Sous les cendres du volcan Taal

Volcan Taal en éruption (Janvier 2020)

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05 sept. 2020 à 12:00Temps de lecture8 min
Par Fabienne Vande Meerssche

Ce samedi 5 septembre 2020, Fabienne Vande Meerssche (@fvandemeerssche) reçoit dans LES ECLAIREURS : Pierre Delmelle, Ingénieur chimiste et des industries agricoles, Professeur à la Faculté des Bioingénieurs de l’UCLouvain et membre de l’Earth and Life Institute (UCLouvain)& Noa Ligot, Bioingénieur et Doctorante au Earth and Life Institute à l’UCLouvain.

 

DIFFUSION : samedi 5 septembre 2020 à 13h10’

REDIFFUSION : dimanche 6 septembre 2020 à 23h10’

Pierre Delmelle

Pierre Delmelle

Pierre Delmelle est Ingénieur Chimiste et des industries agricoles. Il enseigne à la Faculté des Bioingénieurs de l’UCLouvain et mène des recherches dans le cadre du Earth and Life Institute.

Pierre Delmelle s’est formé à l'UCLouvain dont il a obtenu un diplôme d’ingénieur chimiste et des industries agricoles en 1991. Il a ensuite réalisé une thèse de doctorat à l’Université Libre de Bruxelles (1995). Celle-ci portait sur la géochimie des fluides hydrothermaux associées à des volcans actifs en Indonésie et aux Philippines. Après plusieurs séjours postdoctoraux au Japon, au Canada et en Belgique, il a occupé durant six ans un poste de Lecturer à l’Université de York en Angleterre. De retour à l’UCLouvain depuis 2011, il est professeur à la Faculté des Bioingénieurs et membre de l’Earth and Life Institute.

Dans ses recherches, il s’intéresse à l’impact des éruptions volcaniques sur l’environnement et l’agriculture. Il s’investit avec son équipe dans des projets interdisciplinaires qui visent à produire des connaissances, des méthodes et des outils qui pourront contribuer à réduire la vulnérabilité et augmenter la résilience des populations agraires soumises à l’aléa volcanique.

Ces dernières années, Pierre Delmelle s’est intéressé à l’agriculture familiale sur les flancs du Tungurahua et du Cotopaxi, en Equateur, des volcans récemment actifs. L’éruption du volcan Taal au début du mois de janvier 2020, fait actuellement l’objet de ses recherches.  

Noa Ligot

Les cendres du volcan Taal et les patates de Marbaix

Noa Ligot est Bioingénieur et Doctorante au Earth and Life Institute à l’UCLouvain.

 

Noa Ligot a terminé ses études de Bioingénieur à l’UClouvain en 2018. Elle a ensuite entamé au Earth and Life Institute une recherche doctorale financée par une bourse FRIA-FNRS.

 

Ses travaux portent sur l’évaluation des impacts des éruptions volcaniques sur l’agriculture, une activité omniprésente sur les flancs des volcans. Elle s’intéresse plus particulièrement à la quantification des dommages occasionnés aux cultures par les cendres émises lors des éruptions explosives.

 

Elle a séjourné en Equateur et aux Philippines pour collecter des données auprès d’agriculteurs affectés par les cendres volcaniques. Cette information est complétée par des expériences menées en serre. Les résultats alimentent la construction d’un modèle de risque qui prédira les pertes de rendement attendues pour les cultures exposées aux chutes de cendres ; et cela en fonction de différents scénarios d’éruptions.

 

La recherche doctorale de Noa s’inscrit dans le cadre plus global de la réduction du risque de catastrophe lié à l’activité des volcans, l’agriculture étant un déterminant essentiel du risque. Notons que Noa Ligot est aussi lauréate d’une bourse de la fondation VOCATIO.

