Justice

Salah Abdeslam, "ni ange, ni démon" : l'analyse du criminologue Michael Dantinne

Salah Abdeslam, accusé au procès des attentats de Paris

© Palix

15 avr. 2022 à 10:26 - mise à jour 15 avr. 2022 à 12:35Temps de lecture5 min
Par Patrick Michalle

Michael Dantinne, criminologue à l’Université de Liège suit de près le radicalisme sous toutes ses formes. Il a suivi le parcours de Salah Abdeslam sur le long terme et observe l’évolution de ses interventions au cours du procès à Paris. Pour lui, plusieurs éléments permettent d’expliquer ce qui s’est passé au cours des trois derniers jours au cours desquels, Salah Abdeslam a choisi de s’exprimer très longuement en répondant aux questions de l’ensemble des parties.

Parler ou non, c'est se réapproprier le pouvoir

Il faut analyser tous les discours qui sont tenus dans un procès d’assises dans un ensemble de logiques, de stratégies différentes, ici il y a une stratégie de pouvoir.

Dans un procès d’assises, un accusé a des droits qui sont garantis par la procédure pénale, et comme l’accusé est souvent ballotté quand même, il va essayer de se réapproprier l’espace-temps du procès pour avoir du poids sur celui-ci. Pour cela on peut soit pratiquer la politique de la chaise vide comme le fait par exemple l’accusé Osama Krayem ou soit manier la parole avec parcimonie. Cela signifie parfois ne pas parler, parfois parler en fonction de questions que l’on choisit ou parfois répondre à des questions posées par certaines personnes. Ce sont différentes manières de se réapproprier un peu de pouvoir dans un procès où l’accusé en a assez peu, et c’est probablement ce que Salah Abdeslam est parvenu à faire au cours des dernières auditions.

Le sens de ses revirements

Cette stratégie est celle d’un individu qui s’est retrouvé à ce procès propulsé sur le devant de la scène du box des accusés par défaut des autres. Il faut se rappeler que les autres sont morts ou présumés comme tels.

Salah Abdeslam, unique survivant des attentats, s’est fait incarcérer et il est un peu la cristallisation de toutes les attentes car lui seul a peut-être des réponses sur des éléments qui restent en dépit de l’enquête et de son caractère gigantesque, nimbés d’ombres. Par conséquent, il va essayer de se servir de cette parole pour se réapproprier une partie du pouvoir, s’il ne parle pas on n’avance pas, maintenant ce n’est peut-être aussi pas toujours dans son intérêt et je pense que lui aussi a été pris dans ses ambivalences.

L’importance de gérer son image

Salah Abdeslam accusé au procès des attentats de Paris
Salah Abdeslam accusé au procès des attentats de Paris PaliX

Salah Abdeslam est très attentif à son image, c’est apparu au cours de ce procès et c’est également relevé dans l’expertise psychiatrique. Dans l’une de ses réactions ces derniers jours, il a expliqué qu’il avait gardé le silence parce qu’il n’était pas d’accord avec le portrait qui avait été fait de lui par les médias, donc il est très attentif à cela.

En conséquence c’est quelqu’un qui cultive son image mais qui la gère aussi en relation avec une stratégie de défense, ce qui s’est passé récemment marque un important changement : c’est quelqu’un qui a dit depuis le départ : je n’ai pas pu me faire exploser, tuer des gens parce que mon gilet était défectueux et qui lors de son dernier interrogatoire au procès finit par dire : j’ai menti parce que je n’ai pas voulu le faire, je n’ai pas pu tuer ces gens dans le bar malgré la mission qui m’avait été confiée : sauter avec ma ceinture. Il y a ici une bascule claire : l’importance de l’image plie face à la nécessité de se défendre, de se présenter comme " humaniste ", soit l’opposé du " monstre " que les médias auraient, selon lui, créé de toutes pièces. Mais il s’empresse quand même d’ajouter que ce n’est pas par lâcheté qu’il a renoncé : " humain, mais pas lâche ", l’importance de l’image reflétée n’est donc pas complètement évacuée.

