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Monde Afrique

Qu’est-ce que l’EACOP, ce projet d’oléoduc en Afrique de l’Est, considéré comme une "bombe climatique" ?

Murchison Falls national park, en Ouganda, où passera l’EACOP
06 juin 2022 à 14:39 - mise à jour 06 juin 2022 à 21:24Temps de lecture3 min
Par Adeline Louvigny, cartes par Cristian Abarca

EACOP, un projet pétrolier qui fait particulièrement parler de lui, sorte de symbole du combat de deux mondes : l’un encore accro à ses énergies fossiles (et les plantureux bénéfices de son exploitation), l’autre qui appelle à une justice climatique, sociale et environnementale.

1443 km de pétrole brut chauffé

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EACOP pour East Africa Crude Oil Pipeline : un oléoduc chauffé de pétrole brut, long de 1443 km, qui rejoindra la région du Lac Albert en Ouganda, où de nombreux puits de pétrole ont été découverts dans les années 2000, et le port Tanga en Tanzanie, bordant l’Océan indien. Un projet porté par le groupe français TotalEnergie, le chinois CNOOC (China National Offshore Oil Corporation), l’Uganda National Oil Company (UNOC) et le Tanzania Petroleum Development Corporation (TPDC).

1443 km, c’est la distance entre Bastogne et le talon de l’Italie, soit quasi toute la longueur de l’Europe centrale. Si l’on devait garder le tracé de cet oléoduc et le transposer en Europe : depuis Ostende, il traverserait la Flandre et le Hainaut, les Hauts-de-France, une partie du Grand Est via Reims, pour descendre vers la Bourgogne Franche Comté, pas loin de Besançon, franchir toute la Suisse d’ouest en est, et finir sa course dans la province italienne de Trente.

Bombe climatique

EACOP est considéré comme une "bombe climatique", soit un projet impliquant l’exploitation d’énergie fossile qui va largement entamer le budget CO2 qu’il reste à l’humanité pour ne pas dépasser le seuil des 1.5°C.

Une étude sortie tout récemment fait le point sur ces "bombes climatiques" sur la planète : elle a dénombré 425 projets d’énergie fossile qui ont le potentiel d’émettre plus d’1Gt de CO2, qu’ils soient déjà en cours de production ou annoncés (les données s’arrêtent à 2020). L’ensemble de ces projets a une capacité d’émission de 1182 Gt de CO2, soit plus du double de ce que l’on peut encore émettre pour espérer rester sous la barre des 1.5°C. Les projets n’impliquant que le pétrole (soit, pas le charbon ni le gaz) participeraient à hauteur de 646Gt de CO2.

Ces projets se développent en totale contradiction avec les recommandations du GIEC et de l’IEA, l’Agence internationale de l’Énergie, de stopper tout nouveau projet impliquant l’exploitation d’énergie fossile. D’où cette importante mobilisation des organisations environnementales françaises lors de la présentation, par TotalEnergie (porteur du projet EACOP), de son "plan climat" à ses actionnaires. Une fronde aussi menée au sein des actionnaires : neuf d’entre eux ont décidé de voter contre ce plan, qu’ils considèrent comme inadapté aux nécessités climatiques.

Dans ce plan, TotalEnergies prévoit en effet de consacrer 20% de ses investissements à la mise en production de nouvelles infrastructures pétrolières et gazières et l’exploration de gisements d’hydrocarbures, car la société anticipe une "forte augmentation de la production des hydrocarbures sur 2019-2030”. L’engagement de neutralité carbone d’ici 2050, et de réduire de plus de 30% par rapport à 2015, les émissions dégagées par les produits pétroliers qu’elle vend, n’est pas suffisant, selon ces actionnaires (minoritaires) et les organismes de protection de l’environnement.

Activistes climatiques lors de l’AG des actionnaires de TotalEnergies le 25 mai 2022
Activistes climatiques lors de l’AG des actionnaires de TotalEnergies le 25 mai 2022 AFP or licensors

Accaparement des terres et destruction de la biodiversité

Mais au-delà des émissions de gaz à effet de serre, la construction de ce pipeline, et de toute l’infrastructure liée, est aussi une menace pour les populations et les écosystèmes des régions qu’il traverse. Plus de 400 villages et 14.000 foyers sont potentiellement touchés par ce projet, et malgré l’assurance des firmes pétrolières d’offrir des compensations aux pertes de revenus liées à l’accaparement des terres, plusieurs rapports font état d’un risque d’atteinte aux droits humains. Six ONG françaises ont d’ailleurs poursuivi TotalEnergie en justice sur ce point en 2020 (l’affaire est toujours en cours).

De nombreux écosystèmes riches en biodiversité seront traversés par l’oléoduc, comme le Murchison Falls National Park en Ouganda, plusieurs forêts, zones humides, et même des récifs coralliens sur la côte Tanzanienne. La vie des espèces, et des humains, vivant dans ces milieux sera profondément affectée par ce projet pétrolier. Si officiellement, TotalEnergie se dit conscient de ces menaces, et de faire en toute transparence le maximum pour préserver ces communautés, les activistes climatiques et environnementaux continuent de considérer que la firme française n’en fait pas assez.

 

Preuve que ce chantier à 10 milliards de dollars soulève de nombreux questionnements, toute une série de banques, françaises et étrangères, ont décidé de ne pas soutenir TotalEnergies dans ce projet. Même s’il accuse un retard de plusieurs années (sa construction était prévue pour 2016, son aboutissement est maintenant attendu pour 2025), l’Ouganda, la Tanzanie, TotalEnergies et CNOOC continuent leur collaboration : en février dernier, le FID (Final Investment Decision) a été finalement signé entre les parties. Les ONG espèrent encore pouvoir faire pression pour annuler ce projet, qu’ils décrivent eux-mêmes comme "climaticide".

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