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Questions de Principes (épisode 1) : le libéralisme, un courant politique révolutionnaire ?

Questions de principes

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22 août 2022 à 07:48 - mise à jour 22 août 2022 à 07:57Temps de lecture6 min
Par Kevin Dero, sur base d'une séquence de Bertrand Henne

Qu’est-ce qui différencie les partis politiques francophones ? Pour répondre à cette question en apparence simpliste, Bertrand Henne s’est penché sur la doctrine. Et a interrogé deux philosophes : Philippe Van Parijs, professeur de pensée politique à l’UCLouvain et Jean-Yves Pranchère, qui enseigne la théorie politique à l’ULB. Ce lundi, le premier épisode de la série est consacré au libéralisme. Quels partis belges peuvent se prétendre libéraux ? Quels liens peuvent être établis entre libéralisme et conservatisme, libéralisme et capitalisme ? Qu’est-ce que le libéralisme de gauche ? Comment les idées " libérales " ont-elles évolué en Belgique ? C’est ce à quoi nous allons tenter de répondre par ce petit cours de pensée politique.

Deux partis bien connus

En Belgique francophone, deux grands partis se réclament de ce courant de pensée politique. À savoir le MR et Défi.

Logo du MR et de Défi
Logo du MR et de Défi BELGA

La genèse

D’où vient le libéralisme ?

Le courant du libéralisme vient de la revendication politique des droits individuels contre… les états.

"À partir du milieu du XIXe siècle, ce qui se revendique de manière explicite, y compris lors de l’indépendance de la Belgique, c’était la lutte contre l’Ancien Régime"? explique Philippe Van Parijs. L’Ancien Régime était pour les esprits de l’époque, synonyme d’oppression religieuse, d’oppression politique, de traditionalisme, de conservatisme. "Donc le libéralisme consistait à défendre la liberté individuelle et à essayer de protéger cette liberté individuelle par la reconnaissance officielle, constitutionnelle, d’un certain nombre de droits fondamentaux".

Le libéralisme consistait à défendre la liberté individuelle

1789

Jean-Yves Pranchère a une pensée différente. Selon lui, si on définit le libéralisme ainsi, presque tous les partis peuvent se ranger derrière cette étiquette. Pour le philosophe, le libéralisme découle d’un héritage tout particulier. Celui de la Révolution française : "je proposerais de définir le libéralisme au sens où il s’est défini quand il est apparu. C’est-à-dire après 1789 avec des auteurs comme Benjamin Constant et Germaine de Staël. De le définir comme ce mouvement qui hérite de la Révolution française (autrement dit, accepte l’affirmation de certaines libertés fondamentales qui doivent être garanties aux individualités et/ou à la société civile face à l’Etat) et qui donc refuse toutes les embardées sociales – et terroristes — de la Révolution française". Un courant qui se définirait dès le début, donc par à la fois une acceptation de la dimension libérale de la Révolution, mais aussi une méfiance devant… une extension démesurée de la démocratie.

Autrement dit, le libéralisme serait ce courant qui se revendiquerait garants des Droits de l’Homme et du Citoyen (dans la ligne de la Révolution française) et à l’inverse n’accepterait pas les avancées sociales menées au nom de l’Etat (donc anti-Révolution française dans ce cas).

Un peu d’histoire politique…

"Ce qui est important à comprendre pour comprendre le libéralisme d’aujourd’hui (en Belgique et ailleurs), c’est de voir que ce libéralisme s’est d’abord opposé avant tout au conservatisme", souligne Philippe Van Parijs. Dans nos régions, c’était donc les Libéraux contre les Catholiques. Ensuite, cela s’est mué en libéralisme contre le socialisme. Un contraste d’un autre ordre. Le Libéralisme, à ses débuts opposé à une certaine "tradition" (Monarchie, Eglise…) va petit à petit, à partir de la fin du XIXe siècle, lutter pour la défense du capital en général (y compris celui des petits commerçants) contre le travail organisé par les syndicats.

Ce libéralisme s’est d’abord opposé avant tout au conservatisme

Droits vs Marché

Deux traits significatifs de la notion de libéralisme sont ici mis en lumière : un courant qui défend des droits et le marché. Un libéralisme politique et un libéralisme économique.

Ce n’est pas si dichotomique que cela, car le libre marché peut être vu pour un droit. Le droit d’entreprendre, notamment. Mais libéralisme économique et politique sont aussi en tension, parce que parfois "Le marché libre" réduit les droits. C’est cette tension qui explique la diversité, énorme, qui existe au sein du courant libéral.

