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Rentrée scolaire et nouveaux référentiels : pour les instits, de la débrouille, du découragement, et un peu d’enthousiasme

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28 août 2022 à 05:00 - mise à jour 29 août 2022 à 14:01Temps de lecture5 min
Par Daphné Van Ossel

Une montagne de 1169 pages. Autant dire que l’été fut studieux pour certains enseignants. Les nouveaux référentiels du tronc commun de la Fédération Wallonie-Bruxelles redéfinissent les savoirs, les savoir-faire et les compétences essentielles à acquérir par les élèves. Aux instituteurs et institutrices, à présent, de s’y coller.

Et plus précisément à ceux de première et deuxième primaires. Les maternelles ont déjà commencé l’an passé, les années supérieures commenceront progressivement plus tard.

Les programmes en retard

Bosseuse et volontaire, Jennifer Picavet, 38 ans, quitte cette année son école hennuyère pour l’école communale Marie Popelin, à Evere. Pendant ses vacances, elle a plongé la tête dans le cambouis, seule. "Je travaille beaucoup. C’est la débrouille."

Normalement, les différents réseaux d’enseignement doivent chacun fournir leurs programmes. Les référentiels disent quoi enseigner, les programmes disent comment l’enseigner. Mais voilà, début août, ils n’étaient toujours pas disponibles.

"On travaille déjà sans. Je ne m’inquiète pas, si quelqu’un vient inspecter, j’expliquerai comment j’ai fait ma popote. Mais je me dis aussi que je risque de faire le travail deux fois", déplore l’institutrice.

"Indigeste"

Catherine N. n’a pas encore eu les nerfs d’attaquer cette montagne. A 50 ans, elle travaille dans l’enseignement depuis 1995. "Il y a un nombre de pages assez costaud. Je me demande comment faire dans ce fouillis. C’est tellement indigeste qu’on va devoir tenter de se dépatouiller comme on peut."

Anne Mattelaer (42 ans) et Françoise Van Bever (62 ans), toutes deux institutrices dans une école bruxelloise du réseau libre, sont plus philosophes : "On travaille ensemble, on a décidé de lister les essentiels et on va se baser là-dessus pour construire nos cours. Si on a le temps on fera plus, mais c’est tellement énorme qu’il n’y a pas moyen de tout voir."

Catherine N. n’arrive plus à relativiser. Sa voix se perche haut, sur un fil, empreinte de découragement, presque de désespoir. "J’ai une motivation de dingue dans ce métier, mais là je n’en peux plus”, confie-t-elle. Les nouveaux référentiels, en plus du plan de pilotage qui apportait déjà son lot de travail supplémentaire, ce sont les gouttes d’eau qui ont fait déborder le vase. "Je suis… renversée."

J’ai une motivation de dingue dans ce métier, mais là je n’en peux plus.

Il y a quelques mois, elle plaisantait encore en disant qu’elle enseignerait jusqu’au bout, en déambulateur s’il le fallait. Mais depuis, ça a changé. Elle a même regardé quand elle pourrait prendre sa pension. "A chaque fois, depuis 25 ans, on nous dit qu’on va faire des réformes, et, à chaque fois, on va droit dans le mur parce que ça ne correspond pas à nos besoins. On veut avant tout plus de profs pour avoir des classes plus petites."

Une formation très limitée

Les enseignants de première et deuxième années primaires ont bien eu droit à une formation, pour les accompagner dans l’appropriation de ces nouveaux contenus. Avec le Covid, ça a donné une journée en présentiel et quelques modules vidéos. "La moitié était bien, l’autre moitié, c’était du baratin.” "On essayait surtout de nous convaincre que c’était bien." "Ça n’a permis de voir qu’une toute petite partie d’une toute petite partie des référentiels.” Voilà pour les quelques avis récoltés.

Sur le fond de la réforme, les avis sont un peu plus positifs, du moins chez celles qui ont déjà débroussaillé le chemin, et sur certains points. A commencer par la clarté. Les référentiels sont plus précis que leurs ancêtres les socles de compétence. "Ça explique en détail, au niveau de la matière, ce qu’on attend de l’enseignant”, approuve Anne Mattelaer. "Avant, c’était difficile de savoir ce qu’on devait faire comme leçon pour une compétence donnée. Chacun interprétait à sa manière”, complète Françoise Van Bever.

Les concepteurs des nouveaux référentiels espèrent que cette précision supplémentaire permettra de gommer les différences entre écoles. Pour Jennifer Picavet, c’est une belle idée mais ce ne sera pas le cas dans les faits.

