Entrez sans frapper

Quiproquo à 'Ouistreham', en immersion entre mensonge et vérité

© Cinéart

L’adaptation au cinéma du livre de Florence Aubenas, ‘Sur les quais de Ouistreham’ par Emmanuel Carrère propose une plongée dans le secteur du nettoyage. Le ressort dramatique du film repose sur une usurpation d’identité. Dans le livre, qui date de 2010, une journaliste se fait passer pour une demandeuse d’emploi pour pouvoir étudier au plus près les conditions de travail de ces ‘invisibles’, les agents de propreté qui interviennent loin des regards.

Dans le film 'Ouistreham', Marianne est romancière, et après avoir intégré une équipe de nettoyage sur un ferry, elle se lie d’amitié avec Christelle, une jeune travailleuse qui tente de se débrouiller dans la vie. Mais que vaut cette amitié basée sur un faux-semblant ? Et quelles seront les conséquences si les masques tombent ?

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En immersion, entre mensonge et vérité

La situation fictive du film se fait l’écho du principe journalistique de l’immersion. Pour enquêter au plus près, le journaliste, ou la romancière dans ce cas-ci, endosse la personnalité qui lui permettra d’expérimenter une situation. Cela peut être annoncé, ou gardé secret. Dans ce cas, quelle est la légitimité de cette ruse, comment rechercher la vérité au départ d’un mensonge ? Le but recherché est de donner la voix aux personnes de l’ombre, la méthode employée travestit une femme riche en pauvre, pour susciter une prise de conscience.

Quiproquo à 'Ouistreham', un ressort dramatique bien rodé

Ce procédé est un classique des plus grandes œuvres théâtrales, dès l’antiquité en Grèce. Etymologiquement, le mot 'personnage’vient de ‘persona’ en latin et veut dire ‘masque de théâtre’, ‘rôle’. On distingue les personnages en fonction des éléments suivants : le nom, que certains dramaturges volontairement ne donnent pas, l’âge (jeunesse, vieillesse, âge mûr), le sexe, le rang social et le pouvoir. A chacune de ces identités correspond un caractère.

L’usurpation d’identité est donc un ressort dramatique couramment utilisé. C’est le quiproquo, littéralement ‘une chose pour une autre’, une situation de méprise qui fait prendre un personnage pour ce qu’il n’est pas. Le spectateur connaît la vérité, quand les personnages fictifs sont eux leurrés.

Où les maîtres deviennent des valets, et les valets se font passer pour des maîtres

La troupe de la Comédie Française interprète Molière

Cette astuce apparaît dans de nombreuses œuvres : ‘La Marmite’ et ‘Les Ménechmes’ de Plaute, chez Marivaux avec ‘Jeux de l’amour et du hasard’, Molière l’emploie très souvent comme ressort comique avec par exemple ‘Le bourgeois gentilhomme', ‘L’école des femmes’, ‘Le malade imaginaire’. Shakespeare avec ‘La Comédie des erreurs’, ‘Le malentendu’ de Camus, ‘Trois hommes dans la neige’ de Erich Kästner en sont quelques exemples.

Il est souvent question de dénoncer la pression du rang social. Où les maîtres deviennent des valets, et les valets se font passer pour des maîtres. Ce qui nous ramène au film ‘Ouistreham’, l’échange de la condition sociale pour démontrer la lutte des classes.

Le romancier Emmanuel Carrère adapte la journaliste Florence Aubenas

Le livre de Florence Aubenas, si c’était un film, ce serait un documentaire. Il s’agissait d’en faire une fiction, c’est-à-dire de ramener des enjeux dramatiques qui ne sont pas dans le livre, et qui n’avaient pas de raison d’y être.

C’est Juliette Binoche qui a convaincu l’auteure Florence Aubenas d’adapter son livre au cinéma. En concertation, le nom d’Emmanuel Carrère a été choisi pour la réalisation. Un romancier adapte un autre écrivain. Dans son entretien pour 'Entrez sans frapper', il nous explique comment il est passé du témoignage à la fiction.

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Comment Juliette Binoche a approché le rôle de Marianne

Juliette Binoche interprète Marianne, la romancière. Elle voit un parallèle entre son travail d’interprétation comme actrice et l’approche de Florence Aubenas.

'Comme acteur on est parfois journaliste. Parce qu’on s’approche au plus près des personnes que l’on doit interpréter. Le fait que Florence Aubenas ait décidé d’aller dans le monde du ménage pour voir combien de temps ça allait mettre pour avoir un CDI, j’ai trouvé vraiment que c’était proche de ce que l’acteur peut vivre. Mais évidemment le sujet principal est de parler des 'invisibles', des personnes qui font un service inouï, et qu’on ne voit pas, qu’on ne regarde pas."


Retrouvez Juliette Binoche interviewée par Hugues Dayez


 

Carrère a tiré le récit vers la fiction. Une des conditions pour qu’il accepte cette adaptation a été de tourner avec des comédiens non-professionnels. A la recherche de la vérité. Emmanuel Carrère explique : "C’était l’enjeu de la réussite du film. Il y a eu un très long travail de casting puis six mois de travail (de préparation) avec ces acteurs et actrices. Juliette Binoche est arrivée au début du tournage, c’était voulu par elle et par moi. C’était vraiment le moment de vérité. Parce qu’évidemment ces femmes sont des femmes de ménage, il y avait une appréhension pour le démarrage, […] En termes de relations humaines, tout s’est passé très bien et même assez joyeusement. […] Le langage improvisé a participé à la richesse des dialogues."

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Le film 'Ouistreham' offre donc deux niveaux de lecture, la mise en lumière du travail peu valorisé de certains travailleurs essentiels au bon fonctionnement de la société, et le conflit psychologique entre les deux protagonistes dans cette situation de trahison.

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