Le mug

Raphaël Enthoven : "On est toujours l'enfant qui prend des coups"

Raphaël Enthoven publie Le Temps gagné aux Editions de l’Observatoire.

© JOEL SAGET - AFP

04 sept. 2020 à 06:02 - mise à jour 04 sept. 2020 à 06:03Temps de lecture4 min
Par RTBF La Première

Raphaël Enthoven publie Le Temps gagné aux Editions de l’Observatoire. Dans cette confession d’un enfant du XXe siècle, entre l’épreuve de la violence et la découverte du courage, il raconte la jeunesse, les amours, les combats, la liberté conquise. Et ressuscite un monde perdu. Il est l’invité du Mug.

Raphaël Enthoven crée l’événement avec cette autobiographie où l’on croise, sous un jour plutôt cru, des personnalités difficilement non identifiables, mais aussi Rocky Balboa ou la Comtesse de Ségur. Chaque chapitre est le point de départ de réflexions philosophiques plus terre à terre. Le titre Le Temps gagné est un petit clin d’oeil à Proust, auquel il a consacré Le dictionnaire amoureux de Marcel Proust, écrit avec son père Jean-Paul Enthoven.
 

Un livre qui fait parler de lui

Le livre est l’occasion pour Raphaël Enthoven de renvoyer l’ascenseur à des personnalités qui l’ont fait souffrir et que l’on peut reconnaître. Il suscite de nombreuses réactions.

"Je savais que le livre ferait parler de lui pour de mauvaises raisons. Quand vous racontez votre vie et que votre vie croise des gens que d’autres peuvent identifier, et que vous essayez de le faire aussi honnêtement que possible, inévitablement on va être tenté d’écraser votre livre derrière la gueule des protagonistes. On pouvait s’y attendre, mais ce n’est parce qu’on s’attend à quelque chose que ça ne vous surprend pas quand ça arrive.

On reste quand même surpris par l’épaisseur du malentendu et la façon, d’un côté, dont certains veulent y voir un cloaque, un déchet, et d’autres, un roman qui les touche et qui rappelle leurs propres années. Je pense qu’ils ont raison tous les deux."
 

Un souci d’honnêteté

Raphaël Enthoven lui-même a été le personnage malgré lui de "Rien de grave", un récit particulièrement gratiné écrit par Justine Lévy, son ex-épouse, en 2004.

"Quand pendant 15 ans, des gens que vous ne connaissez pas et qui eux prétendent vous connaître, vous regardent avec un air sévère et condamnent vos crimes, en brandissant un livre qui prétend les raconter, au bout d’un moment, il se peut qu’au bout de 15 ans, ça vous énerve un peu et qu’à l’instant où vous-même, dans le récit de votre vie, vous croisiez les épisodes en question, vous soyez porté par une forme de rancune."

Mais c’est assez secondaire dans sa démarche, poursuit-il. L’intention, si intention il y a, n’était pas celle-là. Elle était d’être aussi honnête que possible dans la construction du récit qui conduit d’une enfance malheureuse au plus grand bonheur qui soit.
 


On est toujours l’enfant qui prend des coups

Le livre est consacré principalement à son enfance, à son adolescence. On y découvre que son beau-père levait régulièrement la main sur lui et l’humiliait.

"Les coups que je recevais étaient vécus par moi comme la juste sanction d’un comportement indigne. […] S’installe à ce moment-là un rapport profondément déséquilibré entre un enfant et quelqu’un de mille fois plus fort que lui, qui le déteste mais qui fait passer cette détestation pour l’application de la loi. Et pour se défaire de ça, vous êtes obligé de rendre les coups."

Il ne s’agit pas de règlement de comptes, qui donne le sentiment d’une vengeance froide. "Or ce n’est pas que ça. On a toujours l’âge qu’on avait quand, enfant, on prenait des coups sur la tête. C’est un âge qu’on ne quitte jamais. […] On est toujours l’enfant qui prend des coups. De sorte que, quand vous rendez les coups, même trente ans plus tard, vous vous défendez. Vous ne réglez pas des comptes."

Il y avait une vraie malveillance, de la part de ce pédopsychiatre. "La difficulté quand on est enfant, c’est de vivre la malveillance d’un géant comme une mauvaise passion. On ne peut pas penser que les tuteurs soient faillibles, on n’a pas les moyens quand on est petit."

 

Le personnage principal du livre, ce sont les années 80

"Je suis un enfant des années 80. C’est mon alphabet, c’est mon lexique. Et c’est aussi, je crois, une époque dont la particularité est qu’elle est aussi éloignée de nous aujourd’hui que l’était le néolithique du Moyen Âge.

L’arrivée du numérique a créé une rupture telle qu’en somme, tous les événements que je décris, se produisant avant l’an 2000, ont en commun d’être argentiques. Et de supposer, pour exister ou pour demeurer dans l’écriture, d’être captés par une mémoire qui est une mémoire humaine. […]

La mémoire peut s’atrophier quand on a plein d’outils enregistreurs. Dans les années 80, on n’avait pas ça, donc j’ai dû faire appel à un outil qui aujourd’hui est un outil obsolète, qui est une mémoire d’archiviste."
 

Mémoire ou imagination ?

"Ce sont des souvenirs, mais vous ne pouvez pas raconter vos souvenirs sans les fabriquer, sans les refabriquer, sans les revisiter, sans en donner votre version, ni même les agencer de certaine manière selon le sens que vous leur trouvez. C’est en cela que j’ai écrit un roman.

Tout ce que je raconte est vrai, entre guillemets, mais la façon dont je le raconte, dont je le décris, dont j’agence les choses, relève à mon avis du romanesque."

Raphaël Enthoven aimerait que, sur un malentendu, une personne achète le livre pour combler le voyeurisme en lui et s’aperçoive qu’il lui faut quand même lire 360 pages avant d’arriver au truc un peu crade. "Dans l’intervalle, il se peut qu’il se dise que, peut-être, il a affaire à autre chose qu’à une simple querelle mondaine."


Mon image n’a rien à voir avec moi

Personne n’a la maîtrise de son image, affirme Raphaël Enthoven.

"Quand vous êtes une personne publique ou semi-publique, vous faites de la part des gens qui vous connaissent l’objet d’un désir. Vous êtes d’une certaine manière la création de leur désir. C’est là que l’image naît. On a envie de penser quelque chose de vous et on prélève dans ce vous dites les choses qui vont dans ce sens et c’est comme ça que l’image apparaît. […]

J’ai été très sensible au fait qu’une image s’autonomise assez rapidement. […] Mon image n’a rien à voir avec moi. Je la croise de temps en temps au détour d’un journal ou à la terrasse d’un café. Mais ce n’est pas moi. Je ne le déplore pas, je le dis pour m’en amuser. […] Vous vous apercevez que vous avez donné le jour à un être de roman."

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Suivez l’intégralité de l’entretien ici, dans Le Mug

Et écoutez aussi Raphaël Enthoven dans Et dieu dans tout ça ?

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