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Rosanna Kurrer, pour plus de diversité dans le secteur de la cybersécurité

18 avr. 2022 à 08:32Temps de lecture6 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

En Belgique, selon le top 100 des professions de Statbel, on ne compte que 13% d’ingénieures civiles, 19% de femmes managers TIC et seulement 11% de conceptrices de logiciels. Pour lutter contre ces écarts et déconstruire les stéréotypes genrés, Les Grenades réalisent chaque mois le portrait de femmes actives dans le monde des sciences, de la tech’ ou de l’ingénierie.

Cest dans les locaux du campus digital BeCentral que nous retrouvons Rosanna Kurrer, la co-fondatrice et directrice générale de CyberWayFinder. Ce programme intensif en cybersécurité à destination prioritaire des femmes se veut une promesse dopportunités professionnelles, une aventure qui commence par lhistoire de notre interlocutrice du jour…

Cultiver la confiance en soi

C’est aux Philippines que Rosanna Kurrer voit le jour et grandit. Autour delle, toutes les femmes travaillent ; dans son école, il ny a que des jeunes filles, les obstacles liés au genre sont encore loin… "Comme j’ai suivi un enseignement non mixte, je ne me sentais pas discriminée par rapport aux garçons concernant les maths ou les sciences. D’ailleurs j’adorais ces matières, j’ai même pris des cours d’informatique en secondaire, j’ai toujours eu un côté ‘nerd’", explique-t-elle en riant.

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Elle se décide pour des études d’ingénieure architecte. "À luniversité, la classe était composée en grande majorité dhommes, mais ça ne ma pas arrêtée. J’avais confiance en mes capacités en mathématiques grâce à mes années d’enseignement où j’étais entourée de filles." Elle prend néanmoins conscience des différences de traitement entre filles et garçons. "Concernant le dessin technique, nous ne partions pas des mêmes bases : eux avaient été formés à ça durant leur cursus scolaire et moi pas. Cette réalité m’a donné un important sentiment d’insécurité. Je peux imaginer que d’autres femmes ont connu ce sentiment notamment par rapport à l’informatique. La société genre certaines activités, ce qui impacte notre maitrise des compétences."

Malgré ce décalage, elle poursuit ses études et excelle en mathématiques. Son diplôme en poche, à 22 ans, elle part au Japon pour suivre un master en ingénierie : encore une fois, elle est l’une des seules femmes de l’auditoire…

Charge domestique VS carrière

C’est au pays du Soleil Levant qu’elle rencontre celui qui deviendra son futur mari. Lui finit par rentrer en Allemagne, elle aux Philippines pour exercer son métier d’ingénieure architecte. Après quelques années de relation à distance, en 1999, âgée de 30 ans, elle déménage en Europe pour rejoindre son conjoint. "En Allemagne, à l’époque, il n’y avait pas de bon système de crèche ou de garderie… Je me suis vraiment demandé comment les femmes à qui incombe encore trop souvent la charge du foyer faisaient pour travailler…" Nouveau pays, nouvelle vie, nouvelle langue et deux enfants en bas âge ; Rosanna Kurrer jongle alors entre flexibilité et adaptabilité tout en donnant cours à l’Université de Hanovre.

À luniversité, la classe était composée en grande majorité dhommes, mais ça ne ma pas arrêtée

En 2004, son compagnon est appelé en mission en Belgique, toute la famille déménage à Bruxelles. À nouveau, elle doit repartir de zéro. L’expérience se révèle complexe et marque le début d’une période difficile. "J’avais mes deux petites. Je ne maitrisais pas le français et je ne trouvais pas de travail. Aussi, avant d’avoir ma troisième fille, j’ai fait une fausse couche, on ne parle jamais de ça, ça demeure tabou dans la société, mais cette perte m’a beaucoup affectée. Au total, après être arrivée en Belgique, je suis restée à la maison pendant dix ans. Je ne pensais jamais pouvoir retrouver un emploi. Moi qui avais été si confiante en mes capacités, je ne me sentais plus capable de rien…"

Sauvée par le code

Lentement, elle revient à l’équilibre et s’accorde enfin du temps pour elle. Elle se replonge alors dans sa passion de jeunesse : la programmation. Elle apprend les nouveaux langages informatiques ; toute seule, chez elle, en ligne, elle s’y met à fond.

