Les Grenades

Quand les hommes sort(ai)ent pour baiser

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07 oct. 2022 à 16:23Temps de lecture6 min
Par Victor Lacôte*, une chronique pour Les Grenades

Cet article est le résumé d’un mémoire, ce travail de recherche universitaire est publié en partenariat avec le master Genre.

Les espaces de sexualité récréative entre hommes participent grandement, au fil de l’histoire, à la fabrication de la culture homosexuelle et des comportements de drague qui en résultent.

Le sauna gay a historiquement été bafoué et dénoncé, notamment à travers son assignation au VIH, mais aussi parce qu’il est encore aujourd’hui considéré au sein de l’opinion publique comme étant le théâtre d’une sexualité "sale", "violente" et "dangereuse". Les saunas gays, soit des espaces de sexualité récréative dits "humides", se superposent à la ville de manière invisible, tout en étant extrêmement étendus et multipliés.

Le stigmate anti-gay

Comme l’indique l’anthropologue et militante féministe américaine Gayle Rubin, d’après une étude sur les espaces de sexualité récréative dans les années 1960 à Chicago, les saunas gays sont des espaces quasi hétérotopiques, qu’il semble important de mettre en lumière aujourd’hui. Après avoir longtemps souffert du stigmate "anti-gay", ces espaces sont enfin considérés comme essentiels par la communauté, car ils permettent une forme d’"échappatoire" spatial et psychologique.

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En parallèle, et au sein du même contexte spatio-temporel, la psychologue Evelyn Hooker souligne également la place importante et centrale du "bar gay" parmi les institutions publiques de la vie sociale homosexuelle et observe ainsi la relation entre cette place et le stigmate anti-gay : "Parce que la plupart des homosexuels font tous les efforts pour cacher leur homosexualité au travail et auprès des hétérosexuels, les activités de la communauté correspondent largement aux temps de loisir et aux activités récréatives. Le plus important de ces lieux de rassemblement pour la communauté est le "bar gay" mais il existe aussi des bains de vapeur réservés presque exclusivement aux homosexuels, des rues, des parcs, des toilettes publiques, des plages, des salles de gym, des cafés ou des restaurants 'gays'".

Les conséquences de la pandémie

La pandémie du Covid-19 a entraîné la fermeture brutale des espaces de sexualité récréative. Les hommes clients ont ainsi dû composer avec des nouveaux espaces de rencontre et de réunion dématérialisés, soit un nouveau monde virtuel et donc de nouvelles formes de communication, de drague et de séduction. Les corps des hommes, bien que rarement érotisés, deviennent de réels outils de séduction et de sexualisation.

En effet, le développement des applications de rencontre et de chat/webcam numériques, à la manière des espaces de sexualité récréative, pousse la communauté gay à mettre en scène son corps. De ce fait, il est quasi exclusivement nécessaire, lors de ces rencontres en ligne, d’établir un portfolio, une iconographie érotisée ou hypersexualisée de son corps afin de pouvoir espérer séduire et intéresser l’autre.

L’outil webcam par exemple, qu’il soit usé à des fins vénales ou dans un simple but de communication érotique avec un partenaire, est révélateur du nouveau rapport des HsH ("Hommes pratiquant des rapports sexuels avec des hommes", d’après Sidaction, il s’agit d’un "sigle désignant tous les hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes, sans tenir compte du fait qu’ils se reconnaissent comme hétérosexuels, bisexuels ou homosexuels") à leur corps, mais aussi à la drague.

Ce système de surveillance par l’espace permet encore aujourd’hui, suite à la pandémie, de contrôler davantage la communauté et ses prétendus travers.

