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Sexisme à l’UCLouvain : le climatologue J-P van Ypersele dénonce des abus de collègues et l’inertie de l’université

Sexisme à l UCLouvain

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14 févr. 2022 à 17:19Temps de lecture6 min
Par Eric Boever

On l’entend régulièrement alerter l’opinion publique à propos du dérèglement climatique mais cette fois, c’est le sexisme de son université que dénonce le climatologue Jean-Pascal van Ypersele. Selon les témoignages qu’il a recueillis, des abus de pouvoir et des comportements, voire des agressions sexistes existent à l’UCLouvain et les autorités académiques ne réagissent pas ou pas assez. Nous l’avons rencontré.

« Je n’accuse pas à la légère mais je ne cite personne pour protéger les victimes ».

Climatologue de renom, Jean-Pascal van Ypersele ne monte pas au créneau que pour défendre la planète. Il vient de jeter un pavé dans la mare de son université en publiant dans le journal flamand De Morgen une longue interview accusant l’UCLouvain de fermer les yeux devant de nombreux cas de comportements sexuellement inadaptés et d’abus de pouvoir. Il nous confirme ses propos : " On ne parle pas ici de simples propos grossiers, c’est bien plus lourd, ce sont des gestes, des formes d’agressions sexuelles. J’ai connaissance d’une douzaine de cas qui se sont déroulés dans 7 facultés différentes, soit quasi la moitié des facultés de l’UCLouvain. "

" Pour vous donner une idée du degré d’importance de ces affaires, l’une d’elles au moins fait l’objet d’une instruction judiciaire, cela a été confirmé par le parquet de Nivelles. Pour le moment, je ne donnerai pas de détails et encore moins de noms car je veux avant tout protéger les femmes qui ont été victimes de ces comportements fautifs. Il ne s’agit pas non plus de rumeurs ou de " on-dit ", j’ai moi-même recueilli des témoignages, non pas que j’aie décidé de mener l’enquête mais cela s’est fait de fil en aiguille, de confidence en confidence. Actuellement, j’ai un dossier épais de plusieurs centimètres et il le serait plus encore si j’imprimais tous les mails reçus depuis qu’on sait que je travaille là-dessus. "

Mains aux fesses, avances sexuelles, baisers forcés…

De quel type de comportement s’agit-il ? On l’a compris, le professeur de Climatologie et de Sciences naturelles veut éviter à tout prix qu’un récit permette d’identifier une victime mais il accepte néanmoins de donner des exemples. " Il y a bien sûr les blagues de mauvais goût sur les vêtements ou l’apparence physique mais il y a aussi des mains sur les fesses de collègues féminines, des avances sexuelles, des baisers volés au détour d’un couloir, parfois accompagnés de poussée ou de serrement de gorge. " Il est aussi question d’une tentative de viol, mais sans témoignage direct reçu à ce sujet, il préfère ne pas l’affirmer.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire quand on évoque ce genre de comportement dans une université, les victimes dont parle J-P van Ypersele ne sont pas des étudiantes. Il s’agit davantage de membres du personnel. Mais les étudiantes ne sont pas à l’abri pour autant, comme l’a révélé la récente carte blanche diffusée le 9 février par des centaines d’académiques qui entendaient dénoncer le harcèlement et les agressions sexistes au sein des différentes universités du pays.

L’inertie de l’Université est aussi coupable que les abus commis par les collègues

Mais si les actes commis par ses collègues révulsent le prof de l’UCLouvain, l’attitude de son université le révolte tout autant. "Dans trois cas au moins parmi les témoignages que j’ai reçus, les autorités académiques ont fait taire les victimes. Il faut dire que, très souvent, il s’agit d’hommes occupant des postes à responsabilité. Par exemple, quelqu’un en position d’autorité a agressé physiquement une femme. Elle a porté plainte, mais il ne s’est rien passé. Pire, plusieurs femmes ont été informées qu’elles auraient des problèmes si elles portaient plainte, entre autres parce que l’agresseur pourrait profiter de son poste pour mettre en péril les études ou la carrière de la victime ou de membres de sa famille. Ce sont clairement des menaces de représailles."

Au quotidien De Morgen, il explique aussi qu’il y a des cas de sabotage. " Par exemple, un professeur met le nom d’une brillante collègue sur une demande de financement pour augmenter ses chances de l’obtenir mais sans l’en informer. Après quoi les fonds ne vont qu’au professeur en question. " S’approprier du matériel ou un budget de recherche destiné à une femme ou refuser aux femmes l’accès aux laboratoires fait également partie des mesures de pression ou de rétorsion.