Les effets des cendres du volcan Taal sur l’agriculture

Vue sur le volcan Taal

Le 12 janvier 2020, le volcan Taal est soudainement entré en éruption. Ce volcan est situé sur l’île de Luçon (à une soixantaine de kilomètres au sud de Manille, la capitale) des Philippines. Il s’agit d’un des volcans les plus dangereux et des plus actifs de la planète (une quarantaine d’éruptions depuis 1572). La particularité de ce volcan est que son centre éruptif se trouve au milieu d’une grande caldeira (~15 x 20 km) remplie par un lac profond, le Lac Taal. La rencontre entre le magma et l’eau décuple l’explosivité de l’éruption et permet la formation de déferlantes basales ; des écoulements turbulents fortement chargés en gaz et en magma fragmenté qui sont projetés à très haute vitesse radialement à partir du volcan. Ce type de phénomène est responsable de tsunamis lacustres qui ont dévasté les berges du Lac Taal.

Retombées de cendres sur les cultures suite à l'éruption en janvier 2020 du volcan Taal.

Le 12 janvier 2020, les retombées de cendres émises par l’éruption imprévisible du volcan Taal (malgré la surveillance rigoureuse de l’Institut Philippin de Volcanologie et Sismologie) ont détruit lourdement les agricultures à ses abords et privé ainsi brutalement les populations locales de leur moyen essentiel de subsistance.

L’agriculture est souvent un pilier économique majeur des régions volcaniques dans la mesure où leurs sols sont souvent très fertiles, grâce aux   retombées de cendres qui enrichissent le sol. Conséquence : ces régions sont généralement densément peuplées. A l’échelle mondiale, on estime, qu’un milliard de personnes sont potentiellement soumises au risque volcanique. Ainsi, avec une densité de population qui avoisine les 2000 habitants par km², la région du Taal est l’une des plus fortement peuplée de la planète. Et, si l’on ne dénombre aucune victime humaine suite à l’éruption du Taal en janvier dernier 2020, ce ne sont cependant pas moins de 200 000 personnes qui ont dû être évacuées dans un rayon de 14 km, abandonnant leur bétail, leurs récoltes et leurs biens personnels.

L’agriculture aux abords des volcans est donc un élément essentiel à considérer dans la réduction du risque de catastrophe lié à l’activité volcanique, mais c’est un sujet encore très peu étudié. C’est donc pour pallier ce manque de connaissance et tenter d’apporter des solutions aux populations et aux autorités vivant aux abords de volcans actifs que Pierre Delmelle et Noa Ligot mènent actuellement des recherches au Earth and Life Institute (UCLouvain).

Cultures de papayes et d'ananas, aux alentours du Volcans Taal, recouvertes de cendres .

Les deux chercheurs se sont donc rendus pendant 10 jours dans la zone touchée par l’éruption du Taal et sont allés à la rencontre des communautés villageoises et de leurs champs affectés par l’éruption. Ils ont ainsi collecté, dans un premier temps, des informations pour tenter de mesurer les dégâts des chutes de cendres sur les plantations de maïs, de manioc, de tomates, d’ananas….

Accumulation de plusieurs centimètres de Cendres suite à l'éruption du volcan Taal.

Le recoupement des informations leur a ainsi permis de dresser une première image de la situation : dans les zones les plus affectées par l’éruption du Taal, les dépôts de cendres sur les cultures ont atteint plusieurs dizaines de centimètres, exerçant sur les plantes un poids tel que beaucoup se sont rompues. Par ailleurs, recouvertes de cendres et ne recevant plus suffisamment de lumière, beaucoup de plantes n’ont plus été en mesure de réaliser le processus de photosynthèse. En outre, des sels présents à la surface des cendres aurait aussi contribué au processus en brûlant les feuillages.

Notons que sous le poids des cendres chargées d’eau, des hangars, églises,  maisons et abris pour animaux se sont également effondrés.

Les cultures plus éloignées du volcan (au-delà des 14km), ont également subi des dégâts qui engendrent une perte partielle ou totale des récoltes. Les fruits et légumes recouverts d’une fine couche de cendres sont dépréciés sur les marchés ce qui entraine de lourdes pertes économiques pour les agriculteurs

Papayes recouvertes de cendres.

