Opéra

Quand la montagne se fait opéra

© © Suzanne Schwiertz

11 mars 2022 à 08:04Temps de lecture2 min
Par Nicolas Blanmont

Question à 100 points : dans quel livret d’opéra trouve-t-on la phrase "Pense aux röstis et à la soupe à l’orge !" ? Un opéra suisse, sans doute – et il n’y en a pas beaucoup. Plus précisément dans Eiger, opéra de Fabian Müller et Tim Krohn qui vient d’être commandé et créé par l’Opéra de Bienne et Soleure, petite maison dynamique du centre de la Suisse. C’est ce que crient les sauveteurs à Toni Kurz pour qu’il ne se laisse pas emporter par le froid, coincé qu’il est sur la face nord de l’Eiger.

L’Eiger, tous les alpinistes le connaissent : un sommet mythique des Alpes bernoises, dont la face nord, la plus raide et la plus difficile, ne fut vaincue qu’en 1938. Eiger – l’opéra – conte justement une des tentatives infructueuses, au cours de laquelle quatre alpinistes perdirent la vie deux ans plus tôt. Deux Allemands et deux Autrichiens – le nazisme et l’Anschluss sont discrètement évoqués en toile de fond – d’abord rivaux, puis alliés, mais en vain. Avec en plus deux sauveteurs, cela donne forcément un univers très masculin, même si Müller et Krohn ont ajouté le personnage de Liesl, la sœur d’un des alpinistes que l’on entend comme idéal féminin de son compagnon de cordée, et ont confié à une autre voix de soprano le rôle mystérieux d’esprit de la montagne.

Polytonale et assez mélodieuse, la partition de Müller se révèle bien écrite pour les chanteurs – avec des passages de voix parlées – et réussit, par une orchestration inventive malgré la taille restreinte des fosses des deux théâtres (une vingtaine de musiciens au plus), à donner une substance musicale à la montagne : sons, percussions, tenues de notes, l’Eiger est omniprésent même si on ne le voit jamais.

Car, et c’est là aussi une contrainte qu’il fallait résoudre, il ne pouvait être question de représenter sur scène la montagne, surtout à l’échelle des montagnards. La metteuse en scène Barbara David-Brüesch a donc eu la bonne idée de situer l’action dans… Un restaurant de montagne, copie de l’établissement qui fait vraiment face à la face nord de l’Eiger. Un restaurant aux parois lambrissées dont les planches de bois se détachent soudainement pour figurer les chutes de pierres et libèrent en même temps la vue sur une paroi de pierre, où des touristes délaissent leur fondue pour observer les évolutions des alpinistes qui escaladent les croisillons de bois ou même un empilement de tables et de chaises. L’action des uns et le regard des autres, l’extérieur et l’intérieur, le passé et le présent, le réel et le symbolique, le courage et le désespoir, la vie et la mort : tout se mélange harmonieusement dans Eiger, une heure vingt de musique à suspense dramatique.

Belle direction musicale de Riccardo Fiscato, et excellente distribution de chanteurs de la sphère germanique : le ténor Alexander Kelmbacher (Kurz), les barytons Robert Koller et Wolfgang Resch et la basse Jonathan Macker, ainsi que les sopranos Adi Denner et Natalia Pastrana. Et une nouvelle démonstration que l’opéra est un art d’aujourd’hui, capable de parler de tous les aspects du monde…

Compte rendu du spectacle à retrouver dans la soirée Opéra sur Musiq3 le samedi 12 mars à 20h.

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