Les ambassadeurs

Saviez-vous qu’un Belge se cachait derrière l’ancêtre du cinéma ?

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28 janv. 2022 à 14:33Temps de lecture4 min
Par Jordan Renard

Le 28 décembre 1895, au Grand café de Paris du boulevard des Capucines, a lieu la première séance publique et payante du cinématographe avec la projection de “La sortie des usines Lumière à Lyon”. Mais bien avant l’invention révolutionnaire des Frères Lumière, des Wallons ont apporté leur contribution au développement des arts audiovisuels. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, le Liégeois Robertson dépose le brevet d’une lanterne magique, le fantascope, qui va émerveiller l’Europe entière. Né à Liège en 1763, Etienne-Gaspard Robert dit Robertson est un homme aux multiples talents à la fois peintre, dessinateur, physicien, aéronaute mécanicien, opticien, et "fantasmagorien".

La fantasmagorie, étymologiquement " l’art de faire parler les fantômes en public ", consiste à la fin du xviiie siècle à projeter et à animer sur un écran de toile ou de fumée des tableaux miniatures peints sur des plaques de verre ou bien gravés sur un support opaque.

Dans sa version achevée, le fantascope est une grosse boîte de projection mobile capable d’effectuer simultanément deux manipulations devenues banales aujourd’hui : d’une part, les fondus enchaînés, appelés aussi " vues fondantes " et, d’autre part, les travellings avant et arrière, effectués derrière la toile de projection.

Durant les fantasmagories, le fantascope et les projectionnistes étaient cachés derrière un grand écran translucide de taffetas gommé ou de toile blanche huilée. Dans la salle, de l’autre côté de l’écran, trônait le fantasmagoricien qui animait la séance au milieu du public. Les opérateurs étaient répartis en plusieurs groupes : les uns actionnaient le fantascope, tandis que d’autres s’occupaient de l’éclairage de la salle. Le fantascope n’était pas le seul appareil à assurer le spectacle : des projectionnistes étaient munis d’une petite lanterne fixée sur la poitrine par des courroies de cuir. Ils se déplaçaient ainsi de chaque côté de l’écran en actionnant leurs appareils et projetaient tantôt des décors riches en couleurs, tantôt des chauves-souris, des monstres et des diableries de toutes sortes, destinés à enrichir et à compléter le spectacle. A cela s’ajoutait en général le roulement du tonnerre ou le sifflement du vent, obtenus en agitant une feuille de tôle… Bruitage, travelling, comme on le voit, le cinéma moderne n’a pas grand-chose à envier au grand spectacle des fantasmagories.

Avons-nous tous une ombre ?
Avons-nous tous une ombre ? © Getty Images

Voici le texte de la première annonce publique destinée à présenter la première fantasmagorie de Robertson. Cette annonce date du 20 janvier 1798 (1er pluvîose), le spectacle ayant lieu trois jours plus tard :

"Apparition de spectres, Fantômes et Revenants, tels qu’ils ont dû et pu apparaître dans tous les temps, dans tous les lieux et chez tous les peuples. Expériences sur le nouveau fluide connu sous le nom de galvanisme, dont l’application rend pour un temps le mouvement aux corps qui ont perdu la vie. Un artiste distingué par ses talents y touchera de l’harmonica. On souscrit pour la première séance qui aura lieu mardi au Pavillon de l’Échiquier. "

Ces expériences multisensorielles impressionnèrent beaucoup le public. Quelques semaines après la première séance, le journal l’Ami des lois, relate en détail le déroulement d’une séance :

"À sept heures précises, un homme pâle, sec, entra dans l’appartement où nous étions ; après avoir éteint les bougies, il dit : Citoyens et messieurs, je ne suis point de ces aventuriers, de ces charlatans effrontés qui promettent plus qu’ils ne tiennent : j’ai assuré, dans le Journal de Paris, que je ressusciterais les morts, je les ressusciterai. Ceux de la compagnie qui désirent l’apparition de personnes qui leur ont été chères, et dont la vie a été terminée par la maladie ou autrement, n’ont qu’à parler ; j’obéirai à leur commandement. Il se fit un instant de silence ; ensuite un homme en désordre, les cheveux hérissés, l’œil triste et hagard, la physionomie arlésienne, dit : Puisque je n’ai pu, dans un journal officiel, rétablir le culte de Marat, je voudrais au moins voir son ombre. Robertson verse, sur un réchaud enflammé, deux verres de sang, une bouteille de vitriol, douze gouttes d’eau-forte, et deux exemplaires du journal des Hommes-Libres ; aussitôt s’élève, peu à peu, un petit fantôme livide, hideux, armé d’un poignard, et couvert d’un bonnet rouge : l’homme aux cheveux hérissés le reconnaît pour Marat ; il veut l’embrasser, le fantôme fait une grimace effroyable et disparaît. L’expérience se renouvelle avec l’apparition d’autres ombres de disparus : un jeune homme réclame l’apparition de sa bien-aimée " dont il montre le portrait en miniature au fantasmagorien, qui jette sur le brasier des plumes de moineau, quelques grains de phosphore et une douzaine de papillons ; bientôt on aperçoit une femme, le sein découvert, les cheveux flottants, et fixant son jeune ami avec un sourire tendre et douloureux ". D’autres revenants sont ressuscités : un autre homme veut voir sa femme une dernière fois ; un Suisse réclame l’apparition de Guillaume Tell ; à chaque fois, Robertson déploie un arsenal de produits chimiques et d’accessoires symbolisant les personnages ressuscités : des flèches et un grand chapeau pour Guillaume Tell ; Il crée aussi les fantômes de Robespierre sortant de son tombeau, de Lavoisier et de Rousseau".

Curieux et entreprenant, Robertson est certainement celui qui saura le mieux frapper les imaginations en donnant à la projection lumineuse une dimension jusqu’alors inégalée.

Ce samedi 29 janvier 2022 vers 13h35 sur La Une, Les Ambassadeurs vous emmènent Sur les traces du cinéma”.

© Getty Images

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