Si la ritualisation de la drague au sein des sphères homosexuelles a tendance à s’ancrer progressivement dans les comportements, elle va être grandement altérée par la numérisation de nos relations, rendant nos rapports à l’autre biaisés et fragilisés. La webcam agit alors sur les hommes comme un outil dépersonnalisant, un espace où leurs corps érotisés deviennent accessibles, instantanément présents et où un nouveau rapport aux sens s’instaure, notamment à l’ère du Covid-19 où l’espace environnant physique est stoppé, les temporalités sont dilatées et les fantasmes décuplés.

Surveillance

Pendant cette période de pandémie, les espaces de rencontres deviennent davantage informels et alternatifs. Par exemple, les lieux de cruising (qui signifie "drague") sont, en période de confinement, d’autant plus invisibles car davantage nocturnes. Alors que l’espace public en lui-même a muté en espace de l’infection, la nuit devient quant à elle un espace de subversion, du risque des corps, mais surtout un terrain de résistance.

Les HsH doivent en effet adapter leur rapport au territoire urbain afin de poursuivre leurs pratiques de drague physiquement, même lorsque celles-ci deviennent proscrites, contrôlées et surveillées. Cette politique du contrôle indirecte nous renvoie alors à celle effectuée en 1980 vis-à-vis de l’épidémie VIH, et notamment l’affaire Vincineau où les saunas étaient considérés comme des centres de transmission épidémiologique. Ce système de surveillance par l’espace permet encore aujourd’hui, suite à la pandémie, de contrôler davantage la communauté et ses prétendus travers.

Cette nouvelle politique de surveillance engendre également une politique de dénonciation et une nouvelle fois une forme d’homosexualisation de la déviance, de la transgression du non-respect des législations en vigueur. En effet, de nombreux médias ont récemment relayé la subversion et la transgression du confinement par les hommes homosexuels, se rejoignant secrètement chez eux ou dans des espaces de cruising adaptés, motivés par l’usage des applications de rencontres plus que jamais sollicitées. Même s’il s’agit d’une forme de réalité, cette politique stigmatise une nouvelle fois la communauté, alors que ces transgressions se perçoivent également chez les hétérosexuel·les.

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Cette période de pandémie mondiale nous incite à rationaliser notre présence au sein de l’espace public, à la légitimer. Cette politique de transgression traduit alors une certaine adrénaline, une volonté des HsH de se superposer à l’espace public afin de pouvoir vivre leurs sexualités pleinement. Cette gestion du risque par les HsH explique ainsi l’importance du maintien dans la ville des espaces de sexualité récréative, agissant comme espaces de refuge et de communion.

Les espaces de sexualité récréative virtuels et physiques qui autrefois se superposaient et s’articulaient successivement, vont donc, en période de crise, davantage se diviser et se singulariser. Alors même que les saunas gays sont proscrits, les HsH vont développer un nouveau rapport au risque, notamment au sein des lieux de cruising, pendant que l’espace virtuel va devenir un terrain dorénavant plus "safe" et légal. Ces hommes, en quête de rencontres sans lendemain, vont ainsi investir différentes strates spatiales physiques ou virtuelles, venant se superposer à une ville hétéronormative où les pratiques de drague HsH se ritualisent et se singularisent dans l’ombre.

Il est aujourd’hui important de mener une ethnographie approfondie au sein de ces univers sexographiques, dans le but d’augmenter les données d’enquête sur des pratiques de drague occultées.

*Victor Lacôte est un architecte queer protéiforme qui établit sa recherche autour des questions de l’érotisme, du militantisme et du rapport à la spatialité. Aujourd’hui il partage son temps entre son engagement pour l’association Ex Aequo, la conception de jeux de société queer, ainsi que des résidences artistiques. Son mémoire "Quand les hommes sort (ai) ent pour baiser, de la ritualisation des comportements de drague HsH aux terrains de chasse dématérialisés à l’ère du Covid-19" a été récompensé du prix du mémoire LGBTQI + François Delor en 2021. Il a été sollicité pour présenter ses recherches à l’Ecole Nationale d’architecture de Bretagne et a la Faculté d’architecture La Cambre Horta.

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