Les Grenades

"Regards de Femmes", dans l’objectif de dix-neuf photographes du réel

 Judith Joy Ross, Ora Knowell, Protesting the U.S. War in Iraq, March on Washington, Washington, DC, 2007
21 sept. 2022 à 11:52Temps de lecture5 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

Les travaux photographiques d’artistes femmes originaires d’Europe, des États-Unis, d’Amérique latine et d’Afrique du Sud sont à découvrir à travers l’exposition "Regards de Femmes". Un parcours inédit proposé du 24 septembre au 18 décembre 2022 à la Fondation A, à Bruxelles.

C’est il y a dix ans que la Fondation A Stichting a ouvert ses portes à Forest à l’initiative de la collectionneuse Astrid Ullens de Schooten Whettnall. Depuis ses débuts, cette institution a pour vocation de soutenir la création, la connaissance et la conservation de l’image photographique.

Pour en finir avec le monopole du male gaze, à l’occasion de son dixième anniversaire, le lieu met à l’honneur les artistes femmes de sa collection. Loin de tomber dans l’essentialisation, l’exposition "Regards de Femmes" entend valoriser les travaux de ces dix-neuf photographes, qui pour nombre d’entre elles sont restées trop longtemps dans l’ombre.

Engagées pour la justice sociale

L’exposition s’ouvre sur les photographies de l’immense Diane Arbus (1923-1971) dont l’audace et la force n’ont rien perdu. À quelques pas, un tirage de Lisette Model (1901-1983), qui fut son enseignante, et qui dans son travail a su faire résonner les inégalités sociales de son temps.

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe

À travers les différentes salles, le public passe d’un regard à un autre, l’engagement marque le fil conducteur de l’exposition. La question de la justice sociale se révèle centrale chez plusieurs des photographes sélectionnées, à l’instar de Judith Joy Ross (1946), photographe militante ayantmarré sa carrière dans les années 60.

©BeCulture

Spécialiste du portrait, elle rend hommage tant aux activistes se battant contre les injustices qu’à la jeunesse qui tente de se construire un futur. C’est avec une exposition solo de cette artiste que la Fondation avait d’ailleurs ouvert ses portes il y a dix ans. "Pour moi, elle est la plus grande technicienne de son époque, mais n’est pas du tout reconnue à sa juste valeur. Quand je l’ai découverte, elle vivait en dessous du seuil de pauvreté. Je pense que pour les femmes photographes les conditions de travail restent extrêmement difficiles. On vit encore dans un monde machiste", confie la collectionneuse Astrid Ullens de Schooten Whettnall. "Aussi, ce que jobserve c’est que souvent les femmes sont plus audacieuses pour dénoncer les injustices !"

Rendre visibles les femmes effacées par l’histoire

Parmi la collection, pour raconter le monde, plusieurs femmes originaires d’Amérique latine dont Tarrah Krajnak (1979) née à Lima. Elle a été récompensée en 2021 pour le Prix Découverte Louis Roederer des Rencontres d’Arles pour sa série Rituels de Maîtres II : Les nus de Weston. Avec ses autoportraits, elle interroge l’histoire de la photographie et la place du modèle féminin sous le regard des hommes, tel que le photographe Edward Weston.

Dans le catalogue de l’exposition, elle explique : "En tant que femme de couleur, l’insertion de mon corps dans le canon blanc des ‘maîtres’ du milieu du siècle devient un moyen pour moi de réclamer et de réécrire l’histoire dominée par les hommes tout en remettant en question les normes blanches de beauté." Les titres de ses images incluent les noms complets des modèles qui ont posé pour le photographe. "Ces noms sont une façon d’objectiver la manière dont les femmes ont été effacées de l’histoire de la photographie, alors qu’en même temps l’utilisation ‘anonyme’ de nos corps reste visible."

