Prix de l'énergie

Quelles solutions pour réduire nos factures d'énergies ? Analyse avec deux experts : "Réduisons notre consommation plutôt que de plafonner les prix"

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Il y a le feu, les prix de l’énergie flambent. Le gouvernement a donc décidé de jouer les pompiers : le Premier ministre a convoqué un codeco énergie ce mercredi. Il n’est pas dit qu’il en sortira déjà des actions concrètes, mais le Premier ministre en a déjà égrené une série. La ministre de l’Énergie aussi. L’attirail des hommes et femmes du feu est-il adéquat ? Nous passons en revue les différentes mesures évoquées avec un économiste, Etienne de Callataÿ, professeur d’économie à l’UNamur, et un professeur spécialisé en énergie à l’École polytechnique de l’UCLouvain, Francesco Contino.

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Plafonnement des prix de l’énergie

Le Premier ministre et la ministre de l’Energie se montrent favorables à un blocage des prix de l’énergie, ils souhaitent tous les deux que cela se fasse à un niveau européen. Tinne Van der Straeten estime même, sur RTL, qu’un plafonnement européen du prix du gaz pourrait "enlever immédiatement 770 euros par an de la facture".

Francesco Contino commence par une précision : il s’agit de plafonner les prix de l’électricité, pas de ceux du gaz. "On n’a pas la main sur le cours du gaz, c’est comme si je vous disais qu’allait plafonner le cours du pétrole, ce n’est pas possible !"

Le prix de l’électricité est fixé sur les marchés européens par le principe du "coût marginal". Pour expliquer ce mécanisme, le professeur de l’UCLouvain prend une image : "Imaginez que vous deviez, pour nourrir votre population, fournir de la farine. Chaque producteur qui produit de la farine a un prix de production différent : les très grands moulins ont un prix plancher, les moulins plus artisanaux ont des prix plus élevés. Mais, pour ne pas favoriser l’un ou l’autre, vous voulez faire payer à votre population le même prix pour toutes les farines. Pour que la farine artisanale reste rentable, vous établissez le prix en vous basant sur celui qui est plus cher.

C’est ainsi que cela fonctionne pour l’électricité, le prix est fixé en prenant comme référence l’unité qui le coût le plus élevé, et pour l’instant c’est le gaz. "Et donc, ce qu’on peut faire, c’est demander à ceux qui produisent de l’électricité avec du gaz et qui, par ailleurs, produisent aussi de l’électricité avec d’autres unités comme le nucléaire et l’éolien, de vendre à perte, ou de compenser la différence de coût, ça, c’est ce qui est fait en Espagne ou au Portugal.

Voilà pour les explications du mécanisme, mais la mesure est-elle opportune ? "Pour que cela fonctionne, précise Francesco Contino, il faut que la compensation soit interne au système énergétique. En Espagne ou au Portugal, ce sont les surprofits de certains acteurs qui sont reversés dans le mécanisme de compensation. Sinon, on risque de s’endetter encore plus pour compenser, on ne résout pas le problème.”

L’énergie doit être chère pour que nous changions nos comportements.

L’économiste Etienne de Callataÿ est quant à lui tout à fait contre un blocage des prix. "C’est une très mauvaise idée. L’énergie doit être chère pour que nous changions nos comportements. Sans ça, nous ne le faisons pas. Mais il faut évidemment des correctifs sociaux pour aider les personnes à faibles revenus à avoir accès à une consommation raisonnable de l’énergie."

C’est le prix du gaz qui va nous tuer.

Francesco Contino est d’accord sur l’idée qu’il faut d’abord réduire notre consommation, et il ajoute que le plafonnement n’est pas la solution, parce qu’en Belgique, "c’est le prix du gaz qui va nous tuer". "C’est le prix du gaz qui est le poste le plus important sur la facture. C’est une consommation qui est 4 à 5 fois plus importante en unités d’énergie que l’électricité."

 

Taxation des bénéfices excédentaires des entreprises énergétiques

La taxation des surprofits dans le secteur énergétique est une mesure "nécessaire", a déclaré Alexander De Croo. La ministre de l’Energie a déjà déposé un projet au gouvernement en ce sens, mais il n’a pas pu aboutir.

