Chroniques

Réfugiés ukrainiens, réfugiés syriens : sommes-nous universalistes ?

Les coulisses du pouvoir

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23 mars 2022 à 07:05 - mise à jour 23 mars 2022 à 10:39Temps de lecture3 min
Par Bertrand Henne

Y a-t-il un deux poids deux mesures entre l’accueil des réfugiés ukrainiens et celui réservé aux Syriens ou aux Soudanais ? Entre les images d’Ukrainiens accueillis à bras ouverts et celles des Syriens abandonnés dans le parc Maximilien, la question est de plus en plus souvent posée.

Une différence à tous les niveaux de la société

Sans contestation possible, la réponse à cette question est : oui, il y a deux poids deux mesures. Sur presque tous les plans, nous ne traitons pas les Ukrainiens comme les Syriens.

Au niveau de la population, les propositions d’accueil dans les familles et les initiatives de solidarité sont beaucoup plus nombreuses. Sur les réseaux sociaux, les messages assimilant l’arrivée de réfugiés syriens à une invasion n’ont pas d’équivalent pour les Ukrainiens. Dans les médias, les réfugiés ukrainiens bénéficient de plus de bienveillance, avec par exemple, la création d’une radio spécifique par la RTBF. Enfin au niveau des autorités publiques, l’accueil des réfugiés ukrainiens bénéficie de plus d’attention et de considération que celui des Syriens et ce depuis le sommet de l’État jusqu’à la plus petite commune.

Alors, une grande partie sans doute de l’explication à ce traitement différencié provient de notre proximité physique et culturelle avec l’Ukraine. Ensuite, nous nous sentons plus concernés, plus touchés par cette guerre que la guerre en Syrie. Une autre partie de l’explication provient de ce que le discours sur le grand remplacement a fortement percolé dans la société et qu’une partie significative de la population considère les réfugiés issus de pays musulmans comme une menace.

Droits humains et politiques

Est-ce que cette différence de perception dans la population peut justifier une différence de politique ? Sur le plan du droit des réfugiés, la réponse est non. La convention de Genève, le droit des réfugiés en Europe et en Belgique sont nourris de la même sève universaliste. Ce sont des droits reconnus à des individus et des obligations imposées aux États. Sur le plan du droit, il n’y a donc aucune justification à un traitement différencié.

Mais l’universalisme des droits en matière d’accueil des réfugiés pose depuis longtemps un problème de taille au politique que Michel Rocard avait résumé dans cette fameuse phrase : "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais on doit prendre notre part". Mais si on considère avec sérieux cette objection réaliste, elle n’explique pas pourquoi on a été beaucoup plus réaliste avec les Syriens qu’avec les Ukrainiens.

Trois options

Que doit faire le politique ? Alors, première option, rejeter la différence dans un universalisme assumé et dire “Wir Schaffen das”, "nous pouvons le faire” pour tout le monde. Mais on a vu que ça suscitait des remous sociaux et politiques majeurs qu’a suscités cette attitude d’Angela Merkel.

L’autre option, c’est d’assumer un universalisme contrarié. Dire que l’idéal universaliste se heurte à une réalité : c’est que la proximité culturelle et physique avec l’Ukraine est un facteur qui facilite l’accueil. A contrario, l’éloignement culturel et physique la complique. Accueillir aussi massivement les Syriens que les Ukrainiens auraient potentiellement eu des effets contre-productifs de rejet des droits humains dans une partie de la population (qui sont déjà de plus en plus contestés). Mais cet universalisme contrarié devra aussi reconnaître alors que cette différence de traitement a vocation à se réduire. Et que donc la manière dont nous avons traité les Syriens n’est pas à la hauteur de nos principes.

Enfin la troisième option, est communautariste ou conservatrice. C’est celle notamment d’un Bart De Wever à la N-VA qui, lui, assume cette différence de traitement, puisqu’il est ouvertement opposé à l’universalisme des droits humains. Il explique dans un texte à propos de sa philosophie politique inspirée du philosophe irlandais Edmund Burke que nous ne sommes pas solidaires avec tous les "autres ", mais avec “l’autre reconnaissable ". Les Syriens, et plus globalement les populations issues des pays lointains, ne sont pas des "autres reconnaissables".

C’est ce qui l’avait poussé à demander de revoir les conventions de Genève en 2015 et à quitter le gouvernement à propos du pacte de Marrakech. Bart De Wever a dès le début de la crise considéré que les Ukrainiens devaient être accueillis comme des frères et des sœurs, ce qu’il n’a jamais dit pour les Syriens ou les Afghans.

Sur cette question, nous balançons entre universalisme assumé, universalisme contrarié ou communautarisme. Cette crise interroge donc nos valeurs et nos principes et nous force à nous poser la question : au fond sommes-nous universalistes ?

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