Jupiler Pro League

Simon Mignolet : " À 15 ans, le foot c'était mort pour moi… "

Doublure séculaire de Thibaut Courtois chez les Diables, il a bétonné une défense brugeoise en proie depuis longtemps à un vrai souci de gardiennage. Revenu en Belgique pour re-goûter au jeu et aux joies familiales, il s’épanche sur son rôle de leader, Jürgen Klopp, les espoirs brugeois en Champions League, Hans Vanaken, le racisme, Loris Karius et l’Euro 2021. Mais aussi son n°88, Luis Suarez, son goût pour le café, une éventuelle fin de carrière à St-Trond, Eden Hazard, le mercato en période Covid-19 et le déclin d’Anderlecht. Sans oublier le mythique You’ll never walk alone. Simon Mignolet passe " Sur Le Gril ".

Éternel visage poupon juché sur sa carcasse d’un mètre nonante-deux, il est ponctuel au rendez-vous, au sortir d’un entraînement matinal au creux d'une semaine importante. Car avant le sommet de dimanche contre Anderlecht, il y a eu hier le tirage au sort de la Champions League.

Même à 32 ans, j’ai toujours la même passion pour m’entraîner " se lance Simon Mignolet. " Évidemment, je mets plus de temps qu’à 18 ans pour récupérer et je dois davantage me soigner et me reposer. Mais mon corps ne m’a jamais lâché : j’ai la chance de ne jamais avoir eu de grosse blessure. Et au contraire, lors des séances, c’est le staff technique qui doit me freiner. Car le programme des prochaines semaines s’annonce très chargé. C’est aussi mental, et l’adrénaline des matches aide aussi, évidemment. Mais je ne suis pas touché par la routine car, quand je reviens chez moi après l’entraînement, j’entre dans ma vie de père et d’époux. J’ai un petit garçon de 6 mois, et ça m’aide à faire le switch : à 19 ou 20 ans, je ne pensais qu’au foot. C’est aussi pour ça que je voulais revenir en Belgique : développer ma vie de famille et retrouver ma vie sociale. "

 " On vise le 2e tour de Champions League… si on est plus efficace "

Dès le 20 octobre, Bruges montera sur la piste du grand Bal des Champions. Hier, le sort a envoyé les Brugeois dans le groupe du Borussia Dortmund (et sa colonie de Diables... dont Thomas Meunier, déjà impliqué l'an passé avec le PSG), de la Lazio Rome et du Zenit St-Pétersbourg.

On est aussi forts que l’année passée… si pas plus ! Les jeunes ont un an d’expérience de plus... et en Champions League, ça fait la différence. Tout y est une question d’efficacité… et ça n’a rien à voir avec la chance ! Ce sera notre point de travail cette saison. Au plus haut niveau, il faut prendre des points, car bien jouer ne sert à rien sans les points... Quand on mène 0-2 à Bernabeu, il est interdit de perdre. On a brillé aussi au PSG, contre Galatasaray et même contre Manchester United en Europaligue… mais on devait être plus concret. Si on a 5 ou 10 % d’efficacité de plus cette année, ça change tout… et on doit viser le 2e tour. Sinon, ça ne sert à rien de participer ! Les jeunes, ils veulent toujours tirer de grandes équipes : moi, je regarde d'abord le tirage qui nous donne le plus de chances de nous qualifier ! "

" On a appris avec le Covid-19… "

Après un début poussif, Bruges a redressé la barre : battu deux fois à domicile par Charleroi et le Beerschot dans un Breydel vide, le Club a aujourd’hui digéré l’impact du Covid-19.

