent dans la construction mais aussi dans les Universités, les banques, les hôtels, … Or il y a une hypothèse que ces 6500 morts sont toutes liées au secteur de la construction et à la Coupe du monde, ce qui n’est pas exact. Quand on regarde les données qui existent concernant la mort des travailleurs étrangers nous pouvons voir qu’un nombre important de ceux-là est âgé de 60 ans ou plus. Nous pouvons être sûrs que ces décès-là ne sont pas liés à des projets de construction. Nous avons aussi la possibilité de recouper ces données pour vous dire que ce ne sont pas nécessairement des décès liés au travail".

Pas de collecte de données "systématique et harmonisée"

Mais l’OIT pointe aussi du doigt le processus de collecte des données au Qatar : "Le problème en réalité, la lacune ici, c’est que le système en place ne permet pas la collecte de données de manière systématique et harmonisée explique Max Tuñón à notre micro. Donc les données collectées par le ministère du Travail sont différentes de celle collectées par le ministère de la Santé publique, différentes aussi de celle du ministère de l’Intérieur ou d’autres institutions". Or si les données ne sont pas collectées de manière systématique, impossible d’avoir un chiffre officiel global fiable de la part des autorités.

Max Tuñón nous présente les statistiques des décès liés au travail pour l’année 2020 au bureau de l’OIT à Doha.
Max Tuñón nous présente les statistiques des décès liés au travail pour l’année 2020 au bureau de l’OIT à Doha. © RTBF

Le chiffre de l’OIT : 50 décès liés au travail uniquement en 2020

Résultat, face à ces incertitudes, l’Organisation internationale du travail a décidé de commander une étude avec sa propre méthodologie pour déterminer quel décès est lié au travail de manière certaine : "Nous avons commandé une étude, qui a été publiée l’an passé et qui montre que lors de l’année 2020, il y a eu 50 morts liées au travail au Qatar, 506 blessures sévères et plus de 37.000 blessures moyennes ou mineures précise Max Tuñón. Nous avons pu préciser ces chiffres par nationalité, par âge, par secteur, par causes des blessures. Nous avons utilisé cela pour documenter des campagnes de préventions et être sûrs que les travailleurs et les employeurs soient au courant des risques liés au travail".

Vers de meilleures inspections ?

Le but de cette étude était de permettre de meilleures inspections du travail. Nous voulions "être certains que les inspecteurs puissent identifier les choses précisément et intervenir quand il le faut" ajoute Max Tuñón.

Le directeur du bureau de l’OIT à Doha conclu en expliquant que les choses peuvent encore s’améliorer "mais il est important que cela soit fait en fonction des données disponibles et qu’il n’y ait pas de chiffres contestés".

La loi interdit que les ouvriers de la construction travaillent au soleil entre 10 heures et 15h30 de début juin à mi-septembre.
La loi interdit que les ouvriers de la construction travaillent au soleil entre 10 heures et 15h30 de début juin à mi-septembre. © RTBF

Quelles réponses pour les familles endeuillées ?

37 morts selon le Qatar, 50 morts liés au travail uniquement sur l’année 2020 selon l’enquête de l’OIT, 6500 morts au total pour 5 pays d’Asie sur 10 ans selon le Guardian, … face à ces données disparates et à ce manque de certitudes des milliers de familles endeuillées dans plusieurs pays sont toujours en quête de réponses. Et nous comprenons que nous ne saurons jamais précisément combien de travailleurs ont perdu la vie à cause de leur travail au Qatar depuis l’attribution de la Coupe du monde à l’émirat fin 2010.