Après avoir circonscrit la zone affectée par les chutes de cendres, recensé systématiquement les impacts, pris des photos, mesuré l’épaisseur des cendres, prélevé des échantillons et compilé les explications des paysans, Pierre Delmelle et Noa Ligot ont réalisé sur place une première estimation de la perte de rendement attendue pour chaque type de culture. En vue d’établir une distribution spatiale des impacts, ces informations ont été introduites dans un système d’information géographique. Certaines tendances sont ainsi apparues : les dégâts engendrés par la retombée des cendres varient selon le type culture, le stade de croissance des plantes et les mesures prises par l’agriculteur directement après l’éruption (arrosage, secouage des plantes). La forte teneur en eau présente dans le dépôt de cendres a aussi contribué à emprisonner les feuilles dans un encroûtement comparable à une sorte de ciment les condamnant à dépérir.

Les recherches menées en laboratoire et à la Ferme de Marbaix

De retour en Belgique, Pierre Delmelle et Noa Ligot ont analysé les sels présents à la surface des dépôts de cendres. Ils ont ainsi découvert que dans certains échantillons, la concentration en sels, riches en soufre, était extrêmement élevée. Ceci expliquerait pourquoi, loin du volcan, sont encore observés des impacts importants sur les cultures malgré la très faible épaisseur du dépôt.

Culture de pommes de terre à la ferme de Marbaix. Une partie de la culture a été recouverte de cendres.

Par ailleurs, les deux chercheurs ont également entamé une expérience à la Ferme de Marbaix (centre d’expérimentations agronomiques de l’UCLouvain) où ils tentent de simuler une éruption volcanique en épandant sur des cultures, de pomme-de-terre et de maïs, une demi-tonne de cendres (venues d’une carrière de lave en Allemagne). Par ce procédé expérimental, leur objectif est de parvenir à mieux évaluer les effets du dépôt de ces cendres sur les plantes en observant leur croissance et leur production.

Pierre Delmelle et Noa Ligot poursuivront leurs recherches, dans la région du Taal, à l’aide d’un financement de l’ARES (l’Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur) et de la Coopération au Développement. Avec l’aide d’une ONG belge et de son partenaire philippin, ils poursuivront leur collaboration avec les agriculteurs locaux et tenteront de mettre en place un réseau de surveillance des impacts, à plus long terme, de l’éruption du Taal sur l’agriculture. Ils simuleront également avec les paysans un dépôt de cendres sur des cultures de maïs avec l’avantage de pouvoir observer les effets (collecter des données et quantifier) directement dans les conditions environnementales des Philippines.

Culture de maïs à la ferme de Marbaix recouverte de cendres

A plus long terme, les deux chercheurs espèrent parvenir à l’élaboration d’un modèle qui permette de prédire la perte de rendement d’une culture donnée en fonction du stade de développement de la plante et des caractéristiques de la cendre. Parvenir à combiner ce modèle avec des simulations de dispersion des panaches volcaniques dans l’atmosphères, leur permettrait, aussi de formuler des recommandations de cultures spécifiques à privilégier dans les zones à risques. Le but ultime de cette recherche est de développer des stratégies avec les acteurs locaux permettant de réduire le risque de catastrophes liées aux éruptions volcaniques.

Source de cette notice : l’article de l’UCLouvain " Sous les cendres du volcan ".  

L’actu de nos éclaireurs

Renaud Adam

Renaud Adam, historien du livre de la première Modernité, fut notre invité dans LES ECLAIREURS, le 29 juin 2019 (pour consulter sa notice, cliquez ici).  Ses travaux portent principalement sur l’économie du livre dans les anciens Pays-Bas (XVe-XVIIe siècle), avec une attention particulière aux questions d’ordre socioéconomique, aux transferts culturels et à la réception de la culture italienne. Il a abordé ces thématiques dans plusieurs livres, dont Vivre et imprimer dans les Pays-Bas méridionaux (des origines à la Réforme) (2018).  Il travaille pour la maison de vente Arenberg Auctions (Bruxelles).

Nouveau livre de Renaud Adam

Renaud Adam vient de publier, dans la collection L’Académie en poche, l’ouvrage "  Le théâtre de la censure (XVIe et XXIe siècles) ". Cet essai porte sur la censure des livres et, plus spécifiquement, sur sa mise en scène. Il ambitionne d’apporter des éléments de compréhension à un phénomène résolument contemporain par une mise en perspective avec la situation du XVIe siècle, qui connut l’un des plus grands épisodes " biblioclastes " de l’histoire européenne.

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