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"Sa tenue me gênait en tant qu’homme" : quatre heures de retenue à Liège pour une tenue jugée inappropriée

"Sa tenue me gênait en tant qu’homme" : quatre heures de retenue à Liège pour une tenue jugée inappropriée
24 mars 2022 à 18:22 - mise à jour 25 mars 2022 à 07:239 min
Par Sarah Lohisse pour Les Grenades

Ce lundi 21 mars, une élève de l’Athénée Royal Air Pur à Seraing a été punie pour tenue jugée " inappropriée" par la direction de l’établissement. Avec le retour des beaux jours, les tenues plus légères font leur apparition et les règlements vestimentaires des écoles sont sous le feu des critiques car jugés par certaines élèves comme sexistes.

Démocratie, ouverture et démarche scientifique, respect et neutralité, émancipation sociale sont les valeurs de Wallonie Bruxelles Enseignement, sur papier. Dans les faits, ce mardi 22 mars 2022, une élève a eu quatre heures de retenue parce qu’elle ne portait pas de soutien-gorge. Elle porte un top dans la cour de récré par une belle journée de printemps, après son cours de gym. […] Le reflet d’un système patriarcal qui culpabilise les femmes d’être femmes ? Dès l’école ? Par des agents d’éducation et de socialisation ? C’est exactement ça. Alors, que fera cette proviseure lorsqu’une fille se plaindra d’un garçon insistant, d’une main déplacée ou d’un viol ? […]", signe le 22 mars "une enseignante de WBE – Wallonie Bruxelles Enseignement – écœurée", sur Instagram en taguant Carla Pereira Portela.

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Une retenue parce qu’elle ne porte pas de soutien-gorge

Carla Pereira Portela sortait avec ses amies du cours de gym lundi 21 mars après-midi, prêtes à rentrer chez elles, la journée d’école terminée. Vêtue d’un legging, d’un top blanc et d’une chemise, elle et ses amies se font intercepter par la proviseure de l’établissement, l’Athénée Royal Air Pur à Seraing, jugeant leurs tenues "non appropriées". L’une d’elles devant partir, deux d’entre elles sont invitées à se présenter dans le bureau du préfet des études, accompagnées de la proviseure.

"Ils nous ont fait comprendre qu’on n’avait rien à dire. Ils nous ont dit que ça les mettrait dans l’embarras si les garçons commençaient à nous regarder et lancent des rumeurs sur nous. Ils n’ont pas été plus loin puisqu’à chaque fois qu’ils justifient ça, ils le font via le règlement d’ordre intérieur de l’école. Ils se cachent toujours derrière celui-ci", commence l’étudiante.

Ce dernier stipule : qu’il n’est pas autorisé de porter dans l’école des tenues vestimentaires non adéquates au contexte de travail scolaire et/ou outrancières : brassière, décolleté, minijupe, mini-short, short bariolé, vêtements transparents, vêtements troués, vêtements de sport (training), tongs, déguisement…

Sentiment d’impuissance

Un incident qui vaudra à Carla Pereira Portela quatre heures de retenue. Le motif dans le journal de classe : "se promène dans la cour, en top, sans soutien-gorge, refuse de s’arrêter et me répond". "La proviseure m’a dit que si elle me croisait et qu’elle trouvait que ma tenue n’était pas appropriée, elle me mettrait un jour d’exclusion. Si ça se reproduisait, elle me virerait de l’école", continue Carla. Retrouvée seule dans le bureau de la proviseure, elle s’est sentie impuissante : "J’étais seule face à elle, qui abusait de son autorité".

Un traitement de la part de la direction déjà utilisé l’après-midi même auprès d’autres étudiantes avec des propos entendus tels que : "Mais en même temps les filles, quand vous mettez des décolletés, ça pousse les garçons à plonger dedans".

Malgré une tentative de discussion, la maman de Carla n’a pas réussi à échanger avec la direction de manière argumentée sur les propos tenus par le corps institutionnel.

Ils nous ont fait comprendre qu’on n’avait rien à dire. Ils nous ont dit que ça les mettrait dans l’embarras si les garçons commençaient à nous regarder et lancent des rumeurs sur nous

"Une sexualisation qui n’est pas la bienvenue à l’école"

Contacté par nos soins, le préfet de l’établissement, Monsieur Cools a justifié la sanction de Carla et de ses amies pour non-respect du règlement d’ordre intérieur de l’école, en plus des réponses non appropriées envers la proviseure.

