Investigation

Shanti, victime des attentats de Bruxelles, euthanasiée à 23 ans pour souffrance psychique insupportable

Extrait Investigation 05/10/2022 : Shanti De Corte

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05 oct. 2022 à 15:35 - mise à jour 06 oct. 2022 à 14:13Temps de lecture4 min
Par Fabrice Gérard avec Maurizio Sadutto

Elle s’appelait Shanti De Corte. Elle avait 23 ans. Le 7 mai 2022, la jeune flamande a été euthanasiée, entourée de sa famille. Six ans plus tôt, Shanti De Corte était à l’aéroport de Bruxelles National lorsque les terroristes ont déclenché leur bombe. Un récit poignant.

Une victime déjà fragile

C’est l’accomplissement d’un parcours scolaire. Un moment important dans une vie. Le 22 mars 2016, Shanti De Corte devait s’envoler pour Rome en voyage de fin d’études. Ce matin-là, elle était dans le hall des départs de l’aéroport de Bruxelles-National avec 90 autres élèves du collège Sint-Rita à Kontich, en province d’Anvers. Lorsque les terroristes ont actionné leurs explosifs, Shanti De Corte était à seulement quelques mètres d’eux. Et si elle n’a pas été blessée physiquement, la jeune flamande est sortie traumatisée de l’attentat, comme nous le confirme la psychologue de l’école qui a pris en charge les élèves :

"Il y a certains élèves qui réagissent plus mal que d’autres à des événements traumatisants. Et pour l’avoir eue deux fois en entretien, je peux vous dire que Shanti De Corte faisait partie de ces élèves fragiles. Pour moi c’est clair, elle avait déjà de sérieux troubles psychologiques avant l’attentat. Je l’ai donc aiguillée vers la psychiatrie."

Quelques semaines après le 22 mars, Shanti est hospitalisée dans une structure psychiatrique anversoise. Un endroit qu’elle connaît bien puisqu’elle y a déjà fait plusieurs séjours avant les attentats. Shanti De Corte y reçoit un traitement à base d’antidépresseurs. Sur son mur Facebook, qu’elle utilise comme journal de bord, Shanti s’exprime à plusieurs reprises sur cette médication :

"Je reçois plusieurs médicaments au petit-déjeuner. Et jusqu’à 11 antidépresseurs par jour. Je ne pourrais pas m’en passer."

"Avec tous les médicaments que je prends, je me sens comme un fantôme qui ne ressent plus rien. Il y avait peut-être d’autres solutions que les médicaments."

L’euthanasie comme seule issue ?

Pendant plusieurs mois, Shanti De Corte fait des allers et retours entre l’hôpital et chez elle. En 2018, alors qu’elle est à nouveau internée, elle subit une tentative d’agression sexuelle d’un autre patient. Lorsqu’elle va mieux, Shanti sort de l’hôpital et n’hésite pas à témoigner dans la presse. Elle veut être un exemple pour les autres victimes. Une preuve vivante que l’on peut s’en sortir après avoir été confrontée à des scènes de guerre et au carnage des attentats. Mais l’embellie est de courte durée. En 2020, Shanti fait une nouvelle tentative de suicide. Son moral est au plus bas. Sa médication de plus en plus lourde.

Son entourage s’inquiète. Surtout les cinq meilleures amies de Shanti. Elles aussi étaient à l’aéroport le 22 mars 2016. Elles aussi ont beaucoup de mal à surmonter les événements. Pour aller mieux, les cinq étudiantes ont participé à une semaine thérapeutique à la Villa Royale à Ostende. Le projet est porté par Myriam Vermandel, elle aussi victime des attentats de Bruxelles. Grâce à un subside public de 800.000 euros, Myriam Vermandel propose une prise en charge médicale et thérapeutique aux victimes des attentats de Bruxelles. Plus de 150 d’entre elles ont déjà participé à ces séjours. "Ce sont ses amies qui nous ont alertées sur la situation de Shanti" explique Myriam Vermandel. "Elles ont attiré notre attention sur le nombre de médicaments qu’elle prenait chaque jour. Elles nous ont aussi expliqué que Shanti avait déjà fait plusieurs demandes d’euthanasie pour souffrance psychique inaltérable, mais qu’elles avaient toutes été refusées jusqu’ici."

Sensibilisée par la situation de Shanti, l’une des thérapeutes qui officie à Ostende fait alors une offre de soin à la jeune fille. Un courrier qu’elle adresse à la psychiatre qui la prend en charge :

"J’ai été informée que Shanti souffrait de traumas complexes et que la seule solution qui lui était proposée à ce jour est l’acceptation de sa demande d’euthanasie. Sans remettre bien évidemment cette solution en question par a priori, mon expérience en victimologie suscite en moi quelques interrogations. C’est la raison pour laquelle, je souhaiterais rencontrer Shanti si vous êtes d’accord lorsque je serai à Ostende, la semaine du 25 avril."

Mais, contre toute attente, la psychiatre de Shanti De Corte décline l’invitation :

"Chère Madame Neyrolles, j’ai transféré votre proposition à la patiente et à l’équipe médicale qui la prend en charge. Mademoiselle De Corte me charge de vous dire qu’elle n’est pas intéressée par votre proposition."

"Les larmes de l’amour coulaient, doucement sur mon visage."

Shanti De Corte ne viendra jamais à Ostende. L’étudiante se rapproche cependant de Leif, une association qui défend le droit de mourir dans la dignité. Nous sommes au mois d’avril 2022, lorsque la jeune flamande introduit une nouvelle demande d’euthanasie pour souffrance psychiatrique irrévocable. Cette fois, deux psychiatres accèdent à sa demande comme le veut la loi. Le 7 mai 2022, Shanti De Corte est euthanasiée à l’âge de 23 ans entourée de sa famille. Elle laisse cette épitaphe sur son mur Facebook :

« J’ai ri et j’ai pleuré. Jusqu’au tout dernier jour. J’ai aimé et j’ai eu le droit de ressentir ce qu’était le véritable amour. Je vais maintenant partir en paix. Sachez que vous me manquez déjà. »
« J’ai ri et j’ai pleuré. Jusqu’au tout dernier jour. J’ai aimé et j’ai eu le droit de ressentir ce qu’était le véritable amour. Je vais maintenant partir en paix. Sachez que vous me manquez déjà. » © Meta / Tous droits réservés

Une victime directe des attentats du 22 mars a donc été euthanasiée à l’âge de 23 ans. Du côté de la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie, on nous explique que la loi a bien été respectée et que la "jeune fille était dans une souffrance psychique telle que sa demande a été logiquement acceptée."

Mais pour le neurologue au CHU Brugman Paul Deltenre, qui est intervenu dans le dossier, "il n’y avait rien à perdre à accepter l’offre de soin proposée par l’équipe thérapeutique ostendaise."

Selon plusieurs sources, une information judiciaire concernant l’euthanasie de Shanti De Corte a été ouverte au parquet d’Anvers. Contacté, ce dernier n’a pas confirmé l’information.

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