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"Ta gueule, grosse vache !" Une femme enceinte dit avoir été insultée par un policier carolo

02 juin 2022 à 16:03Temps de lecture6 min
Par Camille Wernaers pour Les Grenades

"Aujourd’hui, je me sens triste". Sophie Loisse se décrit en ces mots : "Je suis une femme, blanche, grosse, âgée de 33 ans, émanant d’un milieu populaire, future mère de jumeaux. Je travaille, dans le secteur de l’éducation permanente, à une société juste et égalitaire." Et si elle ne se sent pas bien, c’est parce qu’elle explique avoir subi de la grossophobie de la part d’un policier, ce 31 mai, à Charleroi.

Alors que le trafic est perturbé par une manifestation, vers 8h30, au rond-point du Boulevard Audent et de la rue du Pont Neuf, Sophie Loisse reçoit l’autorisation de passer de la part d’une policière. Elle roule alors en direction d’un autre policier et lui explique la situation. "Je lui ai dit que j’étais enceinte de jumeaux et que j’avais reçu l’accord de sa collègue pour passer afin de me garer et de libérer la voirie", explique-t-elle aux Grenades. Le policier lui aurait rétorqué :  "Ta gueule, grosse vache !"

"Sous le choc"

"Je n’étais pas du tout dans l’affrontement, j’étais vraiment en demande. Je ne tiens pas longtemps debout et j’ai du mal à marcher, je ne voulais pas devoir remonter trop haut dans la ville pour aller rechercher ma voiture. Je suis encore sous le choc et complètement étonnée de la réponse de ce policier", poursuit Sophie Loisse. "Je lui ai répondu d’aller se faire foutre. Et je pense qu’il ne s’attendait pas à ce que je réponde. Il s’attendait à ce que je baisse la tête et continue ma route. Mais j’ai répondu parce que je suis comédienne, je fais de l’improvisation et j’ai l’habitude de parler en public. Il m’a alors accusé d’outrage à agent et m’a demandé ma carte d’identité." Elle interpelle les collègues du policier qui ne réagissent pas.

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Sophie Loisse continue : "Je tiens à préciser que je respecte la police. Dans mon travail, on bosse avec la police pour rendre la ville plus sécurisante, que ce soit en déposant des motions anti-racisme au collège communal ou en développant, avec l’association Vie Féminine, le projet Ask For Angela. La police est un partenaire dans ces projets. Je ne devrais pas subir ces violences institutionnelles, pour moi cela veut dire qu’on recule alors qu’on est en train d’essayer d’avancer. Je suis arrivée en tremblant et en pleurant au bureau. Un de mes collègues a accepté de venir porter plainte avec moi." Au commissariat, les policiers refusent de prendre sa plainte et la renvoient vers le site du Comité P, la police des polices. "Moi, je suis dans l’émotion, je viens de vivre une agression verbale et on me demande d’aller écrire sur un site", regrette-t-elle.

J’ai l’habitude qu’on m’insulte avec des noms d’animaux dans la rue, ‘grosse vache’, ‘sale chienne’

Elle décide d’appeler David Quinaux, policier de référence "discriminations et délits de haine" de la Police de Charleroi, qui débloque la situation. "La commissaire est descendue de la Tour et a bien précisé aux policiers que ce n’était pas à eux de juger de la pertinence de la plainte, c’est à eux de prendre la plainte !", précise Sophie Loisse. La Tour ? "Oui, le commissariat de Charleroi est un bâtiment phallique", sourit-elle.

Elle a cependant appris qu’aucune plainte n’a été actée ce jour-là, seule une fiche d’information a été rédigée. Contacté par nos soins, David Quinaux confirme être intervenu. "Quand je peux aider, je le fais, surtout en ce qui concerne les femmes", nous dit-il. Quant à la différence entre une plainte et une fiche d’information, il explique : "Une plainte est destinée au procureur du roi, quand la police est mise au courant d’une infraction. Une fiche d’information reste en interne et peut donner lieu à une mesure disciplinaire."