"En sortant du cours de gym, elle avait une petite brassière qui ne couvrait quasiment rien, et elle n’avait pas de soutien-gorge en dessous. Même pour moi, c’était assez gênant. Les filles ne sont pas obligées de mettre de soutien-gorge, mais si elles mettent des brassières transparentes, il est préférable pour elles d’en mettre. Je dis ça pour elles, pas pour moi. Il vaut mieux qu’il y ait un minimum de tenue. On est dans une école, on n’est pas en soirée ou ailleurs", motive-t-il.

Il continue : "J’ai dit à Carla que sa tenue me gênait personnellement en tant qu’homme, de la voir comme ça. Il y a une sexualisation qui n’est pas la bienvenue à l’école. Dès lors où une jeune fille est devant moi et où je vois tout au travers de son t-shirt, c’est assez désagréable. C’est une question d’éthique et de bon sens au niveau de la société. C’est la même chose pour les garçons : les trainings sont interdits, les casquettes et les shorts hawaïens aussi. C’est moins sexualisé, mais ce n’est pas moins interdit au niveau vestimentaire. Nous sommes dans un cadre scolaire, de travail. Il y a un règlement concernant la tenue vestimentaire comme il y en a dans toutes les entreprises. Les élèves et les professeurs sont tenu.es de respecter ces tenues imposées. Il y a un règlement, on respecte le règlement. C’est tout".

Les propos du préfet des études interpellent. Pour Carla, il s’agit clairement de slutshamming. Ce concept qui est la contraction de deux mots anglais slut (salope) et shame (honte) désigne le fait de critiquer, stigmatiser, culpabiliser ou encore déconsidérer toute femme dont l’attitude, le comportement ou l’aspect physique sont jugés provocants, trop sexuels ou immoraux.

Les attaques peuvent être physiques ou morales et elles entretiennent l’idée que le sexe est dégradant pour les femmes. Et cela comprend également les tenues que les femmes devraient porter ou non. À un niveau plus global, le slut-shaming encourage le viol : si une femme a certains vêtements ou comportements, cela signifierait qu’elle ne peut pas dire non (puisqu’elle aime ça, puisqu’elle le cherche…).

Réactions politiques

"Je condamne ce genre de pratique de la part des écoles", déclare Delphine Chabbert (PS), députée au Parlement francophone bruxellois. "Qu’il y ait une attention à ce que tout élève ait une tenue correcte dans l’école, c’est important. Mais très souvent, les règlements d’ordre intérieur datent ou sont reproduits de ROI antérieurs : un temps où on n’autorisait pas aux garçons de porter des shorts, aux jeunes de porter des joggings. On attendait des filles qu’elles aient des jupes en dessous du genou pour s’agenouiller pour la prière. Les temps ont changé. La communauté éducative de l’école doit travailler main dans la main avec les élèves pour définir ensemble les règles que chacun.e doit respecter. Elles doivent être les mêmes pour les filles et les garçons. Il n’est plus admissible qu’il y ait des règlements sexistes", continue-t-elle.

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Même opinion pour la Secrétaire d’État à l’Égalité des Chances et des Genres et à la Diversité, Sarah Schlitz (Ecolo), qui ajoute : "Le fait de justifier les règles pour dire que ça distrairait les garçons, c’est très réducteur. Envoyer comme message aux jeunes femmes que leur corps est un problème vis-à-vis des garçons qui ne savent pas se tenir, c’est problématique pour la construction des jeunes adultes qui est en cours".

Elle rappelle qu’il est possible de faire des dépôts de signalement à l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes qui est habitué à faire de la médiation quand il y a des cas de discrimination sur base du genre.

Interrogé sur l’affaire, le cabinet de la ministre de l’Éducation Caroline Désir (PS) nous explique ne pas pouvoir intervenir directement, les ROI relevant des prérogatives du pouvoir organisateur (PO). "C’est inadmissible, nous ne tolérons et ne cautionnons évidemment pas ces actes et interpellerons le PO de l’établissement", commente Jean-François Mahieu, porte-parole de la ministre.

De leur côté, le pouvoir organisateur de Wallonie-Bruxelles Enseignement dont fait partie l’Athénée Royal Air Pur, dit vouloir mener une enquête pour vérifier les faits. Ils soulignent néanmoins qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, les établissements sont autonomes dans l’élaboration de leur ROI qui est donc propre à chacun d’eux. "Dans ce ROI, l’établissement peut préciser ses règles en matière de tenue vestimentaire adaptée à la scolarité (sécurité, hygiène, uniforme, etc.). Il lui revient donc d’envisager des adaptations, de façon à ce que toutes les parties puissent cohabiter de façon harmonieuse", souligne Géraldine Kamps, porte-parole de Wallonie-Bruxelles Enseignement en insistant sur le fait que la retenue ne portait pas uniquement sur la tenue vestimentaire de l’élève.

