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RDC : un couple de scientifiques belges au chevet des gorilles de Grauer en danger critique d’extinction

Constance Fastré & Frederik Van de Perre au chevet des gorilles de Grauer, dans la forêt de Nkuba en RDC
23 mars 2021 à 06:00Temps de lecture5 min
Par Africa Gordillo

Les deux scientifiques belges Constance Fastré et Frederik Van de Perre participent à un vaste projet de conservation des gorilles de la Fondation Dian Fossey dans la forêt tropicale de Nkuba en République démocratique du Congo, avec l’aide des communautés locales. Un rêve d’enfant se réalise pour ce couple pas ordinaire passionné d’animaux, de biodiversité et bien décidé à vivre l’aventure à deux.

Une passion commune

"Rater est la meilleure chose qui me soit arrivée." Etonnant d’entendre cette phrase dans la bouche de Constance Fastré, 31 ans, tellement la jeune femme donne l’impression que tout lui réussit. Et pourtant, comme elle l’explique le sourire aux lèvres, c’est après l’échec de son examen d’entrée en éthologie qu’elle décide de s’orienter vers une maîtrise en conservation et restauration de la biodiversité organisée pour la première fois à l’université d’Anvers (éthologie, étude scientifique du comportement des espèces animales, ndlr). C’est là qu’elle rencontre Frederik Van de Perre, d’un an son aîné.

Le scientifique Frederik Van de Perre dans la réserve communautaire de Nkuba en RDC

Ces deux-là ne se quitteront plus malgré les multiples séparations liées à leurs domaines de recherche. Lui part en Tanzanie, puis en République démocratique du Congo où il consacre 7 ans de sa vie à étudier la biodiversité dans les forêts tropicales du bassin du Congo, dans le cadre de son doctorat. Elle concentre ses recherches en Bolivie et roule sa bosse en Chine ou, plus près de chez nous, au Royaume Uni.

Quand le Covid bouscule les projets

Les scientifiques Constance Fastré & Frederik Van de Perre au chevet des gorilles de Grauer en danger d'extinction dans la forêt de Nkuba

Une certitude pour les deux scientifiques : ils défendront leur doctorat le même jour. Pour vivre ça ensemble. Pour se soutenir. Pour y croire. Le message est passé aux promoteurs et, bingo, les deux défenses sont fixées le 9 mars 2020. Constance Fastré et Frederik Van de Perre franchiront le cap et s’en fixent un deuxième : se marier 12 jours plus tard… Ce sera plus difficile.

La pandémie de Covid-19 entre dans leur vie comme dans celle de toute une population et le mariage est annulé. Des mois de flottement suivront jusqu’à ce que leur chemin croise celui de la Fondation Dian Fossey, du nom de la primatologue américaine qui s’était installée dans les montagnes Virunga au Rwanda pour observer les gorilles et les protéger des braconniers… jusqu’à en mourir, assassinée en 1985.

Un mariage version pandémie

Avant de partir en République démocratique du Congo en décembre dernier, Constance Fastré et Frederik Van de Perre décident de se marier. Un mariage version pandémie : deux témoins pour la cérémonie et une célébration éclair sur un parking avec la famille, de quoi lever un verre aux mariés même si chacun est dans sa voiture. La grande fête, ce sera pour "après". Le jour est arrêté : le 27 mars 2021.

Les jeunes mariés s’envolent, direction l’Est de la République démocratique du Congo où ils sont attendus, d’abord à Goma, ensuite au cœur de la réserve communautaire de Nkuba, à 200 kilomètres à l’Ouest de la capitale du Nord-Kivu. La réserve s’étend sur 1300 km2 et sa superficie est appelée à s'étendre.

Nkuba, une réserve communautaire

 Station de recherche et de conservation de la Fondation Dian Fossey à Nkuba, en RDC

En RDC, le projet d’une réserve communautaire, c’est-à-dire gérée avec les populations locales, s’est développé grâce à Urbain Ngobobo de la Fondation Dian Fossey, à une époque où la fondation se concentrait sur le Rwanda. Une station de recherche et de conservation a été installée dans le village de Nkuba, à la lisière de la forêt vierge.