En 2012, elle se rend à un grand hackathon (un marathon de programmation) organisé à Bruxelles. "J’ai pris mon courage à deux mains et j’y suis allée. Quand je suis arrivée, j’ai aperçu un groupe de femmes et je les ai rejointes." À la suite de cet événement, petit à petit, elle entre dans l’écosystème naissant de la tech’au féminin. À force de volonté, elle évolue, apprend, multiplie les rencontres. En 2016, elle part au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) pour suivre un Master Trainer en Educational Mobile Computing.

Elle étudie pour apprendre aux professeur·es à former par la suite leurs étudiant·es au coding. Et c’est ainsi qu’en revenant en Belgique, elle commence à intervenir dans plus en plus de workshops. "Dans un bootcamp, j’ai rencontré la responsable d’un gros réseau financier. Elle voulait booster les cours de cybersécurité pour les femmes." Problème : si Rosanna Kurrer maitrise alors la pédagogie de la tech’, elle ne connait pas encore les spécificités liées à la cybersécurité. "L’univers m’a envoyé un signe. À ce moment-là, par hasard, j’ai croisé la route du coach Patrick Wheeler et j’ai découvert qu’il était expert en cybersécurité. Je lui ai proposé que l’on construise le programme ensemble." C’est un match : il lui transmet ses savoirs et lui permet d’entrer dans le réseau jusqu’alors très masculin de la sécurité informatique. En 2016, CyberWayFinder nait, et en 2017 le premier groupe pilote est lancé.

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Pas qu’un métier technique

Cyberwayfinder veut déconstruire l’image "très technique" véhiculée autour l’univers de la cybersécurité. En effet, cette perception constitue un frein à son accès en raison des stéréotypes de genre qui continuent d’essentialiser comme masculins les métiers liés à la technologie. Rappelons par ailleurs que la diversité dans le monde de la tech’engendre des bénéfices pour tous et toutes comme l’indique une étude de McKinsey.

"Les gens pensent que la cybersécurité est un métier IT, mais c’est beaucoup plus large. À travers notre programme, nous offrons les connaissances de base dans toutes les disciplines en lien avec le domaine. Aussi, on connecte les élèves au réseau professionnel des spécialistes de la cybersécurité."

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Depuis 2017, Rosanna Kurrer et son équipe ont formé une centaine de femmes. Les exemples de réussites à la suite de ce parcours sont multiples. Le programme a lancé une série de podcasts pour notamment dresser des portraits d’alumni. Certaines anciennes sont par ailleurs devenues professeures au sein de cette formation qui ne rassemble que des enseignant·es issu·es du monde professionnel.

À savoir, depuis peu, le cursus est également ouvert aux hommes, mais compte encore plus de deux tiers de femmes, celles-ci restent la priorité de l’organisme.

Il y a quelques jours, ma fille m’a dit ‘maman tu es un role model’. Ça m’a beaucoup touchée

Encourager l’inclusion et la diversité

La diversité des profils (âge, milieu socioprofessionnel, origines) se révèle l’une des grandes richesses de la formation qui se veut la plus inclusive possible. "Le processus de sélection des étudiant·es est long parce qu’on attend des personnes qui s’inscrivent qu’elles soient impliquées et aillent jusqu’au bout. Ce n’est pas si simple, les classes se donnent les soirs de semaine et le samedi matin."

Depuis peu, le programme est soutenu par le Digital Belgium Skills Fund, ce qui facilite encore son accessibilité en permettant un système de bourses. "C’est un secteur hyper porteur, aider les femmes à y accéder est vraiment motivant", confie-t-elle en songeant à son propre cheminement.

Les efforts de Rosanna Kurrer semblent payer puisqu’en 2021, la Cyber Security Coalition belge lui a décerné le prix de la Cyber Security Personality of the Year. "J’ai été surprise d’être élue, mais ravie aussi, d’autant plus que la pandémie avait un peu mis à mal le projet. Cette récompense est une belle reconnaissance."

Avant de quitter son bureau, nous lui demandons si en regardant en arrière, elle se sent fière du chemin parcouru : "Oui", sourit-elle. "Il y a quelques jours, ma fille m’a dit ‘maman tu es un role model’. Ça m’a beaucoup touchée. Nous vivons dans un monde complexe, je veux offrir des outils à mes filles et aux autres femmes pour leur permettre de multiplier leurs chances de s’en sortir."


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