Des réglementations institutionnelles discriminatoires qui se répètent

Depuis 2020 déferle sur les réseaux sociaux le hashtag #14septembre incitant les étudiantes à s‘habiller comme elles le souhaitent pour lutter contre les injonctions sexistes émises dans les règlements d’ordre intérieur (ROI) des écoles.

Né sur le réseau social TikTok en France, le hashtag a rapidement fait tache d’huile en Belgique. Nombreuses sont les élèves vêtues de crop tops et minijupes qui ont rejoint le mouvement le 14 septembre passé pour revendiquer leurs droits à s’habiller comme elles le souhaitent au sein de leurs établissements scolaires. Derrière cet acte, un message : "c’est le moment de riposter contre les propos sexistes".

En juin de l’année passée, Elza, 12 ans, avait été renvoyée de son école à Saint-Gilles pour une tenue estimée provocante et "balnéaire". Sa maman racontait en juin 2021 dans le Ligueur : "Elza portait un short et des collants noirs jugés pas assez opaques. D’ailleurs, elle porte des collants alors qu’il fait 26°C. Cette façon de se cacher, c’est aussi une manière de se parer face aux injonctions sur les poils, la peau. Elle m’a appelée tout de suite, en pleurs. Le plus difficile pour elle, je pense, c’est qu’on ne lui a donné aucune explication. On l’a renvoyée comme ça. Elle est revenue, elle s’est changée, elle a enfilé un legging et elle est repartie. Et au moment où je vous parle, je ne comprends pas moi-même ce qu’il s’est passé". 

Le lundi suivant, en désaccord avec la décision de la direction, son professeur de français avait enfilé un short, ironisant : "J’espère ne pas être victime de commentaires déplacés à cause de ma tenue excitante".

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En 2020, en Espagne, ce sont des garçons qui se sont soulevés avec le hashtag #LaRopaNoTieneGenero (traduction :"les vêtements n’ont pas de genre") suite au renvoi d’un élève basque, Mikel Gomez, 15 ans, arrivé en jupe à l’école pour sensibiliser les autres étudiant·es aux vêtements non-genrés. L’école lui a demandé d’aller consulter un·e psychologue. Suite à cela, nombreux sont les élèves et professeur·es qui sont venu·es en jupe à l’école pour lui montrer leur soutien.

Envoyer comme message aux jeunes femmes que leur corps est un problème vis-à-vis des garçons qui ne savent pas se tenir, c’est problématique pour la construction des jeunes adultes qui est en cours

Quels recours possibles ?

Une manifestation organisée par le CEF (le comité des élèves francophones) avait déjà eu lieu devant le cabinet de la Ministre de l’Éducation pour dénoncer les ROI discriminants fin juin 2021. Une pétition "pour la fin des ROI sexistes" avait ainsi été lancée, récoltant plus de 1180 signatures.

L’organisation née en 2011 défend les droits des élèves de secondaire en les incitant à devenir des citoyen·nes actif·ves. En 2018, ils se mobilisaient via la "Révolution du Bermuda" en demandant de définir clairement, avec l’ensemble du personnel éducatif, les tenues permises ou non à l’école, de fixer des critères clairs et objectifs, de justifier les éventuelles interdictions, d’appliquer le règlement à tou·tes sans discriminations d’aucune sorte (lié à l’âge, au genre,…).

Si les étudiant·es se réunissent pour combattre le sexisme, c’est la politique publique et interne aux institutions qui doit avant tout changer. Modifier et dégenrer les règlements d’ordre intérieur pour lutter contre ces discriminations serait un premier pas. Au micro de BX1, Jean-Pierre Coenen, Président de la Ligue des droits de l’enfant, affirmait "ce n’est pas en demandant aux jeunes de s’habiller jusqu’au cou et jusqu’au bout des doigts qu’on va lutter contre le sexisme".

L’autrice Shan Hsia, dans son étude "Les dessous d’une tenue scolaire, sociologie du genre au prisme du code vestimentaire à l’école", soutient que, même si l’école est officiellement égalitaire, elle continue de contribuer à la différenciation des sexes en reproduisant les normes issues d’une société patriarcale. Elle recommande donc d’adopter une pédagogie sur le prisme du genre en changeant de paradigme. C’est donc avant tout un débat démocratique entre les élèves et les établissements scolaires qui est de mise afin de viser l’égalité des chances, la bienveillance, la confiance en soi et l’épanouissement de chacun·e.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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