On a été un peu surpris de jouer sans supporters, nos fans donnent toujours un surplus d’adrénaline" reprend le portier brugeois. "Et là, on croyait qu’on jouait des matches amicaux. Mais en face, on avait aussi de fameux clients ! L’année passée, on a enchaîné les scores-fleuves en début de saison, ici les adversaires se sont mieux organisés. Si une deuixème vague de ce virus impose à nouveau des stades vides, on ne sera plus pris au dépourvu : on a retenu notre leçon ! Et il vaut mieux perdre des points en début de saison que juste avant les Play-Offs ! Surtout avec ces Play-Offs 1 à 4 équipes où les places seront plus chères que jamais… d’autant que des clubs comme Charleroi et le Beerschot ont pris des points d’avance ! Si je vois les noyaux, je pense que nos plus grands rivaux seront Charleroi, le Standard et Anderlecht. Après il y a aussi Gand, Genk et l’Antwerp… Le championnat belge évolue bien : plus d’équipes jouent sur leurs points forts et créent du jeu… là où avant, on avait plus de jeu défensif. Le foot belge est sur la bonne voie. "

" Le foot belge a besoin d’un Anderlecht au top "

Sacré l’an passé sans passer par la case Play-Offs, Bruges vient d’enchaîner 4 succès et postule un 5e succès dans le sommet dominical face à Anderlecht. Alors, sommet dévalué ou trop précoce ?

Ce n’est pas un sommet… mais ça reste un grand match : contre Anderlecht, c’est toujours spécial. Ils ont balayé le Cercle Bruges… alors que nous, on a un peu 'flotté' dans le derby : ça veut dire quelque chose. Le Sporting a un peu de mal depuis deux ans… mais le foot belge a besoin d’un Anderlecht de retour au top ! En début de saison, on a un peut-être un peu décompressé après notre titre, mais tout est revenu dans l’ordre. Moi-même en revenant en Belgique, j’ai mis beaucoup d’énergie dans ma concentration… car jouer à Mouscron ou à Courtrai me changeait quand même de la Premier League ! Je me suis fixé de nouveaux objectifs, comme par exemple le nombre de clean-sheets. Au vestiaire aussi, certains ont dû se remobiliser. Avec le mercato actuel, on sent un peu de flottement, c’est normal mais c’est toujours comme ça : ça se passe en septembre plutôt qu’en août, c’est tout… Les transferts et les agents font partie du foot, mais quand on entre sur un terrain, pour un entraînement ou pour un match, on laisse tout en-dehors, tout ce qui est dit dans les journaux n’existe plus… Mais j’avoue que je serai content quand nous serons le 5 octobre et que toutes ces rumeurs seront terminées… "

" Bruges-Mignolet ? Même les beaux mariages peuvent casser… "

D’autant qu’avec la signature d’Edouard Mendy à Chelsea, le nom de Mignolet a circulé à Rennes...

Ah bon ? Je ne suis pas au courant… Je ne m’occupe pas de ça… et en principe je reste ici. Bruges et Mignolet, c’est un mariage parfait… jusqu’à présent, car un mariage peut toujours casser à tout moment ! (rires) Si j’ai l’ambition un jour de repartir ? Mon ambition, c’est de gagner le prochain match… " (Il fait un clin d’œil).

Après plusieurs saisons de flottement dans la cage, Bruges a trouvé avec Mignolet l’assise indispensable pour un ténor. Sa signature pour 5 ans dépassait d’ailleurs son rôle dans les bois.

Vous me dites que je suis le Roi à Bruges ? Jamais, je ne dirai un truc pareil : je ne suis qu’une pièce du grand puzzle. Mais en effet, on m’a chargé au vestiaire et sur le terrain d’un rôle plus large, avec les autres routiniers comme Ruud Vormer et Hans Vanaken. Quand le staff technique est occupé par ses ateliers et ses tâches tactiques, on doit piloter… voire recadrer les jeunes. Oui, je me fâche parfois… mais toujours positivement : j’ai l’esprit collectif, je parle toujours pour aider mon équipier. Je pars du principe que quand on se fâche, c’est déjà trop tard… C’est en semaine à l’entraînement que se gagnent les matches du week-end. "

" J’aurais préféré jouer plus tôt… dans un club qui joue pour gagner "

Formé comme joueur de champ, Simon Mignolet aurait très bien pu, pour le coup, ne pas connaître tout cela.

