Athlétisme

Rétro : Gaston Reiff, "London Calling"

Gaston Reiff bat Zatopek et empoche la médaille d'or

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A 27 ans seulement, Gaston Reiff avait déjà le profil du fonctionnaire couleur-muraille, qui aurait subitement troqué le veston gris pour le maillot flottant et le short trop large de fondeur. Chauve et trapu… mais doté de cuisses de mulet : ce Brainois au look anonyme allait marquer l’Histoire de l’athlétisme belge.

Ce jour-là, nous sommes le 2 août 1948 : il pleut sur Londres comme vache qui pisse, a sad and rainy day si propre aux contrées saxonnes. Sauf que Gaston Reiff va colorer d’airain cette moche journée de flotte : la toute première médaille d’or olympique pour un athlète de chez nous. A sa suite, seuls Gaston Roelants (1964), Tia Hellebaut et, sur le tard, notre relais féminin 4x100 m emmené par Kim Gevaert et Olivia Borlée (2008), et Nafissatou Thiam (2016) l’égaleront.

Wembley chauffé à blanc

90.000 spectateurs chauffent la température du vieux stade de Wembley, alors toujours flanqué de ses deux grandes tours historiques. Les finalistes du 5.000 mètres sont au départ : s’en détache, par la taille et le costume de favori, le phénomène Emil Zatopek, chouchou du public après sa victoire sur le 10.000 m, dès le premier jour de ces JO de Londres.


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Dans son ombre rôde toutefois notre petit chauve de Braine-l’Alleud, détenteur depuis peu du record du monde du 2.000 m : il croit ferme en son étoile. "Emil et moi, on se connaissait bien, nous allions d’ailleurs ensuite devenir amis" expliquait Gaston Reiff à l’époque : "Mais je l’avais déjà battu sur 3.000 m et je voulais saisir ma chance."

Démarrage ferroviaire

Dès le coup de feu du starter, la Locomotive tchèque met en route : dans son style chaotique mais si efficace qui lui valut son surnom ferroviaire, tordant son corps comme s’il combattait une souffrance interne, Zatopek prend un départ ultra-rapide et enfonce la pédale jusqu’au 3.500 m. Derrière le Tchèque, c’est l’hécatombe : parmi les maigres rescapés, le Belge s’accroche.

"Il y avait aussi un Néerlandais meilleur que nous au sprint, il fallait donc s’en débarrasser. J’ai placé un démarrage à 3 tours du finish et je suis parvenu à creuser. Mais dans le dernier tour, Emil est revenu à toute allure. C’est la clameur du stade qui m’a mis aux aguets : sans cette clameur, je ne me serais jamais rendu compte de son retour fracassant. J'ai puisé dans mes dernières réserves pour tenir le coup et j’ai dû me casser sur la ligne, à cause notamment d’un concurrent doublé qui me gênait, pour ne pas me faire coiffer."

Sous les hallebardes, moins d’un mètre à l’arrivée entre les deux hommes... Il était dit que cette course serait héroïque : le mois précédent, Reiff avait été renversé par une auto… et sa jambe le faisait encore souffrir en séries du 5.000 m !

Le chic des chiffres

Le chrono du jour : 14 minutes, 14 secondes, 2 dixièmes. Le grand chic des chiffres chocs : 24 ans plus tard, en septembre 1972, un autre Belge prénommé… Emile (comme Zatopek !), Puttemans, grava le fameux record du monde du 5.000 m, la distance-fétiche de Reiff, en… 13 minutes 13 secondes. Un record qui allait tenir 5 ans.

Au domicile conjugal, ce 2 août 1948, la souffrance était de mise aussi : Eliane alias Madame Reiff était restée pour garder la petite Claudine, née 7 mois plus tôt. "Je suivais la course à la radio : j’étais stressée comme jamais ! Mais quand il est revenu, Gaston ne m’a pas parlé de la course. Ni plus tard, d’ailleurs. Des années après, tout le monde l’interpellait encore sur cette finale : à force de la raconter, il n’en parlait pas à la maison, on ne parlait jamais d’athlétisme à deux. Gaston était secret et plutôt timide. Les honneurs et tout cela, il s'y est habitué petit à petit. Mais au début, c'était difficile..."

L’Homme de Londres

Gaston Reiff avait préparé Londres avec une grande minutie. Avec son copain Etienne Gailly, membre également de la section athlétique de l’Union St-Gilloise, le Brainois avait décidé de loger dans un Bed & Breafkast : tous deux voulaient éviter la frénésie et l’inconfort du village olympique. Cela sourit à Reiff… et presque à Gailly : 5 jours plus tard, lors du marathon olympique, ce dernier mena de bout en bout… avant de subir, dans le tour de stade, une terrible défaillance dont les images ont fait le tour du monde.

