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Science : peut-on manipuler notre mémoire ?

© Sean Gladwell – Getty

11 août 2020 à 10:35Temps de lecture4 min
Par Christian Rousseau

Nous croyons avoir une bonne mémoire. Nous la considérons un peu comme notre disque dur. Mais la mémoire a un côté obscur. Souvent, elle nous trahit. Nos souvenirs se modifient et cela peut nous jouer des tours… Nos souvenirs sont fragiles et influençables. En fait, la manipulation de nos souvenirs en laboratoire est aujourd’hui une réalité. Faut-il se méfier ?

Notre mémoire a sa propre vie

Les scientifiques qui étudient la mémoire sont clairs. Elle ne fonctionne pas comme un simple enregistreur vidéo mais plutôt comme une page wikipédia qui se construit de manière progressive.

A l’âge adulte, nous n’avons aucun souvenir fiable de ce qui nous est arrivé au début de notre vie. C’est ce que l’on appelle l’amnésie infantile. La plupart des psychologues estiment qu’aucun de nos souvenirs ne peut remonter avant l’âge de 3 ans.

Mais alors, d’où viennent ces images que nous nous faisons de notre enfance ? En fait, nous nous les sommes reconstruites en regardant notre album de famille ou en écoutant nos parents.

Plus inquiétant, nos souvenirs plus récents sont également truffés d’approximations et de détails rajoutés.

Elisabeth Loftus, professeure à L’Université de Californie a démontré que l’on pouvait intervenir sur les souvenirs avec des informations biaisées. Elle a appelé cela l’effet Bugs Bunny. Elle a montré à une série de personnes une publicité pour Dysneyland avec une image de Bugs Bunny. Par la suite, on pose une série de questions à ces mêmes personnes. La plupart sont convaincues d’avoir croisé le lapin lors de leur vite au parc, de lui avoir serré la main… Alors même que Bugs Bunny n’a jamais été présent dans le parc Disney

 

 

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En quelques mots : comment fonctionne notre mémoire ?

 

En fait, nos souvenirs se construisent à partir de nos sens. Les données sont traitées par l’hippocampe. Celui-ci va les stocker à différents endroits de notre cerveau.

Quand il s’agit de se rappeler des choses, il active ce mécanisme en sens inverse. Il projette nos souvenirs dans notre conscience.

C’est un mécanisme subtil qui nous joue des tours. Pour notre cerveau, imaginer et se souvenir sont des processus très proches et cela peut nous jouer des tours.

Explication : les souvenirs se fixent dans notre mémoire essentiellement pendant notre sommeil. Mais à chaque fois que nous devons nous souvenir de quelque chose, il y a une période de temps où ils sont malléables. Et nous avons tendance à rajouter des éléments et à modifier nos souvenirs en fonction des éléments extérieurs, par exemple.

 

C’est inquiétant

Au quotidien, ça peut nous sembler anodin. Mais quand on parle de justice, ça en devient inquiétant. L’école française de magistrature a mené une expérience.

On a montré à des étudiants une scène de crime. Une personne de sexe masculin de type européen vêtue d’une chemise à carreaux entre dans un établissement et tire un coup de feu. Il abat une personne.

Après avoir visionné cette semaine, les étudiants sont placés en petit groupe et questionné sur ce qu’ils ont vu.

Les résultats ont été interpellant. Beaucoup d’étudiants croient avoir cru voir une personne en blouson de cuir, de type maghrébin. Certains croient même avoir vu une femme ayant tiré plusieurs coups de feu.

Comment expliquer cela ? Pour les psychologues présents lors de l’expérience, lorsqu’il il y a agression et/ou coup de feu, toute notre attention se focalise sur ce coup de feu et délaisse tout le reste. La mémoire n’a pas l’occasion de tout emmagasiner.

Les éléments que l’on n’a pas vus vont être comblés par notre expérience, nos connaissances, nos stéréotypes. On comble les informations manquantes avec des informations cohérentes.

 

Peut-on influencer notre mémoire ?

 

Des études sont effectivement menées sur le sujet. On sait aujourd’hui que l’on peut activer ou désactiver certains souvenirs chez les souris. Rassurez-vous, on en est très loin chez l’homme.

Cependant, des expériences ont ouvert une série de possibilités.

 

Certains stimulus peuvent influencer notre capacité de mémorisation et de souvenirs. Ainsi, on a fait mémoriser des couples de mots à des sujets. On a surveillé leur sommeil et à certains moments, on leur faisait entendre des stimuli sonores. Quand on interroge le sujet le lendemain, il se rappelle beaucoup plus de mots quand il y a eu stimulation sonore.

Des chercheurs de l’université de Tubingen y voient la possibilité de modifier ou remplacer certains souvenirs pendant le sommeil.

 

Pourra-t-on bientôt effacer des souvenirs traumatiques ?

 

Partant de ces constatations, des hôpitaux français ont investigué la possibilité d’agir sur les souvenirs des personnes atteintes de syndrome post-traumatique. Certains hôpitaux ont voulu s’y atteler avec des victimes de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse et des attentats de Paris.

L’idée était d’agir au moment de la consolidation de la mémoire. Les patients devaient prendre un médicament habituellement utilisé contre le stress : Le propanol.

Quand le patient ingère le médicament juste avant la phase de consolidation de la mémoire, on a constaté une amélioration de l’état des patients. Ils réagissent de moins en moins négativement aux événements qu’ils ont vécus. A ce stade, on ne supprime pas le souvenir, on le rend moins bloquant et moins traumatisant.

 

Dans l’avenir ?

Ces évolutions ouvrent des perspectives pour le traitement de certaines maladies. Des chercheurs du MIT ont réussi à rendre la mémoire à des souris atteintes de la maladie d’Alzheimer.

En laboratoire, ils ont réussi à modifier une protéine et à activer des souvenirs grâce à une lumière laser. La technique est prometteuse mais elle n’est ni applicable à l’homme, ni en dehors d’un laboratoire… Pour le moment.

 

 

 

 

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