Roland Garros - Tennis

Roland-Garros : "Mon père, Mansour Bahrami, n’est pas un clown, mais un artiste du tennis"

Mansour Bahrami
05 juin 2022 à 10:30Temps de lecture6 min
Par Christine Hanquet

A côté des tournois de simples, de doubles, de juniors, et en chaises, il y a des exhibitions de Légendes, pendant les tournois du Grand Chelem. Des épreuves moins officielles, qui attirent un nombreux public de nostalgiques. Et parmi les joueurs qui disputent ces exhibitions, il y a Mansour Bahrami.

Le vétéran à moustache est l’un des compétiteurs les plus populaires. Il fait le show, il fait rire. Son parcours n’a pourtant pas toujours été drôle. Il a été immigré et SDF, avant d’être une star de la raquette.

Son fils, Sam, 37 ans, vient de sortir une collection de vêtements, "Mansour by Sam", qui rend hommage à l’homme, au joueur, et au père qu’est Mansour Bahrami.

Entretien…

Sam Bahrami et son père Mansour

Sam Bahrami, vous portez un nom que les amateurs de tennis connaissent bien. Quand on entend les propos de fils de chanteurs ou de comédiens, on se rend compte qu’ils ont grandi avec de grandes stars, le soir, à la maison. Cela a-t-il aussi été le cas pour vous ?

Oui, bien sûr. Quand Jimmy Connors ou Bjorn Borg venaient manger à la maison, ils étaient tout simplement les amis de papa, pour moi. Je ne me rendais pas compte de ce qu’ils représentaient. Et encore il y a quatre ou cinq ans, papa m’a dit de venir à la maison, en me promettant que cela allait être sympa. Il y avait U2 chez lui, avec Bjorn. C’était incroyable, lunaire, ce dimanche en famille.

Et avez-vous forcément joué au tennis, quand vous étiez petit ?

J’ai joué, oui. Mais j’avais un mauvais caractère sur le terrain. Je m’énervais, je cassais des raquettes. Jusqu’au jour où j’ai cassé la raquette de trop. J’avais dix-huit ou dix-neuf ans. Papa était là, et il m’a sorti : "bon, ça suffit, tu arrêtes, ça ne sert à rien, tu n’as ni une bonne attitude, ni un bon comportement". Il m’a dit que cela lui faisait mal au coeur de me voir jouer comme cela, et qu’il valait mieux arrêter. Et je pense qu’à ce moment-là, cela m’a soulagé.

TENNIS - WIMBLEDON / BAHRAMI

Mansour Bahrami est un joueur de tennis unique. Il est encore sur les courts à 66 ans, et tout le monde le connaît. Etes-vous fier d’avoir un père tel que lui ?

Je suis très fier de son parcours, et de la sympathie qu’il génère. C’est quelqu’un qui est adoré, par plusieurs générations. Ce que j’aime, quand je vais voir ses exhibitions, c’est qu’il y a des gamins de quatre ou cinq ans qui viennent avec leurs parents, qui eux-mêmes viennent avec leurs parents. Je trouve cela génial, et cela me rend très fier, oui.

Vous le voyez jouer très souvent. Vous fait-il encore rire ?

Oui, il arrive encore à me faire rire. Même si je sens, je sais, à sa façon de tennis sa raquette ou de se déplacer, ce qu’il va faire. Mais je suis encore fan. Et puis surtout, j’adore la communion qu’il a avec le public. Il aime offrir du bonheur aux gens. C’est quelqu’un de très généreux. Sur le court et dans la vie.

Si quelqu’un dit que votre père est un clown, vous le prenez bien ou mal ?

Je n’aime pas trop cette expression. Pour moi, c’est quelqu’un qui amuse, qui aime le partage, qui veut offrir un spectacle. Je le considère plutôt comme un artiste. Et je vous confirme qu’il faut savoir jouer au tennis pour faire ce qu’il fait. Lui, malheureusement, il est parti de son pays natal, l’Iran, au moment de la révolution islamique, parce qu’il n’avait plus le droit de jouer au tennis. Donc les plus belles années de sa carrière, il n’a pas pu les faire. Il a repris le tennis à l’âge de trente ans. Il aurait pu avoir une autre carrière, mais la sienne est unique. Il est le numéro un mondial des matches exhibitions, et c’est top.

Sam et Mansour Bahrami en 1989

Justement, tout le monde ne connaît pas forcément sa vie et son histoire. Il est donc né en Iran…

Mon grand-père était jardinier d’un complexe sportif à Téhéran, Amjadieh. Et papa avait le droit de pratiquer tous les sports, sauf le tennis, qui était réservé à une élite. Il a donc commencé à jouer avec une poêle à frire, sur les murs de la piscine, quand elle était vide, l’hiver. Je crois que c’est de là que viennent quelques-uns de ses coups un peu spéciaux. Il a finalement réussi à avoir une raquette, il est rentré sur le court à midi, alors qu’il n’avait pas le droit. On lui a cassé la tête, on lui a cassé sa raquette. De là sont nées sa passion et son envie de devenir joueur de tennis.