"C’est plus difficile de calculer le nombre de maladies liées au travail"

Max Tuñón, le responsable du bureau de l’OIT, nous le confirme. Obtenir des chiffres précis sera impossible : "Nous sommes sûrs du nombre de décès ou de blessures liés au travail qui sont arrivés sur le lieu de travail en 2020. Mais c’est beaucoup plus difficile de calculer le nombre de maladies liées au travail. Parfois, le temps de latence qui existe pour qu’une maladie liée au travail se déclenche est même plus long que le temps que le travailleur passe dans le pays. Donc il est très difficile de relier une maladie au travail et très difficile de relier une maladie à un lieu de travail en particulier".

Un autre combat : celui de l’indemnisation

Evidemment, ce manque de certitude aura un impact important sur un autre combat : l’indemnisation éventuelle des familles des ouvriers victimes de leurs conditions de travail. Comment obtenir une compensation financière pour la perte d’un membre de sa famille au Qatar si le lien entre le décès et le travail de l’ouvrier n’est pas officiellement établi ?

Max Tuñón confirme que c’est une recommandation majeure de l’OIT aux autorités du Qatar : "Si un travailleur apparemment en bonne santé meurt dans son sommeil et travaillait sur un chantier. Une enquête pourrait être menée dès le jour d’après pour voir quelles sont les conditions de travail sur ce chantier " explique-t-il. "En allant parler aux autres travailleurs pour voir s’ils ressentent aussi un stress thermique à cause de la chaleur. En allant parler à l’employeur pour évoquer les stratégies qu’ils ont adoptées pour faire face aux risques. Et trouver dans quelle mesure il y a une responsabilité pour être sûr que les membres de la famille du travailleur puissent être indemnisés".

Urmila Lodh vit aujourd’hui avec 4 euros par mois

Pour Urmila Lodh, la mère de famille de Dhamauli, dans le sud du Népal, le combat est aujourd’hui ailleurs. Depuis le décès de son mari, elle gagne à peine 500 roupies par mois en effectuant quelques travaux d’agriculture dans son village. C’est l’équivalent de 4 euros. Une misère. Difficile dans ses conditions d’assurer, seule désormais, l’avenir de ses 4 enfants. Elle y arrive grâce à la solidarité dans son village, et au soutien de sa famille.

La maison de la famille Lodh, dans le village de Dhamauli, dans le sud du Népal / octobre 2022.
La maison de la famille Lodh, dans le village de Dhamauli, dans le sud du Népal / octobre 2022. © RTBF

Les chiffres du Népal : 1700 travailleurs morts au Qatar en 10 ans

La seule aide financière qu’Urmila Lodh a reçue est venue du… Népal ! Il existe dans le pays un département spécifique chargé de suivre les ressortissants népalais qui vont travailler à l’étranger, tant ils sont nombreux. Le "Foreign employment board", c’est son nom, est aussi à la tête d’un fond qui permet de venir en aide aux familles qui perdent un proche parti travailler dans un autre pays.

Souvent les Népalais sont recrutés pour aller non seulement au Qatar, mais aussi en Arabie saoudite, ailleurs dans le Golfe ou en Malaisie. Rien qu’au Qatar, 300.000 Népalais sont présents actuellement pour travailleur selon ce département.

Le "Foreign employment board" du Népal compile aussi ses propres chiffres concernant les décès. Plus de 1700 travailleurs népalais sont morts au Qatar entre la mi-2010 et la mi-2020, tout secteur confondu, selon les statistiques de ce département. Or, en moyenne, près des trois quarts des travailleurs népalais au Qatar sont des ouvriers pas ou peu qualifiés et souvent actifs dans le secteur de la construction, du nettoyage ou de la sécurité.

Chacun de ces décès est-il directement lié au travail ? C’est évidemment impossible de le dire. Mais une chose est certaine. Derrière ces chiffres, aussi imprécis soient-ils, il y a de nombreuses familles endeuillées qui voudraient enfin trouver des réponses à leurs questions.

Des travailleurs étrangers du secteur de la construction dans les rues de Doha, Qatar / septembre 2022.
Des travailleurs étrangers du secteur de la construction dans les rues de Doha, Qatar / septembre 2022. © RTBF

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous