Sur les traces de Jean-Philippe Rameau, compositeur secret
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Sur les traces de Jean-Philippe Rameau, compositeur secret

23 juin 2021 à 12:47Temps de lecture8 min
Par Axelle Thiry

    Et si nous partions sur les traces du compositeur français Jean-Philippe Rameau ? Homme plus secret, on ne sait pas grand-chose de certaines périodes de sa vie, notamment des quarante années qui précèdent son installation définitive à Paris vers 1722. Néanmoins, quelques témoignages nous sont parvenus.

    Jean-Philippe Rameau. Portrait attribué à Joseph Aved (1702-1766)
Musée des beaux-arts de Dijon.

    Chabanon décrit Jean-Philippe Rameau comme "d’une taille fort au-dessus du médiocre, mais d’une maigreur singulière…". Il ajoute qu’il "ressemblait plus un fantôme qu’un homme." Maret, quant à lui écrit : "Tous les traits de son visage étaient grands, ses yeux étincelaient du feu dont son âme était embrasée."

    C’est étonnant comme dans certaines descriptions de Jean-Philippe Rameau, on a tendance à le comparer à un instrument de musique. On dit notamment de lui qu’il n’avait pas de ventre, et qu’il avait des flûtes au lieu de jambes. Et Piron confie : " Je le voyais venir à l’aide de la lorgnette : ce n’était plus qu’un long tuyau d’orgue en l’absence du souffleur. Après m’avoir meurtri les joues du choc des siennes, nous nous efforcions d’entrer le premier en conversation ; sa grosse voix lui donnait le pas. " Peut-être que Jean-Philippe Rameau ne fut jamais rien d’autre qu’une musique, écrit Philippe Beaussant. Il ajoute : " Toute son âme et son esprit étaient dans son clavecin. Quand il l’avait fermé, il n’y avait plus personne au logis. "

    Jean-Philippe Rameau naît à Dijon en 1683. Il quitte l’école à l’âge de 14 ans. Ce qui le passionne, c’est la musique. Quand Jean-Philippe atteint l’âge de 18 ans, son père l’envoie faire le Grand Tour en Italie pour y parfaire son éducation musicale. Il semble qu’il n’est pas allé plus loin que Milan mais on ne sait rien de ce séjour, si ce n’est que quelques mois plus tard, Jean-Philippe est de retour en France. Plus tard, il dira qu’il regrette de n’avoir pas séjourné plus longtemps en Italie, où "il aurait pu perfectionner son goût", selon ses propres mots. En Italie à cette époque, un musicien stupéfie ceux qui ont la chance de l’écouter, Antonio Vivaldi, né à peine quelques années avant Jean-Philippe Rameau, en 1678.

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    La musique et la physique

    Jusqu’à l’âge de quarante ans, Jean-Philippe Rameau semble déménager beaucoup. On connaît mal cette période de sa vie. Après son retour en France, il aurait fait partie d’une troupe de musiciens ambulants, en tant que violoniste. Il aurait joué au Languedoc et en Provence, et on pense aussi qu’il a séjourné à Montpellier.

    En 1702, l’année de ses 19 ans, Rameau devient organiste intérimaire à la cathédrale d’Avignon, puis il obtient le poste d’organiste à la cathédrale de Clermont-Ferrand. Il a été organiste pendant la plus grande partie de sa carrière mais il ne laisse aucune pièce pour cet instrument.

    On sait qu’en 1722, l’année de ses 39 et 40 ans, Jean-Philippe Rameau arrive à Paris. Il publie son monumental traité de l’harmonie et deux ans plus tard, en 1724 son second livre de pièces de clavecin. Jean-Philippe Rameau est tout entier dévoué à la musique. Selon Philippe Beaussant, sur ce point-là, il concentre les tendances et des goûts de son temps, d’une manière très forte et très personnelle. C’est un intellectuel. Tout passe par la raison, les lumières, la philosophie. Rameau a passé sa vie à réfléchir à son art, et il a toujours cru que la musique, en tant qu’art, n’était pas séparable de l’acoustique, de la physique. Il est inspiré par cette intuition : les lois de la composition musicale dérivent de la nature des sons acoustiques. Jean-Philippe Rameau, dans sa musique, était aussi un sensuel et un tendre.

    Théâtre de la Foire Saint-Germain.

    A Paris, l’activité musicale de Rameau se tourne vers la Foire. Il collabore avec Alexis Piron, un poète qui écrit des comédies ou des opéras-comiques pour les foires de Saint-Germain et Saint-Laurent.

    Thtre de la foire Saint-Laurent

    Il ne reste malheureusement presque plus rien de la musique que Jean-Philippe Rameau a composée pour l’occasion.

    C’est pour la Comédie Italienne qu’il écrit une pièce qui nous est heureusement parvenue et qui est devenue très célèbre, Les Sauvages.

    Rameau à Paris

    Le 25 février 1726, Jean-Philippe Rameau épouse Marie-Louise Mangot. Il a 42 ans et elle, 19 ans. Elle est une chanteuse et une claveciniste accomplie. Elle est peut-être l’une de ses élèves. Ils auront quatre enfants.

    Jean-Philippe Rameau tente d’obtenir un poste important d’organiste à Paris. Il lui faudra des années pour y parvenir, malgré sa réputation grandissante en tant que théoricien, compositeur et professeur. En 1732, il y arrive enfin. Mais bientôt, c’est grâce à ses œuvres que son nom sera sur toutes les lèvres.

    François Couperin, gravure de Jean-Jacques Flipart (1735), d'après André Bouys

    Parmi les compositeurs célèbres en France à l’époque figure François Couperin. Il est avec Rameau, le grand maître du clavecin en France au XVIIIe siècle. Les qualités de musicien de François Couperin le font hautement apprécier du roi, et il est nommé l’un des quatre organistes de la Chapelle royale. Sa musique est très appréciée à la cour. Il trouve à Versailles un mode d’expression qui correspond bien à sa sensibilité. Comme l’écrit Philippe Beaussant, à propos des Elévations de François Couperin, cette musique n’est faite que pour toucher ou pour émouvoir. Elle ne parle de dieu qu’avec des mouvements de tendresse et d’émoi, de trouble très doux, et, par instants, de lyrisme. Et il lui suffira plus tard de rencontrer un texte plus dramatique et plus secret, et d’avoir lui-même approfondi son cœur, pour que la voie ouverte par les Elévations et les motets débouchent sur la splendeur, la grâce et le pathétique des leçons de ténèbres.

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    Jean-Philippe Rameau semble être un homme secret, qui ne se livre pas. On dit que même sa femme ne sait rien de lui. Elle n’a peut-être jamais connu l’histoire de sa vie vagabonde avant son arrivée à Paris et son mariage à 42 ans. Quand un homme est à ce point secret, écrit Philippe Beaussant, et que, très en vue, il se heurte systématiquement à un certain nombre de règles essentielles de son temps, il y a des chances pour que pas mal d’idées fausses prennent corps et se transmettent. Et c’est le cas.

    On dit de Jean-Philippe Rameau qu’il a un caractère sombre, intéressé, dur, n’aimant et n’estimant personne. On dit même qu’il est le mortel le plus impoli de tous les temps. Qu’il est hautain, cassant, agressif, et même avare. Il paraît que quand il a été anobli par Louis XV, il a refusé d’acquitter les droits d’inscription à l’ordre des chevaliers du Saint-Esprit. Mais par contre, il ne faut pas oublier qu’il a dépensé beaucoup pour la dot de sa fille, pour la charge de son fils, pour sa sœur, et aussi pour tous les jeunes musiciens dont il reconnaissait le talent. Ils ont d’ailleurs tous parlé de sa générosité.

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    "Cet homme les éclipsera tous"

    Jean-Philippe Rameau a 50 ans quand il se met à composer pour la scène. Son premier opéra, Hyppolite et Aricie, voit le jour en 1733 et Les Indes galantes en 1735.

    L’impact d’Hippolyte et Aricie est immense. Rameau est encensé par certains qui apprécient la beauté, la science et l’originalité de cette musique. Mais elle est aussi critiquée par les nostalgiques du style de Lully, qui estiment que ce nouveau style fait du mal à la musique française, et qu’il y a là un italianisme qu’on ne devrait pas encourager.

    Ce qui est certain, c’est que le succès d’Hippolyte et Aricie est considérable. On en donne 32 représentations en 1733. Voilà Jean-Philippe Rameau installé à la première place de la musique française. Hippolyte et Aricie sera reprise trois fois à l’Académie royale du vivant du compositeur. André Campra est un grand admirateur de cette tragédie. Il estime qu’il y a "assez de musique dans cet opéra pour en faire dix", et il ajoute à propos de Jean-Philippe Rameau : "cet homme les éclipsera tous".

    La tragédie de Rameau suscite l’admiration de nombreux mélomanes, mais elle laisse certains un peu perplexes. Et elle donne lieu à une longue dispute entre les fervents admirateurs de Jean-Baptiste Lully, qui sont plutôt conservateurs, et les partisans de Rameau, les ramistes (ou, de façon un peu plus provocatrice, les ramoneurs). Cette opposition des deux camps est d’autant plus étonnante que, pendant toute sa vie, Jean-Philippe Rameau manifestera toujours un respect inconditionnel à l’égard de Lully.