Le professeur de théorie politique à l’ULB, Jean-Yves Pranchère, nous donne une autre vision : "une distinction plus forte que celle du libéralisme économique et du libéralisme politique. Mais plutôt distinguer un libéralisme des Droits (bâti sur la réquisition inconditionnelle d’un certain nombre de droits fondamentaux), qui insiste donc sur l’égalité des droits individuels et un libéralisme du moindre gouvernement". Ce dernier se fonderait sur la capacité autorégulatrice de la société civile et la nécessité d’une faible intervention de l’Etat. Ce libéralisme-là accepterait donc, selon Jean-Yves Pranchère, des formes peu démocratiques, comme les pensées de Frédéric Hayek, ou le néolibéralisme. Cette distinction entre libéralismes a été théorisée par Michel Foucault.

Le grand écart

En effet, ce qui frappe dans le libéralisme, comme le souligne Bertrand Henne, c’est qu’on peut y retrouver des penseurs, comme Friedrich Hayek, prônant le marché libre (donc le moins d’Etat possible) ou John Rawls, qui, au nom des droits individuels, prône un libéralisme égalitaire (avec un état ayant un rôle redistributif très fort). Mais, s’interroge Bertrand Henne, "est-ce que ces penseurs ont encore quelque chose en commun ?"

"Ce qu’Hayek et Rawls ont en commun" analyse Philippe Van Parijs, "c’est l’importance cruciale des libertés fondamentales. Ce que Rawls reproche aux néolibéraux – à l’approche dite 'libertarienne' aux USA - c’est de ne se préoccuper que de cette liberté purement formelle en ignorant les conditions réelles d’exercices de ces différentes libertés". On peut donc être libéral et penser que l’Etat peut redistribuer les richesses au nom de l’égalité des droits. Ça, ça s’appelle le libéralisme de gauche.

A contrario, on peut croire que l’Etat ne doit rien redistribuer du tout au nom de la liberté. Nous sommes là face au libéralisme de droite.

Voilà pourquoi le libéralisme suscite tant de débats.

Les défis à venir

Comment les philosophes voient l’avenir du libéralisme ? Bertrand Henne leur a donc demandé le principal défi futur pour ce courant de pensée. Pour Philippe Van Parijs, "la difficulté pour le libéralisme c’est que tout libéral doit se rendre compte qu’on ne peut pas laisser fonctionner le marché sans contraintes importantes". Beaucoup de libéraux se rendent donc compte que la société doit faire face à des problèmes de redistribution des richesses, de pauvreté, de précarité, voire même "de survie de l’espèce humaine". "Par conséquent, un libéral 'intelligent', qui a les yeux en face des trous, doit se rendre compte que la liberté d’entreprendre, la liberté du marché doit être limitée de multiples manières". Ce sont donc des compromis qui seront difficiles à faire pour les personnes libérales. Pour Philippe Van Parijs, le grand défi libéral, c’est donc le marché face à l’écologie.

Tout libéral doit se rendre compte qu’on ne peut pas laisser fonctionner le marché sans contraintes importantes 

 

Jean-Yves Pranchère, lui, a une autre vision : "le principal défi pour le libéralisme, paradoxalement, c’est de rester libéral. De ne pas basculer dans une forme d’'illibéralisme'. Le danger qui se présente ici est que la rationalité du marché en vienne à se retourner contre l’idée de droits fondamentaux de l’individu. Que les droits fondamentaux soient pensés comme un capital échangeable et négociable. Et donc que la dimension démocratique du libéralisme se perde".

Une espèce de "libéralisme cannibale" qui serait un danger pour le professeur de l’ULB. "On pourrait dire 'la société civile est réduite au marché, les droits de l’individu sont réduits à des biens marchands et échangeables'. À ce moment-là, le libéralisme se perdrait dans le capitalisme".

Pour Jean-Yves Pranchère, le défi principal est que le libéralisme reste démocratique.

Le principal défi pour le libéralisme, paradoxalement, c’est de rester libéral

Précisons que les deux philosophes interviewés ont livré leur pensée sur le libéralisme en général – comme une question de principe —, et pas le libéralisme spécifique au MR et à Défi en particulier. Il s’agit là d’une autre question, et c’est à vous de vous forger une opinion. En toute liberté.

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