Dans quel monde on vit

Sandra Lucbert : " j’aimerais que les gens qui souffrent se rendent compte des causes réelles de leurs souffrances "

03 févr. 2022 à 07:00Temps de lecture3 min
Par Simon Brunfaut

En 2019, l’écrivaine Sandra Lucbert s’est intéressée, dans Personne ne sort les fusils, au procès France Telecom, en décortiquant la langue managériale. Dans son nouvel ouvrage, Le ministère des contes publics, elle s’attaque cette fois à la langue des hauts fonctionnaires et des dirigeants politiques, en analysant le discours formaté autour de la dette publique. 

 

Sandra Lucbert a inventé un genre : elle utilise la littérature pour détricoter toutes ces novlangues qui, en confortant le système néo-libéral, nous empêchent d’agir et de changer les choses. Son nouveau livre poursuit dans cette voie, avec un style clair, incisif et inventif. 

 

La langue nous façonne davantage que nous la façonnons

 

Cette fois, Sandra Lucbert s’en prend à cette langue technique forgée par le néo-libéralisme, ce qu’elle nomme la " LCN " (" langue du capitalisme néo-libéral "). " La LCN donne la direction du corps social, expliquait-t-elle au micro de Pascal Claude, soutient le capitalisme et les intérêts d’un petit groupe. Le postulat de ce livre est que des dispositifs s’installent dans la langue. Nous vivons dans un monde où nous sommes parlés par le système. La langue nous façonne davantage que nous la façonnons.

Ce qui m’intéresse c’est comment un appareil langagier produit la normalisation d’un ordre de domination " Elle fait donc ce constat sans appel : " Nous sommes colonisés par des structures de pensées et des opérations langagières qui nous empêchent de nous attaquer au capitalisme " Or cette langue insidieuse, qui s’inscrit dans nos habitudes et dans nos corps, produit " le sentiment que les choses ont toujours été ainsi " Selon elle, cette " langue hégémonique " construit des discours qui deviennent donc, au fil du temps, " des certitudes ".

 

Traduire la langue qui défigure 

 

Mais comment échapper à la langue ? " Mon objectif est de traduire ", dit-elle, faire apercevoir comment la langue défigure, comment elle défigure des  opérations réelles ".

Dans son livre, elle décortique notamment une récente émission consacrée à la dette, en mettant ainsi en exergue la mise en scène du réel par la télévision. Elle montre comment les conclusions de l’émission ne servent qu'à conforter la pensée dominante : pour réduire la dette publique, la seule solution est de réduire la dépense publique.

Elle s’oppose ici frontalement au " décryptage " — mot à la mode dans les médias — car, selon elle, il ne s’agit que  d’une fausse enquête qui, sous couvert de questionner, revalide, en réexpliquant à des populations considérées comme des idiots, ce que les dominants estiment être l’ordre naturel ". Avec son travail, elle cherche ainsi à "  participer au réveil " car " nous sommes pris, insiste-t-elle, dans le rêve des neo-libéraux — un rêve qui n’est merveilleux que pour très peu de gens — et nous n’arrivons pas à distinguer ce qui se produit " 


 

Redresser les imaginaires 

 

Pour autant, Sandra Lucbert ne cherche pas à proposer " un programme politique, mais seulement à faire de la littérature ". Elle fabrique ainsi, avec ses textes ciselés, une véritable machine à penser en rendant visibles, à l'aide de figures littéraires, des phénomènes de fond à l’œuvre dans notre société. Selon elle, nous nous sommes donc éloignés de la démocratie, dont elle donne  cette définition  :  la démocratie est un corps politique qui se donne des institutions et qui les remet en question lorsqu’elles sont néfastes pour la majorité "

C’est pourquoi, conclut-elle, " il faut trouver des extériorités dans la langue, redresser les imaginaires pour apercevoir ce que l’habitude normative ne nous permet plus de distinguer. J’aimerais que les gens qui souffrent se rendent compte des causes réelles de leurs souffrances, et construisent une réaction collective "

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