« Je me prépare à la bataille avec l’UCLouvain »

Je sais que l’université va réagir et je devine déjà le contenu de leur communiqué, je pourrais même écrire les phrases qu’ils vont sortir et où ils parleront de surprise, de désapprobation, d’actes contraires à leurs valeurs, d’enquête interne et de prise de mesures pour éviter que cela se reproduise. Mais c’est de la mauvaise foi, ils étaient au courant, ils ont laissé faire, même s’ils prétendent parfois aujourd’hui ne pas trouver de trace de ces abus. "

Le schéma que décrit le professeur en Climatologie est plutôt inquiétant : " les hommes puissants sont protégés, les victimes sont invitées au calme et à la tranquillité, parfois même à un cours, je cite, d’apprentissage du contrôle des émotions. Mais il y a rarement de sanctions dignes de ce nom. Par exemple, l’homme qui a forcé une femme à s’embrasser est devenu par la suite doyen. Une autre femme qui a adressé son témoignage au recteur s’est vue répondre " Devrais-je faire quelque chose à ce sujet ? " C’est insupportable. D’ailleurs, cette femme est partie peu de temps après, comme d’autres qui ne sont pas senties écoutées et entendues. Au lieu de punir l’abuseur, on préfère l’écarter et encore, c’est rare. Le plus souvent, on en arrive à dégoûter la victime qui finit par arrêter sa recherche ou sa thèse et par s’en aller. Il faut que ça s’arrête. Des conseillers confidentiels et autres instances ont été mis en place, mais apparemment, ils ne font pas leur travail de manière autonome. "

« Je ne peux pas me taire et je n’ai plus rien à perdre »

En prenant la parole de la sorte, Jean-Pascal van Ypersele ne craint-il pas pour sa propre carrière ? Pas vraiment. Le scientifique n’a pas grand-chose à perdre, sa carrière académique formelle est quasi terminée : " J’ai 65 ans, je suis à deux mois de la retraite. Il faut parler. Les collègues plus jeunes n’osent pas, mais personnellement je n’ai rien à perdre. Je ne me pardonnerais pas de me taire."

Préoccupé depuis toujours par les droits de l’Homme et de la Femme, il estime que le respect de la Terre et celui de la Femme vont de pair. " Pour moi, les hommes qui écrasent, méprisent et violent les femmes ressemblent beaucoup à ceux qui considèrent la nature comme un outil."

Il connaît les noms des abuseurs mais son but n’est pas de les désigner à la vindicte populaire ni de réclamer des sanctions, il veut juste que le système change et qu’un débat politique se penche sur la manière d’empêcher les universités d’étouffer si facilement ces questions dans l’œuf. " J’espère que le conseil d’administration de l’UCLouvain va se poser désormais de sérieuses questions. Nous ne devrions absolument pas avoir peur de remettre en cause l’autorité de certains qui ont participé au harcèlement ou qui ont fermé les yeux parce que c’est plus confortable. Je ne veux pas être l’un d’eux. Il faut oser changer le système et pourquoi pas certaines personnes." Mais pas question de citer de nom, bien sûr…

L’UCLouvain regrette n’avoir pas toujours été à la hauteur de la souffrance des victimes.

Comme lors de la carte blanche contre le sexisme ordinaire dans les universités la semaine dernière, ce n’est pas le recteur de l’UCLouvain Vincent Blondeel qui a réagi aux reproches formulés par J-P van Ypersele, c’est Tania van Hemelryck, conseillère du recteur pour la politique du genre. Elle commence par une forme de mea culpa : " Nous sommes au courant de certains faits qui sont en cours d’instruction. Nous entendons que la réponse donnée par l’université n’a pas été à la hauteur de la souffrance des victimes et l’université ne peut que le regretter sincèrement. Cela étant dit, nous contestons qu’il y ait une forme d’impunité pour les auteurs. Il y a eu des sanctions parfois lourdes appliquées à des membres du personnel administratif ou académique, quel que soit le statut de ces personnes. Il n’est pas question d’étouffer des affaires. "

Par ailleurs, il existe à l’UCLouvain une cellule baptisée Together et qui a pour but d’aider et d’accompagner les victimes en toute confidentialité et sans lien hiérarchique. Mais là aussi, on reconnaît qu’on peut mieux faire : " Il est vrai que cette cellule n’est pas encore assez connue, nous sommes conscients qu’il faudrait mieux informer la communauté universitaire de son existence, tout comme nous devons mieux former notre personnel et les personnes de confiance pour les sensibiliser encore plus à ces questions de harcèlement et de violences sexuelles pour lesquelles nous tenons à appliquer la tolérance zéro." 

Une cellule Together dont certaines étudiantes regrettent qu’il faille la contacter uniquement par mail. L’urgence ou le besoin de parler exigeraient surtout une ligne téléphonique. Par ailleurs, cette cellule vient de perdre un pion majeur, la victimologue qui avait été recrutée pour la diriger s’en est allée. Il serait intéressant de connaître les raisons de son départ mais même J-P van Ypersele les ignore…

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