"Quand notre chef Urbain est arrivé en 2012, les populations locales s'en méfiaient", précise Constance Fastré. "Ils redoutaient qu’on leur prenne leur forêt, qu’on la transforme en parc national et qu’on les chasse. Tout son travail, qui est encore le nôtre aujourd’hui, est de convaincre la population que la conservation de la faune et de la flore est fondamentale et qu’elle ne peut se réaliser qu’avec la population locale." La confiance se gagne.

Engager les braconniers pour protéger les gorilles

Un gorille de Grauer, une espèce en danger critique d'extinction

Et le projet, qui s’articule autour de trois axes (les gorilles, la biodiversité et les communautés locales), est plus ancré dans la population grâce, étonnamment, à l’engagement de braconniers pour observer et protéger les gorilles de Grauer, grâce aux dédommagements financiers pour compenser la perte de revenus liée à la chasse ou la déforestation, ou encore à des bourses afin que les enfants se rendent à l’école…

"La population locale a une alimentation sommaire composée essentiellement de viande. Pour elle, c’est le meilleur aliment qui soit. Elle ne voit pas l’intérêt de manger des légumes. Les hommes chassent le pigeon vert ou les antilopes et ne font pas une grande consommation du gorille. L’important pour nous est de protéger les gorilles et de réguler la chasse pour que ce soit durable. Une question d’équilibre. Ce n’est pas toujours facile à expliquer, conclut Constance Fastré.

Les gorilles de Grauer en danger critique d’extinction

Les gorilles de Grauer en danger critique d’extinction, font l’objet de mesures de conservation dans la réserve de Nkuba en RDC
Les gorilles de Grauer en danger critique d’extinction, font l’objet de mesures de conservation dans la réserve de Nkuba en RDC AFP

"Avec notre équipe de quelque 70 personnes, nous observons et protégeons les groupes de gorilles", explique Frederik Van de Perre. "Ces gorilles de Grauer (les plus grands au monde, ndlr), en danger critique d’extinction, vivent à l’état sauvage. Les équipes de terrain les suivent à une distance d’un jour. Nous ne voulons pas habituer les gorilles à la présence humaine et permettons ainsi d’éviter qu’ils se fassent tuer par des braconniers. Nous protégeons par la même occasion notre personnel qui les suit en pistant leurs nids nocturnes, les empreintes de pas, les restes de nourriture ou leurs excréments."

Garantir la qualité des résultats

Le rôle dévolu aux deux Belges dans ce vaste projet est en quelque sorte celui du contrôle qualité. Ils vérifient que toutes les observations, tous les résultats engrangés sur le terrain puissent être utilisés scientifiquement pour la conservation. Ils aident par exemple à préciser le nombre de gorilles en mettant en application des méthodes scientifiques et en optimisant les sorties, coûteuses, en forêt tropicale. La Fondation Dian Fossey estime qu’entre 150 et 200 gorilles de Grauer vivent dans la réserve communautaire de Nkuba. Son objectif à long terme est de doubler la population de ces primates.

"La forêt tropicale n’est pas exempte de danger. Le plus grand danger, c’est d'avoir un problème de santé", ajoute Constance Fastré… Autrement dit tomber malade ou être blessé alors que le groupe s'est enfoncé dans la forêt tropicale depuis parfois plusieurs jours.

"Ici, on vit du concret"

"On est fier de faire partie de la Fondation Dian Fossey", conclut Frederik Van de Perre, "parce qu’on y pense tous les jours au climat et à la biodiversité. L’humanité a causé une sixième vague d’extinction des espèces et c’est dur pour nous de voir à quel point nos responsables politiques sont lents à réagir. C’est ce qui nous a poussés à agir."

On n’avait ni envie d’attendre, ni envie de rester coincés dans nos publications scientifiques. Ici, on vit du concret.

Et pour la petite histoire… La pandémie a eu raison de la deuxième fête de mariage prévue ce 27 mars. "Pas grave, on organisera ça plus tard", concluent-ils. Et le sourire n’a toujours pas quitté leurs lèvres.

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