"C’est une bonne idée, approuve Etienne de Callataÿ. Et il y a la latitude qu’il faut pour le faire ici en Belgique." Sans attendre que les choses bougent au niveau européen. "N’exagérons pas la menace à la délocalisation qu’agitent un certain nombre d’organisations patronales. Je ne pense pas qu’Engie puisse partir de Belgique en emportant ses centrales sur le dos.”

C’est une bonne idée et il y a la latitude qu’il faut pour le faire ici en Belgique.

Francesco Contino ne désapprouve pas l’idée, mais il appelle à éviter de changer constamment les règles du jeu "comme on l’a fait pour le nucléaire". Selon lui, cela risque de décourager des investissements importants pour la transition énergétique, comme l’éolien ou le solaire. Il craint aussi des effets d’annonce : "Au final, combien cela pourrait-il représenter par ménage ?

 

 

Prolongation de Doel 3 et Tihange 2

À la fois pour la ministre fédérale de l’Energie et pour le Premier ministre, la fermeture de Doel 3 et de Tihange 2 est inévitable. Une réouverture, qu’appelaient de leurs vœux, ce samedi encore, les employés des centrales nucléaires belges, n’est pas réaliste. Mais le MR ne fait pas mystère de son désir de prolonger davantage que deux réacteurs. Et l’Open Vld Egbert Lachaert souhaite à tout le moins qu’il n’y ait pas d’agissements d’Engie qui rende l’arrêt de Doel 3 et Tihange 2 irréversible.

Pour le professeur spécialisé en énergie, le nucléaire, en tant qu’énergie à faible intensité de CO2, peut, dans l’absolu, être une aide, "mais pour le moment tout le nucléaire tourne, et ça ne nous empêche pas d’avoir des difficultés, donc ce n’est pas LA solution. Il n’y a d’ailleurs pas de solution magique."

 

Réduction de la consommation

La hausse des prix de l’énergie n’est pas près de s’arrêter, quelles que soient les mesures que l’on prenne pour essayer de la contenir, mieux vaut donc réduire notre consommation, c’est de toute façon indispensable pour la planète, disent en substance les deux experts.

Etienne de Callataÿ estime que le Codeco devrait décider d’une "myriade" de petites mesures, quitte à ce que ce soit des "mesurettes". L’économiste cite des exemples : la fin des écrans publicitaires dans l’espace public, la limitation du recours à la climatisation (en Espagne, elle ne peut pas être utilisée en dessous de 27 degrés), la limitation du chauffage à 19 degrés (comme en Espagne également), la limitation de la vitesse sur l’autoroute comme aux Pays-Bas, la réduction de l’éclairage urbain, l’interdiction -comme en France- de laisser la porte des magasins ouverte quand la climatisation ou le chauffage sont allumés, … "Il y a plein de choses à faire qu’on ne fait pas, ce serait un signal très important.”

Etienne de Callataÿ précise que les plus favorisés doivent être les premiers à agir : "Il faut que ce soit ceux qui ont les épaules les plus larges qui commencent à faire des efforts. Tout le monde doit agir mais le riche - l’amateur de jet privé et de jet ski - a une responsabilité particulière."

 

Prolongation des mesures

Le gouvernement a déjà pris des mesures, comme la réduction du taux de TVA à 6% sur le gaz et l’électricité, ou l’extension du tarif social. Ces mesures, qui ont déjà été prolongées, pourraient l’être encore.

Etienne de Callataÿ n’est pas un partisan de la réduction de la TVA, qui touche tout le monde indistinctement, et fait baisser les prix de l’énergie, qui, selon lui, on l’a dit, doit rester chère. D'après l'expert, l’extension du tarif social est "la moins mauvaise des mesures qui ont été prises ", mais, pour aider les bas revenus, il préférerait une subvention en argent. "Si vous donnez un tarif social à un cinquième de la population, c’est un cinquième de la population qui n’est pas incitée à réduire sa consommation. Le pauvre comme le riche doivent mettre un pull en hiver."

Ecolo, pour sa part, a plaidé ce dimanche justement pour l’élargissement et la pérennisation du tarif social. 

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