Week-end Première

Tendre vers la sobriété : pourquoi l'être humain a-t-il tant de mal à se modérer ?

Le Grand dictionnaire des philosophies et des religions

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Dans le Grand Dictionnaire des Philosophies et des Religions, Martin Legros, rédacteur en chef du mensuel Philosophie Magazine, analyse la question de la sobriété. Pourquoi avons-nous tant de mal à nous modérer ?

La sobriété dans l’histoire de la philosophie

En philosophie, la notion de sobriété remonte aux Grecs. Rien de trop, 'meden agan' : la formule était inscrite sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes. Elle est de Solon d’Athènes, l’un des pères de la démocratie grecque.

Elle exprime l’idéal de mesure qui est au coeur de la culture grecque. L’aspiration à l’équilibre, la recherche de l’harmonie inspirent les physiciens, par exemple, qui sont en quête d’un principe organisateur de ce qu’ils appellent 'le cosmos'. Dans les mathématiques aussi ou dans la statuaire grecque et son idéal d’une beauté harmonieuse.

Et on la retrouve évidemment chez les philosophes, comme Epicure ou Epictète, qui prônent tous, dans des voies différentes, mais dans leur attention au plaisir, une forme de suffisance naturelle.

Dans sa lettre à Ménecée, Epicure affirme ainsi : "C’est un grand bien que de se suffire à soi-même. Non qu’il faille toujours vivre de peu, mais enfin que si l’abondance nous manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons, bien persuadés que ceux-là jouissent le plus vivement de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle. Et que tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un besoin naturel est malaisé à se procurer."

C’est là l’affirmation très forte d’une sorte de suffisance naturelle. Mais n’idéalisons pas les Grecs ! S’ils valorisaient la sobriété d’une vie conforme à la nature, c’est peut-être que précisément, comme tous les grands récits poétiques et épiques le racontent, ils étaient enclins eux aussi à la démesure, à ce qu’ils appelaient 'l’hubris', aux excès en tous genres.

© Getty Images

La sobriété, aujourd’hui, ne fait pas rêver

A la différence des Grecs, nous les Modernes, nous nous sommes engagés dans une quête de l’infini et de la démesure. C’est cette quête qui nous a entraînés, par exemple, dans l’exploration des espaces infinis, qui fascinaient déjà Pascal, aussi bien que dans le développement de nos forces productives ou encore dans la société de consommation, qui doit tout le temps être dans la croissance.

La mesure nous est étrangère, disait Nietzsche, d’où la difficulté de notre situation. Car dans un monde qui a besoin de croissance pour persévérer, il est quasiment impossible de freiner. Pour beaucoup de gens, les objets de consommation ne sont pas un luxe mais une nécessité, comme la voiture pour aller travailler.

D’où la contradiction où nous sommes, entre cet appel à la sobriété, qui nous est un peu imposé par la raréfaction des ressources, et la nécessité où nous sommes, en réalité, de toujours croître.

Allons-nous un jour désirer la modération ?

Il y a incontestablement dans le désir lui-même quelque chose qui nous incite à en vouloir toujours plus, comme un petit verre de vin en appelle toujours un autre. C’est la frénésie de l’excès, au travers duquel nous faisons l’expérience de la puissance de la vie.

Il n’y a qu’un seul principe moteur, disait Aristote, c’est la faculté désirante.

Et la modération a quelque chose de triste, car nous la vivons comme un renoncement à intensifier la vie. Mais ce désir lui-même tend à se vider si nous ne mettons pas un terme à la satisfaction. Pour demeurer vivant, il a besoin de se confronter à sa propre limite, à la possibilité de la frustration. Tous les parents en font l’expérience quand ils doivent convaincre leurs enfants de s’arrêter de manger du chocolat ou de consulter leurs écrans.

La sobriété bien comprise est donc bien plus qu’une borne qui s’imposerait à nous du dehors. Elle passe par une nouvelle économie du désir, où nous devons réapprendre à faire de la modération un bien en soi, une vertu désirable et profitable pour elle-même. Ce n’est pas gagné, mais c’est un beau programme !

>>> Retrouvez ici l'article du Philosophie Magazine sur la sobriété

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