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Economie

Quand des satellites sont guidés dans l’espace par un système belge

La Belgique n’a ni pétrole ni gaz mais elle a des cerveaux. Et cela lui permet notamment de jouer un rôle non négligeable dans le domaine aérospatial. Cela s’est encore vérifié ce vendredi soir avec le lancement à Cap Canaveral de plusieurs satellites dont un est équipé d’un système de guidage conçu par une start-up bruxelloise, Veoware Space. Fondée par deux ingénieurs en 2018, elle compte aujourd’hui 15 employés et le succès de ce vendredi lui permet d’envisager l’avenir avec appétit. Rencontre avec un de ses fondateurs. Tout a commencé dans le garage des parents.

C’est l’histoire de deux diplômés de l’ULiège qui rêvaient de concurrencer la Silicon valley

Ils se prénomment tous les deux Julien, mais ce n’est pas le principal point commun entre Julien Tallineau et Julien Demonty. Le premier raconte : "Nous sommes tous les deux ingénieurs en aérospatiale, sortis de l’Université de Liège en 2010. On s’est vite rendu compte que le domaine des petits satellites était en plein essor dans la Silicon valley californienne mais que l’Europe était à la traîne. Or, même si on peut les fabriquer dans une école ou dans un garage, ces petits satellites ont besoin d’équipements spécialisés, notamment pour les guider et les diriger de manière précise et rapide. Ces équipements existent pour les grosses structures, souvent inspirés du domaine militaire, mais personne ne les avait encore miniaturisés. On s’est dit : pourquoi pas nous ? C’est le créneau que nous avons développé : mettre au point un système de guidage de satellite qui soit petit, agile et pas cher."

Le premier satellite équipé d’un système mis au point par les deux Julien a été lancé ce vendredi soir depuis le site américain de Cap Canaveral par une fusée Space X d’Elon Musk. Un lancement qui représente aussi une mise en orbite pour la jeune société belge.

« Pour prendre des images précises de la Terre, un satellite doit réagir vite, sinon il loupe sa cible »

Mais quelle est donc la plus-value apportée par le système proposé par Veoware Space ? Pour comprendre, il faut lever les yeux et se transporter loin de la Terre : "Il y avait 40 satellites dans la fusée Space X, ils ont tous été déployés dans l’espace et l’un d’eux, un lituanien, était équipé de notre système de guidage, un système qui lui permet d’être plus agile, de se réorienter plus rapidement pour effectuer des tâches, par exemple réaliser des images. Il faut savoir qu’un satellite se déplace dans l’espace à une vitesse permanente de 8 kilomètres par seconde, c’est très rapide. Il a donc très peu de temps pour réagir s’il veut prendre des images au sol qui soient précises, par exemple des images de villes, de zones agricoles ou de sites de conflit. Bref, dès que le satellite aborde une zone digne d’intérêt et que sa mission est de prendre des images, il faut qu’il s’oriente rapidement pour ne pas manquer sa cible. S’il est trop lent à tourner sa tête à droite, à gauche, en bas ou en haut, il loupe son objectif et il est évidemment impossible de s’arrêter ou de revenir en arrière. Donc, en augmentant son agilité, sa capacité à tourner rapidement et de manière précise, notre système améliore l’efficacité des satellites. Et pour des opérateurs commerciaux, c’est capital puisque cela augmente la quantité et la qualité des images qu’ils pourront ensuite revendre. Cela booste aussi la communication avec les antennes au sol pour transmettre ces images et autres données. De ce fait, cela accélère les prises de décision qui en découlent. Bref, notre système fait gagner du temps et de l’argent à nos partenaires et à leurs propres clients."

« On a construit notre premier prototype dans le garage et avec les outils des parents »

Mais revenons en arrière un instant. Comment les élucubrations de deux jeunes diplômés sont-elles passées de l’idée à la réalité ? On s’en doute, explique Julien Tallineau, le chemin n’a pas été de tout repos. "Nous avions un job dans deux sociétés différentes, Julien à Safran Aero Boosters et moi à QinetiQ Space à Anvers. On a alors commencé à bricoler en dehors de nos heures de boulot, dans le garage et avec les outils de nos parents et on a créé nos premiers prototypes qui ne ressemblaient à rien. Après deux ans d’essais, on a franchi le cap en 2019, on a créé une boîte, Veoware Space, et on a été présenté notre projet à l’Agence spatiale européenne (ESA) et honnêtement, même s’il a fallu les convaincre, c’est grâce à eux que tout a vraiment démarré. Avec le contrat passé avec eux, on a pu recruter notre premier employé et peaufiner notre produit. On est ensuite allé démarcher des clients potentiels, on prenait l’avion, on s’incrustait dans les salles d’attente jusqu’au moment où quelqu’un acceptait qu’on lui présente notre projet. On est aussi allé assister à des conférences aux Etats-Unis pour récolter du feedback et cela a payé puisque l’ESA nous a signé un deuxième contrat, qu’on a recruté de nouveaux employés et que les premiers investissements privés ont misé de l’argent sur notre projet. Tout cela a abouti au lancement de vendredi."

La suite, c’est deux nouveaux vols en fin d’année, à 100.000 euros le vol

On a beau avoir conçu un système de guidage permettant de multiplier par 10 la rapidité avec laquelle un satellite peut manœuvrer en orbite, encore faut-il parvenir à convaincre les clients potentiels. Dans cette optique, le lancement de vendredi est un cap important pour Veoware Space. Julien Tallineau se met à rêver : "Le largage du satellite s’est bien passé, on peut donc dévoiler nos projets. Nous allons procéder à une levée de fonds pour financer deux autres vols qui auront lieu fin 2022 ou début 2023. Au début, nous devons investir, chaque vol nous coûte plus 100.000 euros mais une fois que la pompe sera amorcée, cela deviendra rentable. Notre système est vendu environ 50.000 euros pièce. Avec trois vols, cela devrait nous lancer pour de bon sur le marché. De plus, notre start-up a été sélectionnée par la Commission européenne, nous figurons parmi les 64 gagnants sur plus de 4000 candidats. L’avenir s’annonce bien."

A tel point que la jeune entreprise recrute actuellement. Forte de 15 personnes, elle cherche un développeur et vendeur ainsi qu’un CFO (chief financial officer) qui sera chargé de préparer sa prochaine levée de fonds. Avis aux amateurs !

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