Tarrah Krajnak,#1 Self-Portrait as Weston/as Bertha Wardell, 1927/2020
Tarrah Krajnak,#1 Self-Portrait as Weston/as Bertha Wardell, 1927/2020 @ Tarrah Krajnak, avec l’aimable autorisation de Galerie Thomas Zander, Cologne

Documenter le réel

"Regards de Femmes" ne présente quasi exclusivement que des images de documentaristes. Parmi la sélection, on retrouve les travaux de Paz Errázuriz (1944). Marquée par la dictature de son pays, le Chili, elle use du noir et blanc pour dénoncer la répression, mais aussi la marginalisation de certains groupes sociaux. Sa série La Manzana de Adan, notamment, dévoile l’intimité au jour le jour d’une bande de travestis travailleurs du sexe à Santiago du Chili.

À découvrir également, les images de Helen Levitt (1919-2009), grande figure du courant de la Street Photography. C’est dans les rues de sa ville natale New York qu’elle a capturé le quotidien des habitant·es. Les enfants livrés à eux-mêmes des quartiers de Harlem, Brooklyn et du Lower East Side sont au cœur de son objectif : pour elle, la rue se révèle un théâtre.

Helen Levitt, N.Y., ca.1940
Helen Levitt, N.Y., ca.1940 © Film Documents LLC, avec l’aimable autorisation de Galerie Thomas Zander, Cologne

Dix-neuf photographes, c’est une grande richesse. Citons-les : Diane Arbus, Jo Ractliffe, Graciela Iturbide, Luz María Bedoya, Lisette Model, Ursula Schulz-Dornburg, Helen Levitt, Francesca Gardini, Gabriele Nothhelfer, Andrea Geyer, Judith Joy Ross, Zoe Leonard, Martha Rosler, Kattia García Fayat, Yolanda Andrade, Moyra Davey, Tarrah Krajnak, Adriana Lestido et Paz Errázuriz. On ne peut que se réjouir de la présentation de leurs œuvres.

Kattia García Fayat, La boda, La Habana, 1988-1989
Kattia García Fayat, La boda, La Habana, 1988-1989 © Kattia García Fayat

Faire bouger les lignes

C’est la commissaire Béatrice Andrieux qui a organisé l’exposition, une démarche qui s’inscrit dans une remise en valeur des travaux d’artistes femmes trop longtemps effacées de l’histoire. "Il y a quelques femmes qui ont réussi, mais elles n’ont pas eu les mêmes honneurs d’exposition que les hommes. Les femmes sont les grandes oubliées de l’histoire de la photographie, on le voit bien", explique-t-elle.

Dix-neuf regards pour raconter le monde. "Chacune à leur façon, ces artistes déterminées, pionnières et uniques expriment une forme de résistance aux normes, qu’elles soient sociales, genrées ou politiques. Elles nous rappellent que nous vivons dans un espace présent qui porte les traces indélébiles et éphémères de son histoire que nous devons continuer d’observer avec attention", indique la commissaire dans sa note d’intention. "C’est super aussi à travers cette exposition d’avoir des générations différentes, y compris des jeunes femmes qui prennent la relève. On le voit avec le droit à l’avortement aux États-Unis, on ne peut jamais baisser la garde", ajoute-t-elle de vive voix.

►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici

Si le chemin vers plus d’égalité dans le monde de l’art reste long, selon cette experte, les lignes sont néanmoins en train de bouger. "Il y a de plus en plus de grandes expos solos. À Paris, citons par exemple l’exposition Frida Kahlo qui commence au Palais Galliera. Ou lexpo Judith Joy Ross qui vient de se terminer au Bal, ou par ailleurs en septembre 2023, je serai commissaire de la première exposition personnelle à Paris de Paz Errázuriz à la Maison de l’Amérique Latine. On sent qu’il y a une attention particulière de tendre vers plus de parité. Parmi les directions artistiques, ça bouge aussi, on l’a vu avec Cécilia Alemani à la 59ᵉ Biennale d’art contemporain de Venise qui a réalisé un travail remarquable", conclut la commissaire.


Infos pratiques

Regards de Femmes du 24 septembre au 18 décembre 2022

Visites du mercredi au dimanche de 13h à 18h.

Fondation A, 304 Avenue van Volxem, 1190 Bruxelles.


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias

Articles recommandés pour vous