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Chronique littérature

"Raconter la nuit", François Emmanuel au sommet de son art dans ce roman d’amour et de guerre

"Raconter la nuit", François Emmanuel au sommet de son art dans ce roman d’amour et de guerre
07 avr. 2022 à 08:543 min
Par Sophie Creuz

"Raconter la nuit", c’est le titre du nouveau roman de François Emmanuel qui paraît aux éditions du Seuil. Raconter la nuit, entrer dans l’ombre d’un récit, c’est exactement ce qu’accomplit, de livre en livre, François Emmanuel, auteur de très nombreux romans, nouvelles et pièces de théâtre.

Chronique littérature

"Raconter la nuit" de François Emmanuel paraît aux éditions du Seuil.

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Les titres de ces ouvrages révèlent assez bien son univers, "Jours de tremblement", "Les murmurantes", "Les consolantes", "L’enlacement"…

François Emmanuel, qui fut longtemps psychiatre, a une longue pratique de l’écoute mais dans ses écrits, c’est en dedans qu’il écoute.

Et si l’auteur nous dit que le roman est un huis clos, ce n’est pas tout à fait vrai, puisqu’il nous fera voyager dans le souvenir de son personnage et dans une ville où quelque chose s’est passé, une douleur, autour de laquelle le roman se construit.

Ecouter les voix intérieures des personnages

Mais commençons par le début, le narrateur, qui est critique d’art, est invité par une femme à venir à Guissény en Bretagne, regarder dans l’œuvre de son père ce qui vaut la peine d’être exposé et conservé.

Cette femme vit avec sa sœur jumelle, Jelena, une photographe, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, et semble incapable de renouer avec la vie.

Quelque chose la retient ailleurs, dans un passé que le narrateur, troublé par Jelena, va entreprendre de redécouvrir avec elle, à sa demande, et malgré elle, tant elle semble réticente ou incapable de s’en extraire. Ce qui nous ramène à Sarajevo, lorsque la ville subissait la guerre, était encerclée, bombardée, avec un écho terrible à l’actualité.

Jelena était allée à Sarajevo en tant que photographe, peut-être parce que son père d’origine serbe, tenait un discours nationaliste insoutenable.

François Emmanuel excelle à faire entendre, non pas le réalisme et la cruauté des images, mais l’empreinte blessée qui demeure dans les murs, dans les corps, qui assiège la mémoire.

Il écoute véritablement ses personnages… C’est un sourcier, qui prend son temps pour faire advenir des profondeurs les voix assourdies, balbutiantes. Celle de cette femme en particulier, malmenée par le regard que son père portait sur elle, qui la fixait dans ses toiles à un âge d’enfant.

Là, déjà, elle était assignée, enclavée, comme elle le sera plus tard à Sarajevo.

Des thèmes chers à François Emmanuel, travaillés avec une subtilité renouvelée

Et si dans ce livre-ci on retrouve tous les thèmes que travaille François Emmanuel : cette parole étouffée, ces corps diaphanes qui semblent flotter au-dessus d’eux-mêmes, ces feulements de la mémoire, ces jeux de miroirs, ces femmes désirées, désirantes, belles passeuses au visage impénétrable ; il les travaille avec une subtilité renouvelée pour tisser une somptueuse matière littéraire, d’une exceptionnelle maîtrise et beauté.

Il a ce talent de se tenir sur le seuil, d’entrouvrir une porte pour laisser pénétrer un clair-obscur intriguant. Il construit véritablement une scénographie, qui convoque des sonorités, des points de fuite, des détails, plus éloquents que des confessions.

Il travaille à la manière d’un sculpteur ou d’un peintre, sur le repentir, sur les traces effacées, recouvertes, qui chez lui donnent lieu un matériau fascinant, presque à une bande sonore avec ses chevauchements, ses silences, ces bruissements, ces cloches intermittentes qui tintent dans le lointain.

Une guerre qui nous ramène à celle d’aujourd’hui

Atroce, avec ces mutilations de la vérité et des corps, ces éclats d’obus qui resteront dans la chair et dans l’âme. Ce dont nous parle ce roman, qu’on défroisse avec précaution.

Et pourtant, c’est une histoire tendue vers la lumière. Jusque dans les caves de Sarajevo où, comme en Ukraine, des artistes se mettent à l’abri avec de grands textes, ou des chants profonds. A sauver eux aussi. Ces pages-ci, infiniment respectueuses, conservent aussi ces instants-là.

François Emmanuel a ce talent de ne pas venir en surplomb, rassembler, révéler et conclure. Au contraire, il se tient en bord du récit, à l’orée de l’autre, et nous permet de progresser vers l’incertain, avec ses personnages.

Et le regard qu’il pose sur cette femme, sur Jelena, dans sa maison en bord de mer, est d’une infinie douceur, il l’accompagne vers une reprise, vers un au-delà d’elle-même, que nous entrevoyons, presque par-dessus son épaule.

"Raconter la nuit" de François Emmanuel parait aux éditions du Seuil.

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