Un apprentissage plus progressif, plus en phase avec la maturité de l’enfant

Elle pointe par contre une meilleure adéquation entre les nouveaux contenus et la maturité des enfants. "Je ne veux pas entrer dans le débat du nivellement par le haut ou par le bas, mais à l’heure actuelle, même avec une bonne classe, explique-t-elle, on demandait aux élèves de savoir des choses pour lesquelles ils n’étaient pas prêts, pour lesquelles ils n’avaient pas le niveau de développement suffisant."

Certaines connaissances ou aptitudes qui étaient exigées dans les deux premières années primaires sont reportées. "On va pouvoir leur permettre de manipuler et vivre les choses par le corps en math et via beaucoup d’oral en français. Et ça, c’est bien, parce que ça va permettre de créer les fondations dont on aura besoin plus tard."

Anne Mattelaer note aussi une évolution plus progressive des apprentissages. Et c’est vrai que c’est un des buts visés. Les contenus sont désormais définis par année pour assurer une "transition plus fluide", et éviter des "sauts cognitifs" trop importants d’une année à l’autre.

Des maths au cours de gym

Autre nouveauté, les référentiels invitent à "décloisonner les apprentissages". A ce titre, ils proposent des "croisements" entre disciplines. Toutes choses que les écoles travaillant "par projet" par exemple pratiquaient déjà.

Sarah Mahieu, prof de gym (qui a donc aussi son nouveau référentiel, le référentiel d’Education physique et à la santé) est enthousiaste à cette idée. Elle applique déjà ce principe dans son école (l’école communale Marie Popelin, à Evere), et elle espère que ça donnera l’impulsion à d’autres. "On peut par exemple faire des circuits qui travaillent la latéralité, qui est importante pour le travail de la lecture, détaille-t-elle. Le rythme aide aussi pour la lecture et les maths. Quand les élèves le vivent dans leur corps, ça les aide à comprendre. On peut aussi faire des sauts en longueur, et amener les élèves à prendre les mesures eux-mêmes, etc. Mais c’est vrai que ça prend du temps de se coordonner avec les institutrices."

Des élèves (de 3e primaire, ici) travaillent sur les mesures au cours d’éducation physique de Sarah Mahieu.
Des élèves (de 3e primaire, ici) travaillent sur les mesures au cours d’éducation physique de Sarah Mahieu. Sarah Mahieu

Le développement d’un référentiel d’Éducation culturelle et artistique, et donc la plus grande présence de ce domaine dans l’enseignement, enthousiasme les instits que nous avons interrogées, même si Jennifer Picavet pointe qu’il y a "chez nous un si grand stress avec la matière à voir coûte que coûte que ça risque de rester la variable d’ajustement qui passe à la trappe quand le temps vient à manquer."

Mais elle souligne aussi que la culture, tout comme l’éducation à la citoyenneté sont mises sur un pied d’égalité que les maths ou le français : "Tout s’articule, tout est considéré comme important, c’est bien !"​​​​​

Nouveaux horaires

L’éveil aux langues, à toutes les langues et pas seulement au néerlandais ou à l’anglais, de la première maternelle à la troisième primaire, la laisse dubitative. "On nous bombarde un peu ça comme ça, je ne sais pas ce que ça va réellement apporter." Mais elle a déjà réfléchi à la manière de l’intégrer dans ses cours.

Anne Mattelaer et Françoise Van Bever pensent créer, dans la mesure du possible, une plage destinée à ce domaine au sein de leur nouvelle grille horaire. Parce qu’il va aussi falloir revoir les horaires. "Lors de la formation, on nous a présenté une grille horaire, explique Anne (Françoise, elle, n’en a pas reçu, ndlr). On aurait un peu moins de périodes de maths et de français pour pouvoir intégrer l’éveil aux langues ou le numérique. Mais on pourrait aussi travailler le numérique en français, par exemple."

Un chantier

Cela reste à voir donc. Le chantier est lancé. Les premiers coups de pelle sont donnés, mais dans les classes tout reste à faire. "En première et deuxième primaire, les référentiels doivent être utilisés en théorie dès la rentrée, mais il y a clairement des classes où ça ne sera pas appliqué", affirme Jennifer Picavet.

"J’ai une collègue qui affronte d’autres changements dans sa carrière, poursuit-elle, elle n’aura pas le temps de s’y consacrer et j’imagine qu’elle n’est pas la seule. Mais je suppose qu’il y aura une forme de souplesse pour cette période de transition." Il faudra effectivement sans doute un peu de temps avant que tout le monde ne gravisse la montagne.

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