Ce 2 août 1948 fit de Gaston Reiff l’Homme de Londres, comme on dit plus tard de Gaston Roelants et Patrick Sercu, qu’ils furent les Hommes de Tokyo.

"Tous les médaillés olympiques ont leur nom gravé dans la pierre de Wembley : quand je suis retourné sur place, quelques années plus tard, ça m’a fait quelque chose de voir mon nom écrit là, entre tous les autres …" racontait Reiff. "J’étais déjà connu mais après ce titre olympique, j’ai été invité partout dans le monde. J’ai même gagné un Championnat des Etats-Unis ! Quant à ma médaille d’or, elle trône dans une vitrine chez moi… mais vu que chaque personne qui me rend visite veut la voir et la toucher, à la longue elle est toute usée et ne brille plus ! D’ailleurs, ce n’est pas de l’or véritable : à Londres, après la guerre, on n’avait pas les moyens de faire des médailles en or pur !"

Le Zatopek… belge

Les victoires et les records, Gaston Reiff va les truster au long de sa carrière : 3 Records du Monde (le 2.000 m en 1948, le 3.000 un an plus tard… et durant 6 longues années, et le 2 miles en 1952), 24 titres de Champion de Belgique et 26 records nationaux. En 1951, il détint simultanément… tous les records de Belgique, du 1.000 m au 10.000 m ! Le Zatopek belge en quelque sorte… Puisque, soit-dit en passant, 4 ans après Londres, le Tchèque prit sa revanche aux JO d’Helsinki, en enchaînant l’or sur les 3 distances mythiques du fond : 5.000 m, 10.000 m et marathon !

"A l’époque, la course était avant tout une affaire de talent naturel" expliquait Reiff, devenu entraîneur d’athlétisme lors de sa retraite sportive. "On pouvait briller et gagner sans véritable entraînement. À l’heure actuelle, tout est mesuré et décortiqué, les athlètes sont suivis médicalement et encadré par des staffs, le sport est devenu un truc de technocrates. À mon époque, avoir juste le don permettait de durer aussi : Gaston Roelants et moi avons fait des carrières de 20 ans au sommet. Les athlètes actuels supportent des charges d’entraînement telles que leur carrière est plus intensive… mais aussi plus courte."

L’ami Emil

Élu 3e Athlète wallon du XXe siècle et classé, voici quelques années, 23e dans un ranking des 100 plus grands Sportifs belges (entre le cycliste Freddy Maertens et le pilote de moto-cross Eric Geboers), Gaston Reiff incarnait aussi la tradition du sport d’antan, nourri d’amitié et de partage. Concurrents durant la course, Reiff et Zatopek furent hors de la piste les meilleurs amis du monde. Le Brainois séjourna chez les Zatopek, il s’entraîna dans les bois tchécoslovaques avec son pote qui préparait des Spartakiades (sorte de Jeux Olympiques du Bloc de l’Est) et le fit même venir pour un meeting local, chez lui, à Braine-l’Alleud.

Reiff subit ensuite de loin la disgrâce de son ami Emil qui, pour avoir soutenu la dissidence au Printemps de Prague en 1968, connut la disgrâce, fut déchu de ses titres honorifiques et militaires (Zatopek était Colonel de l’Armée) et dut s’exiler pour travailler comme simple ouvrier.

Échevin... pour les mariages

Après sa carrière, Gaston Reiff transmit son savoir comme coach, puis comme inspecteur de l’ADEPS. Mais il tâta lui aussi, un peu malgré lui, de la chose politique : poussé aux urnes par un cousin, il fut élu sur les listes socialistes et fut durant 5 ans Échevin des Sports, évidemment, mais aussi de l’Etat-Civil à Braine. "Ce qu’il préférait, c’était célébrer les mariages" racontait, coquine, sa veuve Eliane.

Décédé en 1992, à l’âge de 71 ans, Gaston Reiff avait encore été honoré de son vivant puisqu’une rue de Braine et le Stade local furent rebaptisés à son nom. Lors des inaugurations, Gaston Reiff se tenait discrètement plusieurs rangées à l’écart. Timide et modeste, il fuyait les honneurs.

Timide et modeste: c'est aussi comme cela qu’il s’était fait oublier, ce 2 août 1948 dans la drache londonienne, pour venir coiffer ses plus beaux lauriers.

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