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Sexisme ordinaire à l’université : sortir du déni

10 févr. 2022 à 19:44Temps de lecture4 min
Par Sylvia Falcinelli avec Isabelle Huysen

"Si tout le monde ou presque aujourd’hui s’accorde à dénoncer les violences sexistes et sexuelles, il reste difficile de s’attaquer à ses fondements : le sexisme ordinaire. On s’insurge aujourd’hui face à une main aux fesses, mais les commentaires déplacés sur une tenue ou sur le physique continuent d’être banalisés. Et qui dit banalisation, dit déni."

C’est un extrait de la carte blanche qui vient d’être publiée par un collectif de profs, chercheur.e.s, et autres membres de diverses universités francophones. Un appel à agir face au sexisme ordinaire. Un sexisme si bien incrusté, si diversifié dans ses formes, qu’on ne l’identifie pas forcément comme tel.

C’est ce que nous explique Pauline Langouche, qui vient de terminer ses études de droit. "Tout le monde le vit, je pense qu’une différence par rapport à mes camarades c’est que moi j’identifiais ces violences : c’était des agressions à travers des blagues, des non-représentations."

Elle décrit un environnement où les postes de professeurs sont occupés par des hommes et ceux d’assistants par des femmes : "c’est beaucoup d’hommes qui dominent un peu et font des commentaires comme 'ah la petite étudiante qui pose pleins de questions', on nous réduit à quelque chose de fragile, d’incertain". Elle souligne les exemples stéréotypés, le langage qui invisibilise les femmes – "on parle d’UN juge, UN avocat, UN notaire, nous ne nous sentons pas représentées".

Et puis, en guise d’exemple, il y a ces propos lancés face à l’auditoire. "Un professeur qui pour faire taire deux étudiants dit : hé les deux hommes là au fond, vous allez arrêter de parler comme des femmes ? Et moi, j’ai fait la grimace parce que c’était pas possible et j’ai été interpellée par le professeur, on a dû s’expliquer à la fin des cours". Le prof s’excusera publiquement au cours suivant.

Hé les deux hommes là au fond, vous allez arrêter de parler comme des femmes ?

"Tout le monde réduit ça à l’humour sauf que non, c’est très important, les mots sont importants et j’espère qu’on en a conscience à l’université : les mots ont un impact. C’est ici qu’on se forme pour rêver à un futur métier et comment on oserait rêver et avoir toutes ses possibilités et opportunités si on nous les ferme à travers un langage qui est violent et agressif", poursuit-elle. "Peut-être que pour certains ou certaines ce n’est pas un obstacle, pour d’autres c’est insidieux mais ça fonctionne".

Le sexisme "ordinaire" n’est pas toujours flagrant ni agressif, comme l’explique Annalisa Casini, l’une des signataires de la carte blanche, professeure et coprésidente de Sophia (réseau belge des études de genre). "Ce sexisme ordinaire se réfère à la fois aux petites phrases anodines mais méchantes et aux phrases gentilles mais délétères. On ne parle pas des coups ou des insultes très ouvertes.

Le but du jeu au final, c’est de maintenir les rôles tels que traditionnellement construits, où les femmes occupent l’espace privé mais n’ont pas droit de parole dans l’espace public.

L’ironie ou l’humour sont très souvent utilisés : "C’est une arme très subtile : on ne peut pas punir quelqu’un qui soi-disant fait juste une petite blague. Et comme la personne le fait dans un but d’amusement, elle ne voit pas du tout où est le problème. L’intention est positive : amuser et s’amuser, donc la frontière est difficile à poser."

Ce sexisme ne se cantonne pas aux auditoires, faut-il le rappeler. On se souvient que c’est sous couvert d’humour qu’on a par exemple pu observer un florilège de sexisme au sein du groupe Facebook "Louvain-le-mec". On pourrait aussi s’interroger, entre autres, à propos du journal facultaire du cercle des étudiants de l’Ecole polytechnique de Louvain : "La Salopette, connue des plus anciens sous le diminutif de la Salop'", qui comme l’indique sa page d’accueil en ligne propose un "recueil de poésies, de subtilités, de blagues salaces, de petits jeux divertissants et de femmes légèrement dénudées" et qui "bien que son caractère masculin et "cerclard" lui soient souvent reprochés", se veut "tout public". Des exemples parmi d’autres. Dans un autre registre, 2021 a aussi été l’année de la page Instagram "Balance ton folklore" pour dénoncer les violences sexuelles sur le campus de l’ULB.

UCLouvain : Louvain-le-mec fait polémique sur facebook

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Des constats qui ne sont pas propres à l’université : on les retrouve dans les entreprises et plus largement dans l’ensemble de la société. Mais pour Annalisa Casini, attirer l’attention sur l’enseignement supérieur est nécessaire : "Il y a une sorte de présupposé qui voudrait que, comme on est à l’université, on est cultivé et réfléchi et donc on n’est pas concerné. Les universitaires se prennent pour des gens immunisés contre toutes sortes de préjugés et de stéréotypes. La carte blanche pointe que ce n’est pas parce qu’on est à l’unif que ça ne se trouve pas. Il faut y prêter attention, il y a beaucoup d’outils à disposition mais il faut que le discours percole et que les gens aient le courage de reconnaître parfois chez certains de leurs collègues des comportements inconcevables."

Des comportements qui incluent donc le harcèlement sexuel, à des degrés divers, avec ce constat dressé par l’ensemble des signataires :

Cinq ans après #MeToo, le harcèlement sexuel reste la faute de la victime.

Tania Van Hemelryck est à l’initiative de la carte blanche. Cette professeure et conseillère pour la politique de genre de l’UCLouvain revient sur les conséquences possibles de l’expérience du sexisme. "L’impact sur la personne est important : elle se sentira dévalorisée, déshumanisée même parfois, et il y aura des répercussions insidieuses sur sa santé mentale. Ça peut mener à des insomnies et dans certains cas à la démission ou à l’abandon d’une thèse de doctorat ou des études", détaille-t-elle. "Il est d’autant plus difficile dans cette relation de pouvoir, de hiérarchie qui est induite par la relation éducative de dénoncer ce sexisme dans le chef de la victime."

D’où la nécessité pour les signataires de "passer de la parole aux actes", en allant au delà des initiatives existantes : en formant l’ensemble de la communauté universitaire au continuum des violences, ainsi qu’en protégeant davantage les victimes et en sanctionnant mieux les membres du personnel concerné·es.

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