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Reportage dans l’Est de l’Ukraine : «La guerre m'a fait vieillir trop vite»

Zinaida, 71 ans, est restée dans le village d'Opytne, dans l'est de l'Ukraine, bien qu'elle ait vu sa maison détruite pendant la guerre.

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23 févr. 2022 à 14:59 - mise à jour 23 févr. 2022 à 21:59Temps de lecture4 min
Par Ghizlane Kounda

"Je suis épuisé par ce conflit qui n’en finit pas", déplore Mykola, 83 ans. Sa maison est située près de la ligne de front à l'extérieur de la ville de Marïnka dans la région de Donetsk, dans l'est de l'Ukraine. Il se souvient, lors des bombardements de 2015 et 2016, une grande partie du toit a été détruite et des fenêtres brisées.

Aujourd’hui encore, Mykola entend régulièrement des coups de feu. Il craint que sa maison ne soit encore la cible du conflit.

A une cinquantaine de kilomètres de là, dans le village d'Opytne, Zinaida, 71 ans, montre aussi des signes de fatigue. "La guerre m'a fait vieillir trop vite", lance-t-elle. En 2013, Opytne abritait près de 850 habitants. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 38 à tenter d’y (sur)vivre, sans électricité. La plupart des maisons et des infrastructures du village ont été gravement endommagées pendant la guerre.

Zinaida, comme les autres, a choisi de rester dans son village natal. "Je dois encore m'occuper de mon mari qui a eu un cancer parce qu'il a fait du sauvetage à Tchernobyl après l'accident nucléaire là-bas", explique Zinaida.

Rodion et Olena, eux, attendent de voir la situation évoluer. "S'il y a la paix, nous élèverons nos enfants ici. Si la guerre revient, nous devrons fuir et alors nous perdrons tout. Tout ce que nous possédons, c'est cette maison", explique Rodion.

Marïnka et Opytne, situés tout près de la ligne de front, dans la région de Donetsk, sont des villages sous le contrôle des autorités ukrainiennes. De l’autre côté de cette ligne, les villages sont sous contrôle des indépendantistes pro-russes.

Ces villageois qui ont enduré les bombardements avec un accès limité ou inexistant à l'eau, à l'électricité et aux services essentiels, sont terrifiés à l’idée d'un retour à une guerre à grande échelle. "Ils luttent déjà pour survivre dans leurs villages isolés et ravagés par la guerre", explique Jan Egeland, Secrétaire général du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC).

La région, gangrénée par la corruption, n’a pas assez de moyens pour subvenir aux besoins de ses habitants. L’aide vient alors de l’extérieur, notamment du NRC, qui a contribué à la reconstruction de maisons et au rétablissement de l’électricité dans certains foyers.

La maison de Mykola, 83 ans, près de la ligne de front à l'extérieur de la ville de Marrinka dans la région de Donetsk a été considérablement endommagée lors de plusieurs bombardements en 2015-2016.
La maison de Mykola, 83 ans, près de la ligne de front à l'extérieur de la ville de Marrinka dans la région de Donetsk a été considérablement endommagée lors de plusieurs bombardements en 2015-2016. © Tous droits réservés

A quelques dizaines de kilomètres de là, les combats entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, dans la région indépendantiste du Donbass Ukrainien, n’ont jamais cessé depuis 2014. Au total, cette guerre a fait près de 14.000 morts, dont plus de 3000 civils et plus de 50 000 maisons ont été endommagées ou détruites. Résultat, selon l’ONU, 854 000 personnes ont dû être déplacées à l'intérieur de l'Ukraine.

Et alors que l'Ukraine tout entière redoute une invasion russe, ses voisins membres de l'Union européenne se préparent à un possible afflux de milliers de réfugiés fuyant les opérations militaires. 

Le conflit s’est déclenché après l’annexion de la Crimée par la Russie et après qu’une partie des provinces de Donetsk et de Lougansk, s’autoproclament "républiques populaires" à l’issue de référendums, jugés illégaux. Aucun Etat ne les avaient reconnus, jusqu’à ce que le président de la fédération de Russie, Vladimir Poutine, l'annonce officiellement lundi soir, que son pays reconnaissait l'indépendance des deux "républiques". Dans le même temps, la présence de plus de 120 000 soldats russes à la frontière ukrainienne, depuis octobre, laisse craindre une recrudescence du conflit.

"On accorde trop peu d'attention à cette catastrophe humanitaire imminente. Les communautés sont épuisées par le conflit. Elles ont besoin d'aide humanitaire", insiste Jan Egeland.

L’ONG estime que 2,9 millions de personnes ont besoin d'aide, dans cette région. 1,3 million vivent dans des zones contrôlées par le gouvernement tandis que 1,6 million vivent dans des zones non contrôlées par le gouvernement.

"La Communauté internationale doit veiller à ce qu'aucun effort ne soit épargné pour trouver des solutions diplomatiques à la situation actuelle. Sinon, nous assisterons à davantage de violations des droits humains, à des souffrances accrues, à des déplacements forcés massifs et à une nouvelle aggravation des besoins humanitaires déjà criants", alerte encore Jan Egeland.

Le Plan de réponse humanitaire des Nations Unies pour 2022 prévoit 190 millions de dollars pour venir en aide à 1,8 million de personnes. Fin février 2022, l'appel de l'Ukraine était financé à 9 % avec 17,6 millions de dollars. Les régions de Donetsk et de Lougansk, qui vivent en autonomie depuis les accords de Minsk signés en 2014 et 2015, sont en partie alimentées financièrement par la Russie.

Mariia et Zinaida, malgré leur âge avancé, ont décidé de rester dans leur village natal d'Opytne, près de la ligne de front dans l'est de l'Ukraine.
Mariia et Zinaida, malgré leur âge avancé, ont décidé de rester dans leur village natal d'Opytne, près de la ligne de front dans l'est de l'Ukraine. © Tous droits réservés

Depuis 2014, l'est de l'Ukraine est divisé par une ligne de front de 427 km séparant la zone contrôlée par le gouvernement, de la zone non contrôlée par le gouvernement des régions de Donetsk et Louhansk. Les civils doivent traverser les points de passage pour rendre visite à leur famille, accéder à leur pension ou obtenir des documents etc. 

Avant le Covid 19, sept points de passage laissaient passer près d’1,2 million de personnes, chaque mois. Désormais, seuls deux sont ouverts et en décembre 2021, moins de 60 000 passages à niveau ont été enregistrés. "Avec l’augmentation des tensions militaires et politiques, des milliers de familles risquent d’être séparées", avertit Serhii Reva, membre du NRC.
 

Point de passage de Stanytsia Luhanska. Depuis 2014, l'est de l'Ukraine est divisé par une ligne de front de 427 km séparant la zone contrôlée par le gouvernement de la zone non contrôlée par le gouvernement des régions de Donetsk et Louhansk.
Point de passage de Stanytsia Luhanska. Depuis 2014, l'est de l'Ukraine est divisé par une ligne de front de 427 km séparant la zone contrôlée par le gouvernement de la zone non contrôlée par le gouvernement des régions de Donetsk et Louhansk. © Tous droits réservés

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