    Jean-Baptiste Lully est un compositeur florentin qui a dansé pendant des années aux côtés du Roi Louis XIV. Le roi n’hésitait pas à recourir à des moyens étranges pour l’encourager à composer. Pietro Bonsi écrit : "On prépare un ballet, à l’invention duquel est occupé pour la musique le seigneur Baptiste. Sa Majesté l’a fait enfermer dans une chambre, parce qu’il est toujours distrait quand il est libre."

    Les Indes Galantes : galanterie, combat entre plaisir et guerre

    Les Indes galantes, ballet heroique représenté par l'Academie royale de Musique ; pour la premiere fois, le mardy 23. aoust 1735 . Remis avec la nouvelle entrée des Sauvages, le samedy dixiéme mars 1736 [Paris . ] De l'imprimerie de Jean-Baptiste-Christop

    La création des Indes galantes de Jean-Philippe Rameau a lieu en 1735. C’est un succès.

    À la mort de Lully, en 1687, la tragédie en musique s’est essoufflée. Parallèlement à cela, on a vu apparaître l’opéra-ballet. Il accueille le mélange des genres. On voit aussi apparaître des changements dans les personnages et les intrigues. On se débarrasse de la mythologie et du merveilleux au profit de l’exotisme, de l’actualité, et de personnages plus humains.

    L’intrigue des Indes galantes sert surtout à introduire un "grand spectacle" où les costumes somptueux, les décors, les machineries, et surtout la danse tiennent un rôle essentiel. Les Indes galantes symbolisent l’époque insouciante, raffinée, vouée aux plaisirs et à la galanterie de Louis XV et de sa cour.

    Le livret de Louis Fuzelier nous emmène dans des contrées lointaines. Il s’attache surtout à démontrer que l’amour règne en maître dans toutes les nations. Les dieux et les enchanteurs sont exclus. Les Indes galantes mettent notamment en scène le combat perpétuel entre les plaisirs et la guerre, dont l’amour devient l’arbitre et le grand vainqueur.

    L’œuvre rencontre un succès considérable tant du vivant de Rameau qu’après sa mort.

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    Jean-Philippe Rameau aime faire de grandes promenades au palais Royal. On dit qu’il est distrait, qu’il passe parfois à côté de ses amis sans les voir. Peut-être est-il en train de penser à un problème d’harmonie. Diderot en a fait une plaisanterie, mais il exagère un peu quand il fait dire au neveu :

    Sa femme et sa fille n’ont qu’à mourir quand elles voudront : pourvu que les cloches de la paroisse qui sonneront pour elles continuent à résonner la 12e et la 17e, tout ira bien.

    Parmi les compositeurs célèbres à Paris à l’époque de Jean-Philippe Rameau figure Michel Delalande. Il était surintendant de la musique de la chambre du roi. Il est l’auteur de suites pour accompagner ses soupers…

    Le souper du roi s’accompagnait d’un cérémonial. On peut lire dans les textes de l’époque : "Il a lieu à 10 heures du soir dans l’Antichambre du Grand Couvert. Le roi soupe en public. Il se tient assis à table, au milieu, le dos tourné à la cheminée. Derrière lui, debout, son premier médecin, Daquin, et quelques privilégiés dont par exemple le duc de Saint-Simon. Plus loin derrière dans l’embrasure des portes se presse la foule des autres courtisans et curieux. Adossée au mur qui fait face au Roi, se tient la tribune réservée à la musique des soupers."

    Rameau et la nature

    Jean-Philippe Rameau se passionne pour les liens entre l’art et la nature. Selon lui, l’observation de la nature oblige à élargir le spectre des couleurs et plus encore des nuances. Rameau écrivait : "Il serait à souhaiter qu’il se trouve pour le théâtre un musicien qui étudie la nature avant de la peindre, et qui par sa science sache faire le choix des couleurs et des nuances dont son esprit et son goût lui auraient fait sentir le rapport avec les expressions nécessaires. Je suis bien éloigné de croire que je sois ce musicien, mais du moins j’ai au-dessus des autres la connaissance des couleurs et des nuances, dont ils n’ont qu’un sentiment confus, et dont ils n’usent à propos que par hasard. Ils ont du goût et de l’imagination, mais le tout est borné dans le réservoir de leurs sensations, où les différents objets se réunissent en une petite portion de couleur, au-delà desquelles ils n’aperçoivent plus rien. La nature ne m’a pas tout à fait privé de ces dons, et je ne me suis pas livré aux combinaisons des notes jusqu’au point d’oublier leur liaison intime avec le beau naturel. " Jean-Philippe Rameau a en effet découvert une belle palette chromatique.

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