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Qatargate : doit-on réellement craindre la mise en garde du pays du Golfe d’entraver l’approvisionnement en gaz ?

© MichaelBW

Au cœur d’un scandale de corruption présumée qui fait trembler le Parlement européen depuis quelques jours, le Qatar a annoncé ce 18 décembre que les mesures européennes à son encontre auraient un "impact négatif" sur l’approvisionnement mondial en gaz.

En pleine crise énergétique et alors qu’un embargo européen sur le pétrole russe est entré en vigueur, les pays de l’Union européenne qui dépendent de plus en plus de cet État du Golfe doivent-ils craindre cette mise en garde ? À l’origine de l’enquête du Qatargate, la Belgique a-t-elle du souci à se faire pour son approvisionnement en gaz ?

Réel rapport de force ou un simple effet d’annonce pour dissuader les 27 de suspendre les titres d’accès des représentants d’intérêts qataris le temps de l’enquête ?

Le Qatar de plus en plus courtisé

Avant de tenter de répondre à ces questions, une remise en contexte s’impose. En 2021, l’Union européenne a importé 83% de son gaz naturel. Et pour remplacer les 155 milliards de m³ provenant de la Russie sur les 412 milliards de m³ consommés l’année dernière, les 27 misent sur les importations de gaz naturel liquéfié (GNL).

Avec les États-Unis, le Qatar est l’un des plus importants producteurs de gaz naturel liquéfié (GNL) au monde. Depuis la guerre en Ukraine, cet émirat du Moyen-Orient, qui fournit majoritairement la Chine, le Japon et la Corée du Sud, est ainsi de plus en plus courtisé par l’UE.

Au cours du premier semestre de 2022, le GNL a représenté 25,7% des importations en Union européenne, principalement en provenance des États-Unis, du Qatar et du Nigeria. Les autres fournisseurs de gaz sont la Russie (31,4%), la Norvège (22,7%), l’Algérie (10,7%) et d’autres pays (9,5%).

Si l’UE ne compte pas uniquement sur le Qatar pour être approvisionnée en gaz naturel liquéfié, l’annonce du pays du Golfe, ou plutôt la menace à peine cachée, a de quoi faire poser des questions pour l’avenir. D’autant qu’elle intervient alors que plusieurs accords en approvisionnement en GNL ont été convenus entre le Qatar et l’Allemagne (en novembre dernier pour une période de 15 ans, et ce dès 2026), et l’Italie (dès 2025 pour une période de 27 ans).

"L’Europe, ce n’est rien du tout pour le Qatar, c’est environ 20% des exportations annuelles du Qatar. Donc ils peuvent se permettre d’arrêter de nous vendre du gaz. Ça ne va pas changer grand-chose pour eux", prévient d’emblée ldocteur en sciences appliquées et ingénieur Samuel Furfari, tout en ajoutant que l’Europe ne dépend pas non plus énormément du Qatar.

Toutefois, le professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université libre de Bruxelles ne pense pas que le Qatar irait jusqu’à arrêter d’exporter en Europe. "Le Qatar n’a pas besoin de l’Europe, mais il y a la diplomatie qui joue. Ce serait vraiment très mal perçu par tout le monde en pleine crise énergétique."

Pour autant, Samuel Furfari appuie la nécessité de diversifier davantage les sources d’énergie. "Il peut arriver n’importe quoi, des ruptures diplomatiques, une guerre, n’importe quoi."

Un réel impact sur la Belgique ?

Ne disposant d’aucune source de production, la Belgique importe 100% de sa consommation en gaz naturel. "En 2021, 93,7% du gaz consommé en Belgique est entré via gazoduc", nous indique le SPF Economie. 67,1% provenaient de la Norvège, 16,8% des Pays-Bas (le gaz naturel qui vient des Pays-Bas n’est pas uniquement produit aux Pays-Bas, mais également en Norvège ou en Russie) et 6,4% de la Russie.

"Par ailleurs, 2% du gaz consommé ou stocké en Belgique est arrivé par bateau (sous forme de GNL) en provenance de Russie, et 3,8% en provenance du Qatar", complète le service public fédéral.

"De janvier à octobre 2022, le GNL arrivé à Zeebrugge par méthaniers provenait pour 44% de Russie, 36% du Qatar et 16% des Etats-Unis." Toutefois, ces derniers chiffres, plus récents certes, sont à interpréter avec précaution. En effet, ils représentent les pourcentages d’entrées sur le territoire, et non les imports physiques réels (ceux consommés uniquement par la Belgique).

Si les chiffres disponibles sur les imports physiques réels ne reflètent plus la situation actuelle, car ils n’ont pas été actualisés depuis la guerre en Ukraine, il est à noter que l’importation de gaz depuis le Qatar est et reste moindre à côté de celle de la Norvège. De cette manière, quand bien même le robinet qatari venait à se fermer, la Belgique aurait la capacité de s’en sortir grâce à ses autres sources de gaz naturel.

Par ailleurs, notre capacité d’importation de gaz naturel est actuellement supérieure à celle dont nous avons besoin. "Sur la capacité totale de gaz naturel qui peut être fournie à la Belgique via les pipelines norvégiens ou le terminal GNL, nous n’en avons besoin que d’un tiers pour approvisionner l’utilisateur final belge", toujours selon le SPF Economie.

En effet, le reste est revendu à d’autres pays européens, tels que le Luxembourg ou encore à l’Allemagne, depuis l’arrêt des importations de gaz russe via le Nord Stream 1. "Entre 2017 et 2021, en moyenne 56% du gaz entré sur le territoire belge a transité vers les pays voisins", peut-on lire sur le site du service public.

Pour Francesco Contino, professeur à l’École polytechnique de l’UCLouvain, il s’agit donc surtout d’un effet d’annonce. "Maintenant, il faut faire attention qu’il n’y ait pas que le Qatar qui fournisse du gaz. C’est un gros joueur pour l’instant. On en a beaucoup parlé avec la Coupe du Monde, mais il y a plein d’autres acteurs qui peuvent fournir du gaz naturel liquéfié. Je pense qu’il faut relativiser", relève-t-il.

Car pour lui, si l’Europe ne pèse pas aussi lourd que l’Asie sur le marché, le vieux continent "n’en reste pas moins un client". Francesco Contino invite ainsi à faire la part des choses "entre ce qui est dit publiquement dans la presse et ce qui se fait concrètement au niveau des contrats qui sont négociés actuellement".

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