La vérité judiciaire apparaîtra plus tard

Il a le droit de mentir comme tous les accusés. Relevons que la vérité n’est pas une variable binaire, par conséquent Salah Abdeslam n’est pas tout le temps dans le mensonge ou tout le temps dans la vérité. Vraisemblablement, comme tous les accusés devant tous les tribunaux correctionnels et les cours d’assises, il peut mentir un peu sur certains aspects, beaucoup sur d’autres, mentir par omission, mentir par contre-vérité.

En réalité, la question de savoir s’il dit la vérité, lui seul à la réponse et encore pour autant qu’il ne soit pas sujet à des biais de reconstruction où lui-même finit par croire à une vérité qu’il aurait réélaborée.

Et pour ce qui concerne la vérité judiciaire, c'est une question à laquelle devront répondre les magistrats professionnels de la cour d’assises de Paris pas seulement à partir des déclarations des accusés et des témoignages entendus mais aussi d’un ensemble d’autres éléments de preuve.

Attentats en France, compatible avec son combat moral ?

Salah Abdeslam - procès des attentats de Paris
Salah Abdeslam - procès des attentats de Paris PaliX

Son idéologie paraît assez claire, il ne l’a pas cachée, rappelez-vous il a fait des équivalences au début du procès entre les victimes en Syrie et celles des attentats. Il a témoigné d’idées radicales et il n’a par exemple jamais condamné les attentats auxquels il déclare désormais s’être soustrait, et encore moins ceux qui les ont perpétrés, en particulier son frère aîné, Brahim.

Il a "coché" un ensemble de cases qui correspondent au processus de radicalisation décrit par la science et la littérature sur le sujet. Mais il a dit, je résume : 'je me suis arrêté parce que je n’étais pas prêt à tuer des gens'. Remarquons qu’il a parlé beaucoup moins du fait qu’il n’était sans doute pas prêt non plus à se tuer lui-même, ce qui peut servir à la fois son souci d’image et sa défense, même s’il dit avoir expérimenté de la honte par rapport aux autres terroristes et qu’il leur aurait menti. Il ne faut pas sous-estimer l’effet que la crainte de sa propre mort a pu avoir sur lui.

En tout état de cause, Salah Abdeslam se présente comme un radical mais comme un radical qui n’est pas prêt à ce type de passage à l’acte a contrario pour lui des autres terroristes morts dans les attentats et qui sont passés par la Syrie, ce qui les aurait rendus prêts à cela. On trouve exactement le même discours de désistement chez Abrini qui explique s’être comporté de la même façon un peu plus tôt que Salah Abdeslam.

La volonté d'humaniser la perception de l'accusé

Salah Abdeslam interrogé par son avocate
Salah Abdeslam interrogé par son avocate PaliX

Il y a une volonté d’humanisation qui est très claire autour de Salah Abdeslam dans sa défense, dans la communication, dans l’image qu’il veut donner. C’est notamment pour cela que, délibérément, ses avocats se sont sans cesse adressé à lui en l’appelant par son prénom, ce qui n’est pas l’usage ou qu’ils ont justifié ses contradictions en expliquant que c’était le propre de tout être humain...

On lui a demandé ce qu’il ferait s’il était en liberté, il a répondu qu’il irait vivre là où s’appliquait la " charia " pour vivre sa foi.  Il veut se montrer, peut-être comme ce que d’autres appellent un radical islamiste, mais pas comme un radical violent. Et ce faisant, il plaide indirectement sa "non-dangerosité" vraisemblablement pour minorer sa peine et se laisser un espoir de sortie de prison à pas trop longue échéance. Observons que quelque part ce type de discours rencontre les objectifs des politiques criminelles. Nous sommes sur ce point dans des objectifs de prises en charge judiciaires des terroristes et des radicaux qui, précisons-le, ne visent pas à leur faire abandonner leurs idées mais bien leurs velléités de passage à l’acte violent, un état que Salah Abdelslam revendique aujourd’hui.

Il subsiste néanmoins de grosses ambivalences dans ses discours (qui ne sont pas forcément ses pensées). La plus grande est certainement constituée par le fait que son impossibilité morale de tuer ces " gens qui parlaient et dansaient " dans le bar qui aurait été sa cible ne l’a incité ni à tenter d’arrêter les terroristes du 13/11/2015, ni à dénoncer ceux qui frapperont finalement le 22/3/2016 à Bruxelles, ni à collaborer avec la justice au cours de toutes ces années d’enquête…

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