Et puis, il a quitté l’Iran, au moment de la révolution islamique, vous le disiez…

Il est arrivé en août 1980 à Nice, en costume, avec trois raquettes sous le bras. Il s’est rendu compte qu’avec le peu d’argent qu’il avait, il n’allait pas pouvoir tenir très longtemps. Donc il a eu une "idée de génie", il est allé au casino. Et en vingt minutes, il a tout perdu. Quelques temps plus tard, pour résumer, il a joué les préqualifications de Roland-Garros, puis les qualifications, il est entré dans le tableau principal, et il a franchi le premier tour. Et là, les caméras se sont braquées sur lui. Il a pu avoir des papiers, et il a pu vraiment commencer à jouer, sans avoir la crainte d’être arrêté et expulsé. Avant cela, il dormait souvent sur les bancs de Roland-Garros. A une époque, il était SDF.

Et il a joué une finale, à Roland-Garros…

En 1989, il était en finale du double, avec Eric Winogradsky. Et Patrick McEnroe était en face.

Et à l’âge où les joueurs arrêtent, lui, il n’a pas arrêté…

Il a pu vraiment commencer à jouer en compétition vers trente ans. Et il a disputé sa finale à trente-trois ans. C’était très vieux pour l’époque, mais lui, il débutait à peine. Il a commencé à être invité dans des tournois exhibitions. Et il était même le seul joueur payé pour jouer les qualifications de tournois, parce qu’il faisait venir du public. Et puis, au début des années 90, Jimmy Connors a créé le "Senior Tour", le circuit des Légendes. Il fallait avoir été numéro un mondial, ou avoir gagné un Grand Chelem, pour en faire partie. Mais il a tout de suite fait une exception pour papa, qui est très rapidement devenu l’un des joueurs les plus populaires de ce circuit. Un sondage avait été effectué, qui montrait que Borg, McEnroe, et Bahrami étaient les trois joueurs les plus populaires du circuit. Et John McEnroe avait déclaré : "Ne me demandez pas l’ordre"…

Vous parle-t-il de temps en temps d’arrêter de jouer au tennis, ou pas ?

Je pense qu’il n’arrêtera jamais. Il arrêtera quand son corps ne pourra vraiment plus. Il est abîmé de partout, mais même quand il râle ou qu’il n’est pas content, il est heureux dès qu’il entre sur le terrain. Je ne le vois pas vivre sans cela. Tous les jours, il va faire ses étirements, sa cryothérapie, et il s’entraîne une demi-heure. Tous les jours de l’année.

Vous avez trouvé une façon originale de lui rendre hommage pour tout cela. Sa célèbre moustache se trouve maintenant sur des vêtements…

Cette aventure a commencé en 2000, quand je participais à des "Summer Camps", aux Etats-Unis, avec Robin, le fils de Bjorn Borg. Bjorn avait lancé une marque de vêtements à son nom, très populaire en Scandinavie. J’avais proposé à papa de lancer une marque lui aussi, avec sa moustache et son nom. Il m’avait répondu : "Lui, c’est Borg, et moi je suis Bahrami, tout le monde s’en fout de moi, et on ne vendra aucun t-shirt". J’avais été frustré par sa réponse. Et les années ont passé. Pendant le Covid, j’ai mûri le projet, et je me suis décidé à le lancer. Et j’ai eu envie de lui prouver que oui, des gens achèteraient ces t-shirts. Au début, il était un peu fermé. Et quand il a vu la présentation, et les vêtements avec les années clefs de sa vie écrites sur les vêtements, il a été touché. Et il m’a dit de foncer.

Vous vous promenez à Roland-Garros avec la fameuse moustache sur votre polo. Les gens comprennent et vous interpellent ?

Je me fais arrêter très souvent, dans les allées de Roland-Garros. Les gens adorent, et me demandent où on peut les acheter. Les gens comprennent tout de suite. C’est pour cela que je n’ai pas voulu écrire "Bahrami", sur les vêtements. L’association de la moustache, avec le prénom "Mansour", quand on aime le tennis, on sait tout de suite ce que cela veut dire.

Il y a donc des vêtements avec la moustache et le prénom. Et il y en a d’autres qui illustrent sa vie…

Il y a le "Nice 1980, Promenade des Anglais", qui rappelle son arrivée en France. Il y a le Tennis Club d’Amjadieh. Il y a la Porte d’Auteuil, puisqu’il a une vraie histoire avec Roland-Garros. J’ai voulu rendre hommage à son parcours, à travers la collection. Et papa est très fier, quand il croise des gens avec l’un de ces t-shirts, ou avec une casquette.

Cela se vend sur internet, donc partout dans le monde. En Iran également ?

On est en train de trouver des solutions, c’est un peu compliqué de livrer là-bas. C’est en bonne voie. Sinon, cela me rend fier que des commandes arrivent de partout en Europe, des Etats-Unis, etc.

Retourne-t-il de temps en temps en Iran ?

Bien sûr. Et chaque fois qu’on arrive, c’est une grosse fête. Il y a beaucoup de gens qui nous attendent à l’aéroport. On est très attachés à l’Iran. Moi, je suis bien sûr français avant tout, mais j’ai un vrai côté iranien. Je suis moitié français, moitié iranien.

Crédits photos : Belga et Mansour by Sam

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