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Sick Architecture ou ce que dit le bâtiment de l’état du malade

Un hôpital de campagne de 5500 lits et une unité de soins intensifs pour les patients atteints de Covid-19 au complexe d’exposition Ifema à Madrid, le 22 mars 2020.

Chaque maladie a-t-elle son architecture ? Du Heysel à l’Ifema de Madrid (photo), le Covid-19 a transformé les halls de foire en centre de santé. Le CIVA, centre de culture et d’architecture établi à Bruxelles, présente une exposition internationale sur l’architecture des établissements de santé au XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui. Avec un détour par la Salpêtrière, à Paris, et la "colonie d’aliénés" de Geel, en Flandres, instaurée au XVe siècle.

Paimio Sanatorium, Alvar Aalto 1928-1932
Paimio Sanatorium, Alvar Aalto 1928-1932 © Kristien Daem

A chaque époque et à chaque affliction correspond une architecture spécifique. Et une première évidence : l’architecture est toujours conçue pour l’être humain à la verticale, mais le malade alité est à l’horizontale. En 1929, Alvar Aalto conçoit un sanatorium en longueur qui doit "fonctionner comme un instrument médical". Sick Architecture, documentée par des plans et des photos de bâtiments et d’espaces intérieurs, se décline par maladie, de la tuberculose à la masculinité toxique.

Waiblingen sanatorium, Richard Döcker, 1928
Waiblingen sanatorium, Richard Döcker, 1928 © Xavier Ess – Rtbf

La tuberculose, le mal du siècle

L’architecture moderne, dans les premières décennies du XXe siècle, a été modelée par la principale maladie de l’époque, la tuberculose, responsable d’un décès sur sept dans le monde. On attribuait la maladie à une vie sédentaire dans des bâtiments malsains, au manque d’aération et de lumière et à la dépression. En association avec des ingénieurs et des médecins, les architectes modernes conçoivent des espaces lumineux, des terrasses, de l’aération, du soleil, de la blancheur. Ils accompagnent la prévention voire la guérison du tuberculeux. Les sanatoriums se multiplient dans le monde et servent de terrain d’expérimentation. En 1930, le radiologue Jean Saidman et l’architecte André Farde conçoivent le sanatorium tournant : un long parallélépipède orientable posé sur un socle à 16 mètres de hauteur pour que les patients puissent être toujours au soleil. La guérison par la lumière développe la luminothérapie, de la lampe à la cabine en verre pour bain de soleil. Bronzage autorisé.

Sanatorium tournant d’André Farde construit en 1934 à Jamnagar, en Inde.
Sanatorium tournant d’André Farde construit en 1934 à Jamnagar, en Inde. © Xavier Ess – Rtbf
Luminothérapie dans un sanatorium d’Odessa (1930) et bains de soleil d’hiver en cabine à Sotchi (1911)
Luminothérapie dans un sanatorium d’Odessa (1930) et bains de soleil d’hiver en cabine à Sotchi (1911) © Xavier Ess – Rtbf

Le rayon x amène la transparence

Les rayons x permettent de voir au-delà de l’enveloppe de chair. Les architectes s’en inspirent et les bâtiments modernes en arrivent à ressembler à des radiographies. Leurs vastes baies vitrées révèlent ce qui se cache à l’intérieur.

La Crystal House (1933-34) conçue par l’américain George Keck. Une voiture est parquée dans le garage vitré.
Magasin Schoken à Stuttgart – Eric Mendelsohn (1926_28) et le Palais de Verre Shunck à Heerlen – Frits Peutz (1935)
Publicité d’appareil à rayon x (1920) et projet du Gratte-ciel de Verre de Le Corbusier, 1925.

L’architecture comme cordon sanitaire

Les bâtiments et les espaces intérieurs peuvent aussi servir à diviser, protéger, séparer les individus sains des potentiels porteurs de maladie. Deux exemples présentés dans Sick Architecture : Ellis Island et la ségrégation urbaine au Congo belge.

Détail du parcours de contrôle sanitaire à Ellis Island
Ellis Island, salle d’attente

Des années 1900 à 1950, Ellis Island fut le principal point d’entrée des immigrant.e.s aux Etats-Unis. Plus de douze millions de personnes y subissent un examen médical pour trier les "sains" et les "malsains". La frontière est médicale, légale et aussi architecturale pour exclure les indésirables au prétexte de la (mauvaise) santé.

Ville européenne vs ville indigène

"Plan d’une ville congolaise" de René Schoentjes ; l’architecte du pavillon du Congo belge à l’Exposition Universelle de Bruxelles 1935.
"Plan d’une ville congolaise" de René Schoentjes ; l’architecte du pavillon du Congo belge à l’Exposition Universelle de Bruxelles 1935. © Xavier Ess – Rtbf

De 1918 à 1950, une campagne sanitaire est menée au Congo belge pour combattre le paludisme. Les Africains, considérés comme porteurs des maladies tropicales doivent être séparés des Blancs. La "ville congolaise", comme dessinée par l’architecte René Schoentjes, établit un "cordon sanitaire" qui consiste en un no man’s land de 500 mètres de largeur, la distance maximale, croyait-on à l’époque, qu’un moustique peut effectuer en un seul vol. Une séparation physique et aussi sociale comme le montre l’article de "L’urbanisme au Katanga" R.Hins en 1931.

La zone neutre écarte donc la vie du noir de celle du blanc ; elle met ce dernier à l’abri des foyers de malaria, des divertissements bruyants du noir et rend, en conséquence les conditions d’existence de chaque race nettement indépendantes.

Si la ville européenne est articulée autour d’une place centrale, il n’existe aucun lieu de rassemblement dans la ville indigène, dessinée comme un camp plutôt qu’une ville.

Sick Architecture a invité 5 artistes contemporains avec des propositions en regard avec les thèmes de l’exposition. Pour "Essay on urban planning", Sammy Baloji a rassemblé des photos aériennes de Lubumbashi qui montrent la zone neutre et des clichés de boîtes entomologiques.

"Essay on urban planning" (détail), Sami Bajoli, 2013
"Essay on urban planning" (détail), Sami Bajoli, 2013 © Kristien Daem

Exposition d’envergure, Sick Architecture évoque aussi, de façon plus parcellaire, le handicap et la santé mentale à travers des projets contemporains. Enfin, plus anecdotique et surprenant, les "man caves", ces espaces de divertissement entre hommes qu’on trouve aux Etats-Unis ; définis dans l’exposition comme une architecture de masculinité toxique.

A Disability Critique of Modern Housing, – Irene Cheng, David Gissen et Brett Snyder – 2022
A Disability Critique of Modern Housing, – Irene Cheng, David Gissen et Brett Snyder – 2022 © Kristien Daem

En pratique :

Sick Architecture

CIVA – Architecture, Paysage, Urbanisme

Rue de l’Ermitage, 55 - 150 Bruxelles

Du 6 mai au 28 août 2022

Détail du Magazine Man caves 2014 Rock n Roll Heaven Olde English Pub Texas Bar

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