"Il n’est pas le seul à se conduire de cette façon"

"Je ne sais pas quelle suite il peut y avoir avec cette fiche d’information. En tout cas, je souhaite acter l’agression verbale que j’ai subie, je ne veux pas, par contre, que cet agent soit rétrogradé ou licencié. Je me dis qu’il avait peut-être accumulé trop d’heures de travail ou qu’il était stressé par quelque chose. Je sais qu’il n’est pas le seul à se conduire de cette façon", réagit Sophie Loisse qui a depuis été contactée par le responsable du policier.

"Il m’a expliqué que ce policier n’avait jamais agi de cette façon. En résumé, il m’accusait, moi, de l’avoir fait sortir de ses gonds ! Bien entendu qu’il n’a pas eu de comportement répréhensible devant son chef, cela me semble évident… Le responsable m’a aussi dit que je n’étais pas en ordre de contrôle technique pour ma voiture, sans chercher à savoir ce que j’étais en train de faire pour me mettre en ordre. C’est une blague ? Je ne peux pas porter plainte pour une agression verbale mais on me reproche un outrage à agent et mon contrôle technique. Est-ce que cela existe, l’outrage à citoyenne ? M’insulter n’a pas suffi ? Je ne me sens pas bien quand je vois des voitures de police dans la rue." Elle aimerait que plus de formations soient organisées au sein de la police "contre les discriminations, le sexisme, le racisme et la grossophobie pour une police à l’écoute des citoyens."

Je ne devrais pas subir ces violences institutionnelles, pour moi cela veut dire qu’on recule alors qu’on est en train d’essayer d’avancer

Depuis 2014, une loi existe en Belgique contre le sexisme dans l’espace public. Cette loi, qui ne semble pas facilement applicable, punit d’une peine d’emprisonnement d’un mois à un an et/ou d’une amende de 50 à 1.000 euros l’auteur·e de tout geste ou comportement qui a pour but d’exprimer un mépris à une personne en raison de son sexe, que ce soit dans la rue et dans d’autres lieux publics. Selon le rapport d’activité de la police de Charleroi pour 2021, les faits de sexisme dans l’espace public "impactent disproportionnellement les femmes".

"Les représentants de l’ordre doivent aussi respecter les lois. J’ai l’habitude qu’on m’insulte avec des noms d’animaux dans la rue, ‘grosse vache’, ‘sale chienne’. J’ai été suivie. Ce n’est déjà pas évident d’être une femme dans l’espace public, c’est pire de devoir subir la grossophobie dans l’espace public. Il y a les pavés, les chaises des terrasses qui ne sont pas adaptées. Sexisme et grossophobie sont liés car c’est parce que je suis une femme qu’on se permet de juger mon corps, de me dire combien j’ai de kilos ‘en trop’. Je suis un objet. Il y a aussi mon milieu social qui entre en jeu, si je roulais en Range Rover habillée d’un tailleur, on ne me parlerait pas de cette manière", analyse Sophie Loisse.

"Des comportements individuels"

Laurent Van Doren est le chef de corps de la zone de police Charleroi : "Je suis interpellé par les propos de cette dame. Je tiens d’abord à dire qu’il ne faut pas généraliser. Il s’agit d’un comportement individuel qui, s’il est avéré, est inacceptable. Dans ce cas-ci, on pourrait prévoir une médiation si les deux parties sont d’accord."

"En interne, à partir d’une fiche d’information sur un policier, différentes possibilités de réaction s’ouvrent à nous, en fonction des éléments concrets dont nous disposons, s’il y a des antécédents de dérapages, etc.", nous répond-il. "Je précise que nous avons demandé aux policiers de l’accueil de ne plus prendre les plaintes qui concernent leurs collègues, pour ne pas être taxé de partialité dans la prise de la plainte. C’est pour cela que nous renvoyons vers le Comité P."

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Il explique également que "le premier article de la loi sur le fonctionnement de la police stipule que nous sommes les défenseurs des droits et des libertés et nous sommes soumis à un code de déontologie. On enseigne également à l’académie de police que les propos discriminatoires et les injures sont interdits." Est-ce suffisant ? "Cela ne veut pas dire que ces comportements ne se produisent jamais. Les formations sont importantes et nous en prévoyons encore d’autres cette année. C’est une priorité pour notre zone de police."

En Belgique, l'Observatoire des violences policières recense les témoignages et rappelle les droits des citoyen·nes.

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