" Je suis devenu gardien sur le tard, car Saint-Trond m’a dit que je n’avais aucun avenir et que je devais partir car j’étais trop lent. Pendant un an, j’ai joué dans un petit club avant qu’ils ne reviennent me chercher… mais cette fois comme gardien ! A 15 ans, le foot c’était mort pour moi… et puis tout a redécollé. Donc quand je regarde ma carrière, je n’en reviens pas ! Si je devais changer quelque chose, je choisirais plus tôt un club pratiquant un football dominant. Mais mon rêve était de jouer en Premier League, et quand Sunderland s’est proposé, je n’ai pas hésité… alors que je pouvais signer au PSV et à Udinese. Mais à Saint-Trond et à Sunderland, j’ai toujours joué contre la relégation… et c’est un autre football. Vous avez 9 ballons par match et même si vous multipliez les safes, vous avez plus de chance de perdre… et c’est mentalement très dur. A Bruges ou à Liverpool, vous avez un ballon par match, vous encaissez un but toutes les deux ou trois semaines, vous avez donc moins le droit à l’erreur… mais vous avez plus de plaisir car votre équipe a plus de ressources offensives. Si je veux finir ma carrière à Saint-Trond, comme Steven Defour l’a toujours dit pour Malines ? Non, pas spécialement : le STVV est mon club de cœur et celui de toute ma famille mais je veux jouer au top le plus longtemps possible ! "

" Apprenez… pour progresser ! "

Voici venu le moment des " petits papiers ". On lui présente une petite boîte remplie d’une dizaine de 10 post-it, chacun garni d’un nom. Il en tire quatre au hasard.

Café (Il est propriétaire d’une chaîne de cafés, les Twenty-Two, nom inspiré de son numéro fétiche). C’est un projet qui m’est venu quand je jouais à Liverpool. Il n’y avait pas grand-chose à faire en semaine : nous n’avions pas encore d’enfant et avec ma femme, on allait souvent dans les coffee-shops. J’adore le café… Mon frère m’a proposé de racheter et de rénover un bâtiment à Saint-Trond, avec un rez commercial. On a aujourd’hui plusieurs enseignes, je donne un boulot à mon frère et ça me permet de préparer mon après-carrière. Un peu comme Vincent Kompany, j’ai toujours eu besoin de faire autre chose en dehors du foot. J’ai passé mon diplôme de Sciences Politiques à distance, je me suis toujours intéressé à la politique et à l’Histoire, que ce soit les deux grandes Guerres ou l’ancienne Egypte. Je dis toujours aux jeunes : si vous avez la possibilité, apprenez autre chose, apprenez des langues. Être un peu malin, ça aide à prendre des décisions dans une carrière ou sur le terrain, ça aide à gérer le stress et à accepter la critique ! Si on ne réfléchit pas, on ne progresse pas ! "

N°88 (son numéro à Bruges) " J’ai toujours porté le n°22 partout où j’ai joué, ça fait partie de moi… et c’est aussi le nom de mes cafés. Mais en arrivant à Bruges, le 22 était pris et je ne me voyais pas le prendre à un équipier. Et comme ce n’est pas mon genre de demander le n°1, question d’humilité, j’ai demandé le 88 car c’est mon année de naissance… et un multiple de 22. Après, on m’a expliqué la symbolique (NDLA : en Allemagne, le 88 fait référence à Heil Hitler, car le H est la 8e lettre de l’alphabet, ce numéro y est donc interdit). Mais je ne le savais pas et chacun sait que ce ne sont pas mes valeurs ! "

Loris Karius (son concurrent à Liverpool, auquel Klopp avait donné la préséance… et qui a cumulé les gaffes). " Oui, Karius m’a valu 18 mois de banquette sur le banc, mais je ne veux pas revenir là-dessus. En Angleterre j’ai appris que ‘Life is not fair’. J’ai aussi appris à ne pas dépenser d’énergie sur ce que je ne contrôlais pas. Car à l’époque oui, cette période m’a coûté beaucoup d’énergie… On sait comme gardien qu’il n’y a qu’une place dans la cage, il faut l’accepter. C’est comme avec Thibaut Courtois : sans lui, j’en serais à 100 caps chez les Diables… Mais c’est comme ça… et j’ai quand même joué 25 fois pour la Belgique ! J’en suis très fier car j’aurai fait partie d’une génération magique. Et puis Thibaut est un fameux gardien aussi… Je serais né 10 ans plus tôt ou plus tard, je serais aussi peut-être tombé sur un autre phénomène. No regret"

