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Quand les rayons du soleil et les UV dégradent le musée Horta de Saint-Gilles

Benjamin Zurstrassen, le conservateur du Musée Horta de Saint-Gilles.

Une table dessinée en 1902 par Victor Horta pour l’Exposition internationale de Turin avant qu’il ne l’installe dans sa maison personnelle, devenue le musée Horta de Saint-Gilles. Dans la véranda, face à la lumière, après 120 ans ou presque d’exposition, ce mobilier souffre des rayons ultraviolets. "Cette table est un excellent exemple des dégradations que la lumière apporte sur le bois", explique Benjamin Zurstrassen, conservateur du musée sis rue Américaine.

Un vernis qui s’en va, une soie qui pâlit

Pointant du doigt les éléments critiques, celui-ci enchaîne. "On voit bien au niveau du plateau et du pied à quel point la lumière qui vient de la fenêtre de la véranda a déminéralisé et altéré le vernis." Néanmoins, pas question de déplacer la table car "c’est bien ici que la table se trouvait à l’origine. Reste à prendre les mesures nécessaires, à la fois pour la restaurer, à la fois aussi pour que les dégradations s’arrêtent."

La lumière du soleil en provenance du jardin a altéré l’aspect de la table, réalisée en 1902.
La couleur rouge de la toile en soie est altérée par la lumière venant de la véranda.

Avec ce nouvel ennemi que sont le soleil et ses rayons ultraviolets (UV), le musée Horta, bien classé non seulement en Région bruxelloise mais également au patrimoine mondial de l’Unesco, doit redoubler de vigilance. Car en marge de la table, une méridienne, des vitrines, des dressings ou encore des canapés perdent également de leur flamboyance.

"Ce canapé dans le fumoir", nous montre le conservateur, "a été réalisé par Horta en 1895. La partie supérieure du dossier a été altérée par la lumière. Tandis qu’une autre chaise réalisée également par Horta en 1895 et qui n’a pas été exposée à la lumière a conservé un vernis et une texture beaucoup plus fidèles à l’originale."

Retour dans la véranda : une toile en soie tissée à Lyon identique à celle d’origine, "si on la compare à d’autres soies comme celle du salon de musique, a pâli. Et pour donner un autre exemple, une gravure sur papier, toujours dans la véranda, est une reproduction. Si cela avait été l’originale, elle aurait déjà été altérée."

La pose de filtres à l’étude

Le niveau d’exposition à la lumière et aux UV se mesure en lux. "Un plein soleil, ciel bleu, c’est 500 lux. Le mobilier doit au maximum être exposé 150 lux. Pour un dessin ou du papier, c’est 50 lux."

Mais dans le Musée Horta, où la lumière pénètre généreusement, comme le souhaitait Horta, pour sublimer chaque détail, les valeurs dépassent souvent les 600 lux. C’est ce que rapporte une analyse de risques commandée par le musée. Le niveau d’exposition de la méridienne citée plus haut, installée dans la salle de bain donnant sur le jardin, peut atteindre les 3500 lux. Un voilage aux fenêtres permet d’atteindre les 1700 lux, ce qui reste encore excessif. "Les UV, c’est ce qu’il y a de plus nocif pour nos œuvres avec l’humidité et la chaleur."

Le canapé exposé à la lumière a pâli contrairement à la chaise à côté, elle aussi datant de 1895.
Autre exemple : le dressing. Malgré sa restauration, impossible de récupérer son éclat d’origine.
La méridienne à l’étage, dans la salle de bain, n’a plus le même aspect que lors de sa création.

On ne va pas plonger le musée dans le noir

Le niveau de protection de cette œuvre totale qu’est la maison personnelle de l’audacieux Horta où chaque départ d’escalier, papier peint, cadre, a été dessiné par le maître va devoir être rehaussé. L’exposition à la lumière doit être réduite au maximum sans pour autant plonger le lieu dans le noir et empêcher toute visite.

"Il faut rassurer le public. Le musée ne va pas devenir un lieu obscur", calme Benjamin Zustrassen, depuis l’escalier sous le lanterneau, élément central d’où rayonnent toutes les autres pièces de la maison.

Nous devons protéger le lieu sans le dénaturer

"Pour la maison Horta, on ne peut pas arriver aux mêmes standards de protection que dans un musée moderne. C’est impossible. Ce sont donc des problèmes complexes qui se posent à nous. Mais nous devons respecter le lieu, le protéger ainsi que ce qu’il abrite, sans le dénaturer."

Pas question de faire n’importe quoi. Les solutions déjà mises ou à mettre en place sont la rotation du mobilier, la pose de stores, le remplacement et la fermeture plus régulière des rideaux (comme le matin lorsque le musée est fermé et en soirée en été) ou encore la pose filtres UV sur les vitres "permettant de réduire le rayonnement ultraviolet nuisible de 95%. C’est la mesure la plus invisible mais la plus radicale". Reste un souci quand il faudra passer à l’application. Les châssis en bois, tracés par Horta, ne permettent pas tout.

Le lanterneau et les verres américains seront également protégés par des filtres UV.
Le lanterneau et les verres américains seront également protégés par des filtres UV. RTBF

"La fenêtre qui donne sur la véranda doit rester ouverte, c’est l’accès au jardin. C’est l’apport de lumière. Et en même temps, il faut empêcher les UV de dégrader le bois, la soie, le papier. Mais il y a une question inédite. Le découpage des fenêtres est complexe. Le verre est biseauté. Vous avez aussi quelques fois du plomb. Pour arriver à poser ses filtres, des recherches supplémentaires sont donc encore nécessaires. Mais la question qui est posée aussi est celle de savoir si ces filtres UV vont modifier la beauté de la lumière, pour qu’elle ne devienne pas verte. Ce serait fort dommage."

Des filtres seront également posés sur le lanterneau, pour protéger les verres américains de la lumère.

Casse-tête

Ces pistes ont en tout cas été avalisées par la Commission royale des Monuments et Sites (CRMS), gendarme du patrimoine. Elle rend un avis favorable sur, peut-on y lire, "le principe d’installation d’occultations supplémentaires devant certaines baies (voilage, rideaux et stores) pour autant que leur nature, leur aspect leur mode de pose s’intègrent adéquatement aux décors en place. Pour ce qui concerne la protection UV, la CRMS n’y est pas opposée mais elle conseille de poursuivre les recherches, via une étude fine pour chacune des pièces concernées, en considérant notamment la nature des vitrages en place (verre étiré, vitraux…), leur planéité et leurs formes géométriques, les qualités et les performances requises pour les protections UV, le degré de transmission de la lumière et de transparence, le "rendu de couleurs", l’impact visuel et éventuellement les propriétés de protection solaire." Bref : un casse-tête pour le conservateur du musée et ses équipes.

"La maison a eu la chance il y a quelques années de bénéficier d’une restauration exceptionnelle", rappelle Benjamin Zustrassen. "Aujourd’hui, notre enjeu, ce sont les collections que la maison abrite. Raison pour laquelle notre responsable des collections a réalisé une étude fouillée et approfondie sur les risques que courent les collections comme les visiteurs, la température et la lumière… Sur base de cette étude, une série de solutions seront mises en place pour atténuer les risques", en concertation et avec le soutien également d'Urban.brussels, l'administration bruxelloise de l'Urbanisme et du Patrimoine.

Le musée accueille chaque année quelque 60.000 visiteurs "dont 49% de Belges désormais selon les derniers chiffres". Début 2021, un illustre acteur américain, Brad Pitt, a d’ailleurs pu contempler en privé l’œuvre d’Horta.

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