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Chronique littérature

"Reconnaître le faux" d’Umberto Eco, petite anatomie du mensonge, à l’ère des fake news et de la désinformation

Sophie Creuz nous présente un essai d’Umberto Eco, intitulé "Reconnaître le faux", écrit en 2011 et qui vient de paraître chez Grasset.

"L’art" du mensonge sous toutes ses facettes

Umberto Eco était romancier, auteur du "Nom de la Rose", du "Pendule de Foucault" mais aussi médiéviste, sémiologue, philosophe… Toutes ses influences que l’on trouve dans ce texte de 2011 ; à la fois savant et moral, cet essai aborde le trouble que suscite chez nous le mensonge, la falsification, ces fake news, qui nous laissent aussi pantois que démunis. Suffit-il de ne pas nommer la guerre, comme l’interdit Poutine, pour qu’elle n’existe pas et que sa réalité même soit effacée ? Le vrai disparaît-il parce qu’on le proclame faux ?

D’où la nécessité de reconnaître le faux, comme suggère le titre de cet essai. D’autant plus qu’Umberto Eco a souvent traité le sujet dans ses romans.

Il ne le rappelle pas dans son texte mais souvenons-nous aussi de Galilée, obligé pour sauver sa tête de dire que la terre est plate mais marmonnant dans sa barbe "et pourtant elle tourne". Peut-on le condamner pour ce mensonge qui lui sauve la vie et peut-on laisser à ses censeurs religieux le bénéfice du doute ? Croyaient-ils sincèrement à leur credo ou était-ce un mobile de domination des esprits ?

Croire n’est pas mentir, c’est se leurrer peut-être mais sans chercher à nuire, nous rappelle Umberto Eco, qui relève les différents types de dissimulations : politiques, artistiques, avec ou sans notre complicité, notre crédulité ou notre assentiment.

Car si le mensonge mondain, de convenance, peut être acceptable, et si notre naïveté peut bénéficier de notre indulgence, il en va tout autrement de notre silence, si nous nous savons bernés.

En revanche, le faux peut être du grand art, en matière d’art du moins, lorsqu’il assume imiter à la perfection l’authenticité, et le faussaire de génie qui peint à merveille un faux Vermeer est digne de notre admiration. Pour autant qu’il nous mette dans la confidence de son beau mensonge.

De la nécessité de reconnaître le faux

Umberto Eco examine l’éthique ou l’absence d’éthique du menteur. Si pour Platon, il est légitime de raconter des histoires, de forger des fables pour éduquer l’esprit aux paradoxes, on peut se demander qu’elle est la vertu d’un Machiavel qui éduque aux tromperies du pouvoir "à prendre la voie du mal si cela est nécessaire au prince" ? Thomas d’Aquin, lui, pardonne le mensonge qui ne cause de tort à personne, alors que Saint Augustin ou Kant ne le tolèrent jamais, nous dit Umberto Eco.

Il en va tout autrement de l’art qui simule, imite la réalité, car on admire l’habileté du faussaire, le Molière, le Shakespeare, qui nous exposent la rouerie de Tartuffe ou de Iago, de fieffés menteurs qui se parent de vertus pour dénoncer un mensonge qu’ils pratiquent eux-mêmes.

De la même manière, la fiction romanesque travestit le vrai mais pour nous éclairer, nous instruire, nous divertir, sans chercher à posséder notre âme.

Et sans mauvaise foi ; ce qui fait aussi l’objet d’un chapitre dans ce court essai très lettré mais très plaisant à lire. La mauvaise foi, écrit Umberto Eco, est la pratique de celui qui connaît la vérité mais se ment à lui-même jusqu’à croire à son propre mensonge. Umberto Eco lui préfère l’ironie, qui consiste à rire de la tromperie mais avec celui qui est trompé. Nous en sommes loin aujourd’hui hélas où l’unique vérité est assénée à coups de cyberattaques, de bombes et de chars d’assaut.

Et face à eux, de simples pancartes en carton se dressent pour appeler au courage, à la vigilance et rappeler la complexité des vérités, au pluriel.

Car le mensonge politique nous berne, et sur les faits, et sur les intentions. Et nous prend en otage. C’est cela qui est insupportable.

Pour conclure, Umberto Eco s’appuie sur deux textes éclairants, "Du mensonge à la violence" d’Hannah Arendt, politologue qui rendit compte du procès des Nazis à Nuremberg, – qui n’ont rien fait de mal et n’ont rien vu — et il conclut avec le facétieux moraliste Jonathan Swift, l’auteur de "Gulliver", et son pamphlet "L’art du mensonge politique". Subtil Jonathan Swift et subtil Umberto Eco qui ne seront jamais lus ni par Trump ni par Poutine qui ne se laissent duper par rien, ni par personne, sauf par eux-mêmes.

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