Jürgen Klopp (le coach de Liverpool). C’est un grand entraîneur ! S’il est juste ? Ce n’est pas à moi de le dire… Quand je suis arrivé à Liverpool, le club voulait retrouver son lustre des années 70-80, avec Ian Rush et Kenny Dalglish. J’ai signé avec le nouveau Board, et avec cette ambition : quand je suis parti on venait de gagner la Champions League, on était 2e de Premier League. J’ai atteint mes objectifs fixés. Personne ne m’a dit de partir : je pouvais rester et gagner beaucoup d’argent car j’avais encore 3 ans de contrat. Mais je voulais jouer… Mais je ne garde que de bons souvenirs : j’ai joué avec des joueurs comme Steven Gerrard, Firmino, Mo Salah ou Luis Suarez… qui pouvait marquer même sans avoir d’occasion ! On partage encore un group Whatsapp avec les anciens de Liverpool, je suis resté proche de Divock Origi. "

You’ll never walk alone ? Sur le terrain, je n’entendais rien… "

Revenu au Plat Pays, Mignolet a dû se refaire aux ambiances parfois feutrées de Pro-League.

Ça va vous étonner, mais pendant deux ans, je n’ai… jamais entendu le fameux ‘You’ll never walk alone’ à Anfield Road. En fait, quand tu es sur le terrain, tu n’entends rien. J’ai dû attendre un match de League Cup, après deux saisons où j’avais tout joué, pour prendre place en tribune et enfin entendre le fameux hymne de nos supporters. Et là, c’est vrai que ça te glace le sang… Mais sur le terrain, tu mets le focus sur d’autres choses, tu communiques avec tes équipiers, tu mets l’équipe en place. Même à Bruges, je ne sais toujours pas ce que les supporters chantent ou la musique qui passe dans les baffles : je fais le vide, je suis dans mon monde. Tu entends un joueur qui te parle bien plus que tout un stade ! C’est pour ça qu’avec la crise sanitaire, la célébration avec les supporters me manque tant : j’espère qu’au prochain titre, on pourra fêter tous ensemble ! "

" Le titre ou l’Euro ? Les deux ! "

D’autant que l’année 2021 pourrait se garnir d’un titre continental avec les Diables…

Gagner le titre avec Bruges ou l’Euro avec la Belgique ? Je ne choisis pas, je veux les deux ! (rires) On répète chaque fois que c’est la dernière chance pour notre génération, mais c’est faux : le talent est présent dans la prochaine également… et le foot belge restera au sommet, j’en suis certain. On s’inquiète quand Vincent Kompany arrête et que Thomas Vermaelen est blessé, mais un Jason Denayer montre que la relève est prête. Et regardez le petit Doku… On va leur transmettre notre expérience ! Et puis il y a Eden Hazard et Kevin De Bruyne, les deux meilleurs joueurs avec qui j’ai pu jouer ! Le meilleur de Bruges ? Hans Vanaken, sans hésiter ! Hans est de loin le meilleur, même en Belgique, car même dans ses moments difficiles, il fait toujours la différence. "

Son téléphone crépite, Papa Simon est appelé pour remplir ses tâches familiales.

Mon fils m’attend, il faut que j’y aille. Je lui chante des comptines, tout est nouveau pour moi, je n’avais jamais fait ça… mais pas question de vous faire ça à la RTBF-radio. (rires) Footballeur est un beau métier, on a une grosse valeur d’exemple car notre impact est social. Quand je vois le racisme dans le monde, le foot peut jouer son rôle : nous sommes un sport porteur, facile à comprendre, accessible à tous et pratiqué partout de la même manière. On doit servir d’exemple : j’ai appris ça à Liverpool, un club qui a des fans partout dans le monde. C’est notre rôle, il faut l’accepter : it’s part of the job ! "

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